‹ Histoire de Charles XII, roi de SuedeChapitre 11 sur 12 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

Les Turcs transfèrent Charles à Démirtash. Le mi Stanislas est pris dans le même temps. Action hardie de M. de Villelongue. Révolution dans le Sérail. Bataille donnée en Poméranie. Altena brûlée par les Suédois. Charles part enfin pour retourner dans ses Etats. Sa manière étrange de voyager. Son arrivée à Stralsund, Disgrâces de Charles. Succès de Pierre le Grand. Son triomphe dans Pélersbourg.

Le pacha de Bender attendait Charles gravement dans sa tente, ayant près de lui Marco pour interprète ; il reçut ce prince avec un profond respect, et le supplia de se reposer sur un sofa ; mais le roi ne prenant pas seulement garde aux civilités du Turc, se tint debout dans sa tente.

« Le Tout-Puissant soit béni, dit le pacha, de ce que Ta Majesté est en vie ! Mon désespoir est amer d'avoir été réduit par Ta Majesté à exécuter les ordres de Sa Hautesse. » Le roi, fâché seulement de ce que ses trois cents soldats s'étaient laissés prendre dans leurs retranchements, dit au pacha : « Ah ! s'ils s'étaient défendus comme ils devaient, on ne nous aurait pas forcés en dix jours. — Hélas ! dit le Turc, voilà du courage bien mal employé. » H fit reconduire le roi à Bender sur un cheval richement caparaçonné. Ses Suédois étaient ou tués ou pris ; tout son équipage, ses meubles, ses papiers, ses hardes les plus nécessaires, pillés ou brûlés; on voyait sur les chemins des officiers suédois presque nus, enchaînés deux à deux, et suivant à pied des Tartares ou des janissaires. Le chancelier, les généraux, n'avaient point un autre sort ; ils étaient esclaves des soldats à qui ils étaient échus en partage.

Ismaël-Pacha, ayant conduit Charles XII dans son sérail de Bender, lui céda son appartement et le fit servir en roi, non sans prendre la précaution de mettre des janissaires en sentinelles à la porte de la chamtere. On lui prépara un lit; mais il se jeta tout botté sur un sofa, et dormit profondément. Un officier, qui se tenait debout auprès de lui, lui couvrit la tête d'un bonnet que le roi jeta en se réveillant de son premier sommeil ; et le

Turc voyait avec étonnement un souverain qui couchait en bottes et nu -tête. Le lendemain matin, Ismaè'l introduisit Fabrice dans la chambre du roi. Fabrice trouva ce prince avec ses habits déchirés, ses bottes, ses mains et toute sa personne couvertes de sang et de, poudre, les sourcils brûlés , mais l'air serein dans cet état affreux. Il se jeta à genoux devant lui, sans pouvoir proférer une parole. Rassuré bientôt par la manière libre et douce dont le roi lui parlait, il reprit avec lui sa familiarité ordinaire, et tous deux s'entretinrent en riant du combat de Bender. « On prétend, dit Fabrice, que votre majesté a tué vingt janissaires de sa main. — Bon, bon t dit le roi, on augmente toujours les choses de la moitié.» Au milieu de cette conversation, le pacha pré* senta au roi son favori Grothusen et le colcn nel Ribbins, qu'il avait eu la générosité de racheter à ses dépens. Fabrice se chargea de la rançon des autres prisonniers.

Jeffreys, l'envoyé d'Angleterre, se joignit à lui pour fournir à cette dépense; un Français, que la curiosité avait amené à Bender, et qui a écrit une partie des événements que l'on rapporte, donna aussi ce qu'il avait. Ces étrangers, assistés des soins et même de l'argent du pacha, rachetèrent non-seulement les officiers, mais encore leurs habits, des mains des Turcs et des Tartares.

Dès le lendemain on conduisit le roi prison-

nier, dans un chariot couvert d'écarlate, sur le chemin d'Andrinople ; son trésorier Grothusen était avec lui; le chancelier Mullern et quelques officiers suivaient dans un autre char; plusieurs étaient à cheval, et lorsqu'ils jetaient les yeux sur le chariot où était le roi, ils ne pouvaient retenir leurs larmes ; le pacha était à la tête de l'escorte. Fabrice lui représenta qu'il était honteux de laisser le roi sans épée, et le pria de lui en donner une. « Dieu m'en préserve ! dit le pacha ; il voudrait nous en coûper la barbe. » Cependant il la lui rendit quelques heures après.

