‹ Histoire de Charles XII, roi de SudeChapitre 158 sur 285 · LIVRE CINQUIÈME. IT · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME. IT

écus en deux lignes : « Dix mille éciis donnés aux Suédois et aux janissaires par les ordres généreux de Sa Majesté, et le reste mangé par moi.» — «Voilà comme j’aime que » mes amis me rendent leurs comptes, dit ce prince : Miil- » lern me fait lire des pages entières pour des sommes » de dix mille francs ; j’aime mieux le style laconique » de Grothusen. » Un de ses vieux officiers, soupçonné d’être un peu avare, se plaignit à lui de ce que Sa Majesté donnait tout à Grothusen : « Je ne donne de l’argent, répondit le roi, qu’à ceux qui savent en faire usage.» Cette générosité le réduisit souvent à n’avoir pas de quoi donner. Plus d’économie dans ses libéralités eût été aussi honorable et plus utile ; mais c’était le défaut de ce prince de pousser à l’excès toutes les vertus.

Beaucoup d’étrangers accouraient de Constantinople pour le voir. Les Turcs, les Tartares du voisinage y venaient en foule; tous le respectaient et l’admiraient. Son opiniâtreté à s’abstenir de vin, et sa régularité à assister deux fois par jour aux prières publiques, leur faisaient dire : « C’est un vrai musulmam L » Ils brûlaient d’impatience de marcher avec lui à la conquête de la Moscovie.

Dans ce loisir de Bender, qui fut plus long qu’il ne pensait, il prit insensiblement du goût pour la lecture. Le baron Fabrice, gentilhomme du duc de Holstein jeune homme aimable, qui avait dans l’esprit cette gaieté et ce tour aisé qui plaît aux princes, fut celui qui l’engagea à lire. Il était envoyé auprès de lui à Bender pour y ménager les intérêts du jeune duc de Holstein, et il y réussit en se rendant agréable. Il avait lu tous les auteurs français: il fit lire au roi les tragédies de Pierre Corneille celles

l. 0 Je crois, dit la Motraye dans ses remarqaes critiques, que son abstinence du vin a pu faire dire cela aux Turcs. A l’égard de sa religion, un de ses chapelains m’a dit qu’il était fort dévot jusqu’à sa défaite à Pultava, ne manquant jamais, avant une action, ou aux heures marquées pour la prière, de se mettre en pleine campagne sans coussin ni tapis... Mais à voir son indifférence ou son peu d’attention aux sermons et aux prières

I depuis cette défaite, il semblait que, se croyant abandonné du ciel, il l’eùt abandonné comme par représailles. »

2. C’était le neveu de Charles, fils de celui qui avait été tué à Clissau.

3. Pierre Corneille, dit Voltaire, né à Rouen, en 1606. Quoiqu’on ne représente plus que six ou sept pièces des trente-trois qu’il a composées, il sera toujours le père du théâtre. Il mourut en 1684.

HISTOIRE DE CHARLES ATI

de Racine et les ouvrages de Despréaux Le roi ne prit nul goût aux satires de ce dernier, qui en effet ne sont pas ses meilleures pièces; mais il aimait fort ses autres écrits. Quand on lui lut ce trait de la satire huitième, où l’auteur traite Alexandre de fou et d’enragé, il déchira le feuillet

De toutes les tragédies françaises, Mithridate était celle qui lui plaisait davantage parce que la situation de ce roi vaincu et respirant la vengeance, était conforme à la sienne Il montrait avec le doigt à M. Fabrice les endroits qui le frappaient ; mais il n’en voulait lire aucun tout haut, ni hasarder jamais un mot en français. Même quand il vit depuis à Bender M. Désaleurs®, ambassadeur

1. Racine (Jean), né à la Ferté-Milon en 1639, mort en 1699, est notre plus grand poète tragique avec Corneille ; il est inutile de rappeler les titres de ses chefs-d’œuvre immortels.

2. Boileau - Despréaux (Nicolas), né au village de Crône, auprès de Paris, en 1636, mort en 1711.

Il devint l’honneur de la France, dit Voltaire ; on a tant commenté ses ouvrages, on a chargé ces commentaires de tant de minuties., que tout ce qu’on pourrait dire ici serait superflu. — Dans une lettre à Brossette (14 avril 1732), Voltaire, répondant à ses observations au sujet de ce passage de Charles XII, écrit : « Vous avez raison de dire que le sel de ses satires (celles de Boileau) ne pouvait guère être senti par un héros vandale, qui était beaucoup plus occupé de l’humiliation du czar et du roi de Pologne que de celle de Chapelain et de Cotin. Pour moi, quand j’ai dit que les satires de Boileau n’étaient pas ses meilleures pièces, je n’ai pas prétendu pour cela qu’elles fussent mauvaises.

C’est la première manière de ce grand peintre, fort inférieure, à la vérité, à la seconde, mais très-supérieure à celle de tous les écrivains de son temps, si vous eu exceptez M. Racine... »

Page 1