Comme on conduisait ainsi prisonnier et désarmé ce roi qui, peu d'années auparavant, avait donné la loi à tant d'Etats et qui s'était vu l'arbitre du Nord et la terreur de l'Europe, on vit au même endroit un autre exemple de la fragilité des grandeurs humaines.

Le roi Stanislas avait été arrêté sur les terres des Turcs, et on l'amenait prisonnier à Bender, dans le temps même qu'on transférait Charles XII.

Stanislas, n'étant plus soutenu par la maie qui l'avait fait roi, se trouvant sans argent, et par conséquent sans parti en Pologne, s'était retiré d'abord en Poméranie ; et, ne pouvant plus se conserver son royaume, il avait défendu autant qu'il l'avait pu les Etats de son bienfaiteur. Il avait même passé en Suède pour précipiter les secours dont on avait be«

soin dans la Poméranie et dans la Livonie; il avait fait tout ce qu'on devait attendre de l'ami de Charles XII.

En ce temps, le premier roi de Prusse, prince très sage, s'inquiétant avec raison du voisinage des Moscovites, imagina de se liguer avec Auguste et la république de Pologne pour renvoyer les Russes dans leur pays, et de faire entrer Charles XII lui-même dans ce projet. Trois grands événements devaient en être le fruit : la paix du Nord, le retour de Charles dans ses Etats et une barrière opposée aux Eusses, devenus formidables à l'Europe. Le préliminaire de ce traité, dont dépendait la tranquillité publique, était l'abdication de Stanislas ; non-seulement Stanislas l'accepta, mais il se chargea d'être le négociateur d'une paix qui lui enlevait la couronne ; la nécessité, le bien public, la gloire du sacrifice et l'intérêt de Charles, à qui il devait tout et qu'il aimait, le déterminèrent. Il écrivit à Bender; il exposa au roi de Suède l'état des affaires, les malheurs et le remède; il le conjura de ne point s'opposer à une abdication devenue nécessaire par les conjonctures et honorable par les motifs; il le pressa de ne point immoler les intérêts de la Suède à ceux d'un ami malheureux qui s'immolait au bien public sans répugnance. Charles XII reçut ces lettres à Varnitza; il dit en colère au courrier, en présence de plusieurs témoins s » Si mon ami ne veut pas

être roi, je saurai bien en faire un autre.»

Stanislas s'obstina au sacrifice que Charles refusait. Ces temps étaient destinés à des sentiments et à des actions1 extraordinaires; Stanislas voulut aller lui-même fléchir Charles, et il hasarda, pour abdiquer un trône, plus qu'il n'avait fait pour s'en emparer. Il se déroba un jour à dix heures du soir de l'armée suédoise, qu'il commandait en Poméranie, et partit avec le baron Sparre, qui a été depuis ambassadeur en Angleterre et en France, et avec un autre colonel ; il prend le nom d'un Français, nommé Haran, alors major au service de Suède, et qui est mort depuis commandant de Dantzick. Il côtoie toute l'armée des ennemis, arrêté plusieurs fois eu relâché sur un passe-port obtenu au nom de Haran ; il arrive enfin, après bien des périls, aux frontières de Turquie.

Quand il est arrivé en Moldavie, il renvoie à son armée le baron Sparre, entre dans Yassi, capitale de la Moldavie; se croyant en sûreté dans un pays où le roi de Suède avait été si respecté, il était bien loin ne soupçonner ce qui se passait alors.

On lui demande qui il est : il se dit major d'un régiment au service de Charles XII. On l'arrête à ce seul nom ; il est mené devant l'hospodar de Moldavie, qui, sachant déjà par les gazettes que Stanislas s'était éclipsé de son armée, concevait quelques soupçons de la vérité. On lui avait dépeint la figure du roi, très

aisé à reconnaître à un visage plein et aimable, et à un air de douceur assez rare.

L'hospodar l'interrogea, lui fit beaucoup de questions captieuses, et enfin lui demanda quel emploi il avait dans l'armée suédoise. Stanislas et l'hospodar parlaient latin. Majo sum, lui dit Stanislas : Imo maximus es, lui répondit le Moldave ; et aussitôt lui présentant un fauteuil, il le traita en roi ; mais aussi il le traita en roi prisonnier, et on fit une garde exacte autour d'un couvent grec dans lequel il fut obligé de rester jusqu'à ce qu'on eût des ordres du sultan. Les ordres vinrent de le conduire à Bender, dont on faisait partir Charles.

La nouvelle en vint au pacha dans le temps qu'il accompagnait le chariot du roi de Suède. Le pacha le dit à Fabrice ; celui-ci, Rapprochant du chariot de Charles XII, lui apprit qu'il n'était pas le seul roi prisonnier entre les mains des Turcs, et que Stanislas était, à quelques milles de lui, conduit par des soldats. « Courez à lui, mon cher Fabrice, lui dit Charles sans se déconcerter d'un tel accident; dites-lui bien qu'i] ne fasse jamais de paix avec le roi Auguste ; assurez-le que dans peu nos affaires changeront. » Telle était l'inflexibilité de Charles dans ses opinions, que, tout abandonné qu'il était en Pologne, tout poursuivi dans ses propres Etats, tout captif dans une litière turque, conduit prisonnier

mm savoir où on le menait, il comptait en*» <îore sur sa fortune, et espérait toujours un secours de cent mille hommes de la Porte Ottomane. Fabrice courut s'acquitter de sa commission, accompagné d'un janissaire, avec la permission du pacha. Il trouva à quelques milles le gros de soldats qui conduisaient Stanislas; il s'adressa du milieu d'eux à un cavalier vêtu à la française et assez mal monté, et lui demanda en allemand où était le roi de Pologne. Celui à qui il parla était Stanislas lui-même, qu'il n'avait pas reconnu sous ce déguisement. « Eh quoi! dit le roi, ne vous souvenez-vous donc plus de moi? » Alors Fabrice lui apprit le triste état où était le roi de Suède et la fermeté inébranlable, mais inutile, de ses desseins.

Quand Stanislas fut prés de Bender, le pacha qui revenait, après avoir accompagné Charles XII quelques milles, envoya au roi polonais un cheval arabe avec un harnais magnifique.

Il fut reçu aans Bencrer au loruit de l'artillerie, et, à la liberté près qu'il n'eut pas d'abord, il n'eut point à se plaindre du traitement qu'on lui fit. Cependant on conduisait Charles sur le ehemin d'Andrinople. Cette ville était déjà remplie du bruit de son combat. Les Turcs 1® condamnaient et l'admiraient ; mais le divan, irrité, menaçait déjà de le reléguer dans wxî Ee de l'Archipel.

Le roi de Pologne, Stanislas, qui m'a fait /honneur de m'apprendre la plupart de ces particularités, m'a confirmé aussi qu'il fut proposé dans le divan de le confiner lui-même dans une île de la Grèce; mais quelques mois après, le Grand Seigneur, adouci, le laissa par* tir.

M. Désaleurs, qui aurait pu prendre son parti et empêcher qu'on ne fît cet affront aux rois chrétiens, était à Constantinople , aussi bien que M. Poniatowski, dont on craignait toujours le génie fécond en ressources. La plupart des Suédois restés dans Andrinople étaient en prison. Le trône du sultan paraissait inaccessible de tous côtés aux plaintes du roi de Suède.

Le marquis de Fierville,envoyé secrètement de la part de la France auprès de Charles à Bender, était pour lors à Andrinople. Il osa imaginer de rendre service à un prince dans le temps que tout l'abandonnait ou l'opprimait. Il fut heureusement secondé dans ce dessein par un gentilhomme français d'une ancienne maison de Champagne, nommé de Villelongue, homme intrépide, qui, n'ayant pas alors ime fortune selon son courage, et charmé d'ailleurs le la réputation du roi de Suède, était venu chez les Turcs dans le dessein de se mettre au service de ce prince*

M. de Fierville, avec l'aide de ce jeune homme, écrivit . un mémoire au nom du roi

de Suède, dans lequel ce monarque demandait vengeance au sultan de l'insulte faite en sa personnes à toutes les têtes couronnées, et de la trahison vraie ou fausse du khan et du pacha de Bender.

On y accusait le vizir et les autres ministres d'avoir été corrompus par les Moscovites, d'avoir trompé le Grand Seigneur, d'avoir empêche les lettres du roi de parvenir jusqu'à Sa Hautesse, et d'avoir, par ses artifices, arraché du sultan cet ordre si contraire à l'hospitalité musulmane, par lequel on avait violé le droit des nations d'une manière si indigne d'un grand empereur, en attaquant avec vingt mille hommes un roi qui n'avait pour se défendre que ses domestiques, et qui comptait sur la parole sacrée du sultan.

Quand ce mémoire fut écrit, il fallut le faire traduire en turc, et l'écrire d'une écriture particulière, sur un papier fait exprès, dont on doit se servir pour tout ce qu'on présente au sultan.

On s'adressa à quelques interprètes français qui étaient dans la ville; mais les affaires du roi de Suéde étaient si désespérées, et le vizir déclaré si ouvertement contre lui, qu'aucun interprète n'osa seulement traduire l'écrit de M. de Fierville. On trouva enfin un autre étranger, dont la main n'était point connue à la Porte, qui, moyennant quelque récompense et l'assurance d'un secret pro-

fond, traduisit le mémoire en turc, et l'eeri* fit sur le papier convenable; le baron d'Arvidson, officier des troupes de Suède, contrefit la signature du roi; Fierville, qui avait le sceau royal, 1 apposa à l'écrit, et on cacheta le tout avec les armes du roi ôp Suéde. Villelongue se chargea de remettre lui-même ce paquet entre les mains du Grand Seigneur lorsqu'il irait à la mosquée, selon la coutume. On s'était déjà servi d'une pareille voie pour présenter au sultan des mémoires contre ses ministres; mais cela même rendait le succès de cette entreprise plus difficile, et le danger beaucoup plus grand.

Le vizir, qui prévoyait que les Suédois demanderaient justice à son maître, et qui n'était que trop instruit par le malheur de ses prédécesseurs, avait expressément défendu qu'on laissât approcher personne du Grand Seigneur, et avait ordonné surtout qu'on arrêtât tous ceux qui se présenteraient auprès de la mosquée avec des placets.

Villelongue savait cet ordre et n'ignorait pas qu'il y allait de sa tête. Il quitta son habit franc, prit un vêtement à la grecque, et, ayant caché dans son sein la lettre qu'il voulait présenter, il se promena de bonne heure près de la mosquée où le Grand Seigneur devait aller, il contrefit l'insensé, s'avança en dansant au milieu de deux haies de janissaires, entre les» quelles le Grand Seigneur allait passer; il

DK S n ARLES XII, T, II. 4

iaissait tomber quelques pièces d'argent de ses poches pour amuser les gardes.

Dès que le sultan approcha, on voulut faire retirer Villelongue ; il se jeta à genoux, et se débattit entre les mains des janissaires; son bonnet tomba ; de grands cheveux qu'il portait le firent reconnaître pour un Franc; il reçut plusieurs coups et fut très maltraité. Le Grand Seigneur, qui était déjà proche, entendit ce tumulte, et en demanda la cause. Villelongue lui cria de toutes ses forces : Amman! %mmanl miséricorde! en tirant la lettre de son sein.

Le sultan commanda qu'on le laissât approcher. Villelongue court à lui dans le moment, embrasse son étrier, et lui présente l'écrit, en lui disant : Sued call dan. * C'est le roi de Suède qui te le donne. » Le sultan mit la lettre dans son sein, et continua son chemin vers la mosquée. Cependant on s'assure de Villelongue, et on le conduit en prison dans les bâtiments extérieurs du sérail.

Le sultan, au sortir de la mosquée, après avoir lu la lettre, voulut lui-même interroger le prisonnier. Ce que je raconte ici paraîtra peut-être peu croyable ; mais enfin je n'avance rien que sur la foi des lettres de M. de Villelongue lui-même : quand un si brave officier assure un fait sur son honneur, il mérite quelque croyance. Il m'a donc assuré que le sultan quitta l'habit impérial, comme aussi

le turban qu'il porte, et se déguisa en officier des janissaires, ce qui lui arrivait assez souvent. Il amena avec lui un vieillard de File de Malte, qui lui servit d interprète. A la fa» veur de ce déguisement, Villelongue jouit d'un honneur qu'aucun ambassadeur chrétien n'a jamais eu ; il eut, tête à tête, une conférence d'un quart d'heure avec l'empereur turc. Il ne manqua pas d'expliquer les griefs du roi de Suède, d'accuser les ministres et de demander vengeance avec d'autant plus de liberté, qu'en parlant au sultan même il était censé ne parler qu'à son égal. Il avait reconnu aisément le Grand Seigneur, malgré l'obscurité de la prison, et il n'en fut que plus hardi dans la conversation. Le prétendu officier des janissaires dit 'à Villelongue ces propres paroles : « Chrétien, assure-toi que le sultan mon maître a l'âme d'un empereur et que si ton roi de Suède a raison, il lui fera justice. » Villelongue fut bientôt élargi. On vit quelques semaines après un changement subit dans le sérail, dont les Suédois attribuèrent la cause à cette unique conférence. Le muphti fut déposé, le khan des Tartares exilé à Rhodes, le séraskier-pacha de Bender relégué dans une île de l'Archipel.

La Porte Ottomane est si sujette à de pareils orages, qu'il est bien difficile de décider si, en effet, le sultan voulait apaiser le roi de Suéde par ces sacrifices, La manière dont ce

prince fut traité ne prouve pas que ia Porte s'empressât beaucoup à lui plaire.

Le favori Ali-Coumourgi fut soupçonné d'avoir fait seul tous ces changements pour ses Intérêts particuliers. On dit qu'il fit exiler le khan de Tartarie et le séraskier de Bender, sous prétexte qu'ils avaient délivré au roi les douze cents bourses malgré Tordre du Grand Seigneur. Il mit sur le trône des Tartares le frère du khan déposé, jeune homme de son âge, qui aimait peu son frère et sur lequel Ali-Coumourgi comptait beaucoup dans les guerres qu'il méditait. A l'égard du grand vizir Jussuf, il ne fut déposé que quelques semaines après, et Soliman-Pacha eut le titre de premier vizir.

Je suis obligé de dire que M. de Villelongue et plusieurs Suédois m'ont assuré que la simple lettre, présentée au sultan au nom du roi, avait causé tous ces grands changements à la Porte ; mais M. de Fierville m'a, de son côté, assuré tout le contraire. J'ai trouvé quelquefois de pareilles contrariétés dans les mémoires que Ton m'a confiés. En ce cas, tout ce que doit faire un historien, c'est de conter ingénument le fait, sans vouloir pénétrer les motifs, et de se borner à dire précisément ce qu'il sait, au lieu de deviner ce qu'il ne sait pas.

Cependant on avait conduit Charles Xîl dans le petit château de Démirtash, auprès

d'Andrinople. Une foule innombrable de Turcs s'était rendue en cet endroit pour voir arriver ce prince; on le transporta de son chariot au château sur un sofa ; mais Charles, pour n'êtr* point vu de cette multitude, se mit un carreau sur la tête.

La Porte se fit prier quelques jours de souffrir qu'il habitât à Démotica, petite ville à six lieues d'Andrinople, prés du fameux fleuve Hébrus, aujourd'hui appelé Merizza. Coumourgi dit au grand vizir Soliman : « Va, fais avertir le roi de Suéde qu'il peut rester à Démotica toute sa vie : je te réponds qu'avant un an il demandera p s'en aller de lui-même ; mais surtout ne lui fais point tenir d'argent.»

Ainsi, on transféra le roi à la petite ville de Démotica, où la Porte lui assigna un thaïm considérable de provisions pour lui et pour sa suite; on lui accorda seulement vingt-cinq écus par jour en argent, pour acheter du cochon et du vin, deux sortes de provisions que les Turcs ne fournissent pas ; mais la bourse de cinq cents écus par jour, qu'il avait à Bender, lui fut retranchée.

A peine fut-il à Démotica avec sa petite cour, qu'on déposa le grand vizir Soliman ; sa place fut donnée à Ibrahim Molla, fier, brave, et grossier à l'excès. Il n'est pas inutile de savoir son histoire, afin que l'on connaisse plus particulièrement tous ces vice-rois de

l'empire ottoman, dont la fortune de Charles a si longtemps dépendu.

Il avait été simple matelot à l'avènement du sultan Achmet III- Cet empereur se déguisait souvent en homme privé, en iman ou en derviche; il se glissait le soir dans les cafés de Constantinople et dans les lieux publics, pour entendre ce qu'on disait de lui, et pour recueillir par lui-même les sentiments du peuple. Il entendit un jour ce Molla qui se plaignait que les vaisseaux turcs ne revenaient jamais avec des prises, qui jurait que s'il était capitaine de vaisseau, il ne rentrerait jamais dans le port de Constantinople sans ramener avec lui quelque bâtiment des infidèles. Le Grand Seigneur ordonna dès le lendemain qu'on lui donnât un vaisseau à commander, et qu'on l'envoyât en course. Le nouveau capitaine revint quelques jours après avec une barque maltaise et une galiote de Gênes. Au bout de deux ans, on le fit capitaine général de la mer, et enfin grand vizir. Dés qu'il fut dans ce poste, il crut pouvoir se passer du favori, et, pour se rendre nécessaire, il projeta de faire la guerre aux Moscovites ; dans cette intention, il fit dresser une tente près de l'endroit où demeurait le roi de Suéde.

Il invita ce prince à l'y venir trouver, avef le nouveau khan def Tartares et l'ambassadeur de France. Le roi, d'autant plus altier qu'il çfoit malheureux, regardait comme le

plus sensible des affronts qu'un sujet osât l'envoyer chercher ; il ordonna à son chancelier Mullern d'y aller à sa place ; et, de peur que les Turcs lui manquassent de respect, et ne le forçassent à commettre sa dignité, ce prince, extrême en tout, se mit au lit, et ré* solut de n'en pas sortir tant qu'il serait à Démotica. Il resta dix mois couché, feignant d'être malade : le chancelier Mullern Grothusen et le colonel Dubens étaient les seuls qui mangeassent avec lui. Ils n'avaient aucune des commodités dont les Francs se servent ; tout avait été pillé à l'affaire de Bender ; de sorte qu'il s'en fallait bien qu'il y eût dans leurs repas de la pompe et de la délicatesse. Ils se servaient eux-mêmes, et ce fut le chancelier Mullern qui fit pendant tout ce temps la fonction de cuisinier.

Tandis que Charles XII passait sa vie dans son lit, il apprit la désolation de toutes ses provinces situées hors de la Suède.

Le général Steinbock, illustre pour avoir chassé les Danois de la Scanie, pour avoir vaincu leurs meilleures troupes avec des paysans, soutint encore quelque temps la réputation des armes suédoises : il défendit autant qu'il put la Poméranïe et Brème, et ce que le roi possédait encore en Allemagne; mais il ne put empêcher les Saxons et les Danois réunis d'assiéger Stade, ville forte et considérable, située près de l'Elbe, dans le duché de Brème;,

la ville fut bombardée et réduite en cendres, et la garnison obligée de se rendre à discrétion ayant que Steinbock pût s'avancer pour la secourir.

Ce général, qui avait environ douze mille hommes, dont la moitié était cavalerie, poursuivit les ennemis, qui étaient une fois plus forts, et les atteignit enfin dans le duché de Mecklembourg, près d'un lieu nommé Gadebesck et d'une petite rivière qui porte ce nom ; il arriva vis-à-vis des Saxons et des Danois le 20 décembre 1712. Il était séparé d'eux par un marais ; les ennemis, campés derrière ce marais, étaient appuyés à un bois; ils avaient l'avantage du nombre et du terrain , et on ne pouvait aller à eux qu'en traversant le marécage sous le feu de leur artillerie.

Steinbock passe à la tête de ses troupes, arrive en ordre de bataille et engage un des combats les plus sanglants et les plus acharnés qui se fussent encore donnés entre ces deux nations rivales. Après trois heures de cette mêlée si vive, les Danois et les Saxons furent enfoncés, et quittèrent le champ de bataille.

Un fils du roi Auguste et de la comtesse de Kœnigsmark, connu sous le nom de comte de Saxe, fit dans cette bataille son apprentissage de l'art de la guerre. C'est ce même comte de Saxe qui eut depuis l'honneur d'être élu duc de Courlande, et à qui il n'a manqué

que la force pour jouir du droit le plus incontestable qu'un homme puisse jamais avoir sur une souveraineté, je veux dire les suffrages unanimes du peuple. C'est lui qui s'est acquis depuis une gloire plus réelle en sauvant la France à la bataille de Fontenoy, en conquérant laFlandre et en méritant la réputation du plus grand général de nos jours. Il commandait un régiment à Gadebesck, et y eut un cheval tué sous lui. Je lui ai entendu dire que les Suédois gardèrent toujours leurs rangs, et que, même après que la victoire fut décidée, les premières lignes de ces braves troupes ayant à leurs pieds leurs ennemis morts, il n'y eut pas un seul soldat suédois qui osât seulement se baisser pour les dépouiller avant que la prière eût été faite sur le champ de bataille, tant ils étaient inébranlables dans la discipline sévère à laquelle leur roi les avait accoutumés!

Steinbock, après cette victoire, se souvenant que les Danois avaient mis Stade en cendres, alla s'en venger sur Altena, qui apparient au roi de Danemark. Altena est au-dessous de Hambourg, sur le fleuve de l'Elbe, qui peut apporter dans son port d'assez gros vaisseaux. Le roi de Danemark favorisait cette ville de beaucoup de privilège; son dessein était d'y établir un commerce florissant; déjà même l'industrie des Altenais, encouragée par les sages vues du roh commençait à met-

tre leur ville au nombre des villes commerçantes et riches. Hambourg en concevait de la jalousie, et ne souhaitait rien tant que sa destruction. Dès que Steinbock fut à îa vue d'Altena, il envoya dire par un trompette aux habitants qu'ils eussent à se retirer avec ce qu'ils pourraient emporter d'effets, et qu'on allait détruire leur ville de fond en comble.

Les magistrats vinrent se jeter à ses pieds, et offrirent cent mille écus de rançon. Steinbock en demanda deux cent mille. Les Aliénais supplièrent qu'il leur fût permis au moins d'envoyer à Hambourg, où étaient leurs coirespondants, et assurèrent que le lendemain ils apporteraient cette somme; le général suédois répondit qu'il fallait la donner sur l'heure, ou qu'on allait embraser Altena sans délai.

Ses troupes étaient dans le faubourg, le flambeau à la main ; une faible porte de bois et un fossé déjà comblé étaient les seules défenses des Aliénais. Ces malheureux furent obligés de quitter leurs maisons avec précipitation au milieu de la nuit : c'était le 9 janvier 1713; il faisait un froid rigoureux, augmenté par un vent de nord violent, qui servit à étendre l'embrasement avec plus de promptitude dans la ville et à rendre plus insupportables les extrémités où le peuple fut dans la campagne. Les hommes, les femmes, courbés sous le fardeau des meubles qu'ils emportaient, se

réfugièrent, en pleurant et en poussant des hurlements, sur les coteaux voisins, qui étaient couverts de glace. On voyait plusieurs jeunes gens qui portaient sur leurs épaules des vieillards paralytiques ; quelques femmes, nouvellement accouchées, emportèrent leurs enfants, et moururent de froid avec eux sur îa colline, en regardant de loin les flammes qui consumaient leur patrie. Tous les habitants n'étaient pas encore sortis le la ville, lorsque les Suédois y mirent le feu. Aliéna brûla depuis minuit jusqu'à dix heures du matin; presque toutes les maisons étaient de bois, tout fut consumé, et il ne parut pas, le ^ndemain, qu'il y eut eu une ville en cet endroit.

Les vieillards, les malades et les femmes les plus délicates, réfugiés dans les glaces pendant que leurs maisons étaient en feu, se traînèrent aux portes de Hambourg et supplièrent qu'on leur ouvrît et qu'on leur sauvât la vie; mais on refusa de les recevoir, parce qu'il régnait dans Altena quelques maladies contagieuses, et les Hambourgeois n'aimaient pas assez les Altenais pour s'exposer, en les recueillant, à infecter leur propre ville. Ainsi, la plupart de ces misérables expirèrent sous les murs de Hambourg, en prenant le ciel à témoin de la barbarie des Suédois et de celle des Hambourgeois, qui ne paraissait pas moins inhumaine.

Toute TAilemagne cria contre cette violence* Les ministres et les généraux de Pologne et de Danemark écrivirent au comte de Steinbock pour lui reprocher une cruauté si grande, qui, faite sans nécessité et demeurant sans excuse, soulevait contre lui le ciel et la terre.

Steinbock répondit « qu'il ne s'était porté à ces extrémités que pour apprendre aux ennemis du roi son maître à ne plus faire une guerre de barbares et à respecter le droit des gens; qu'ils avaient rempli la Poméranie de leur cruauté, dévasté cette belle province et vendu près de cent mille habitants aux Turcs; que les flambeaux qui avaient mis Altena en cendres étaient les représailles des boulets rouges par qui Stade avait été consumée. »

C'était avec cette fureur que les Suédois et leurs ennemis se faisaient la guerre. Si Charles XII avait paru alors dans la Poméranie, il est à croire qu'il eût put recouvrer sa première fortune; ses armées, quoique éloignées de sa présence, étaient encore animées de son esprit; mais l'absence du chef est toujours dangereuse aux affaires et empêche qu'on ne profite des victoires. Steinbock perdit par les détails ce qu'il avait gagné par des actions signalées, qui en un autre temps auraient été décisives.

Tout vainqueur qu'il était, il ne put empêcher les Moscovites, les Saxons et les Danois, de se réunir. On lui enleva des quartiers ; £

perdit du monde dans plusieurs escarmouches ; deux mille hommes de ses troupes se noyèrent en passant l'Eyder pour aller hiverner dans le Holstein. Toutes ces pertes étaient sans ressource dans un pays où il était entouré, de tous côtés, d'ennemis puissants.

Il voulut défendre le pays du Holstein contre le Danemark; mais, malgré ses ruses et ses efforts, le pays fut perdu, toute l'armée fut détruite et Steinbeck fut prisonnier.

La Poméranie sans défense, à la réserve de Stralsund, de l'île de Rugen et de quelques lieux circonvoisins, devint la proie des alliés : elle fut séquestrée entre les mains du roi de Prusse. Les Etats de Brème furent remplis de garnisons danoises. Au même temps, les Russes inondaient la Finlande et y battaient les Suédois, que la confiance abandonnait, et qui, étant inférieurs en nombre, commençaient à n'avoir plus sur leurs ennemis aguerris la supériorité de la valeur.

Pour achever les malheurs de la Suède, son roi s'obstinait à rester à Démotica, et se repaissait encore de l'espérance de ce secours turc, sur lequel il ne devait plus compter.

Ibrahim-Molla, ce vizir si fier, qui s'obstinait à la guerre contre les Moscovites, malgré les vues du favori, fut étranglé entre deux portes.

La place du vizir était devenue si dangereuse que personne n'osait l'occuper; elle demeura

vacante pendant six mois. Enfin le favori Ali- Coumourgi prit le titre de grand vizir; alors toutes les espérances dir roi de Suède tombèrent. Il connaissait Coumourg| d'autant mieux qu'il en avait été servi quand les intérêts de ce favori s'accordaient avec les siens.

Il avait été onze mois à Démotica, enseveli dans Pinaction et dans l'oubli : cette oisiveté extrême, succédant tout à coup aux plus violents exercices, lui avait donné enfin la maladie qu'il feignait. On le croyait mort dans toute l'Europe; le conseil de régence, qu'il avait établi à Stockholm quand il partit de sa capitale, n'entendait plus parler de lui. Le sénat vint en corps supplier la princesse Ulrique-Eléonore, sœur du roi, de se charger de la régence pendant cette longue absence de son frère; elle l'accepta; mais quand elle vit que le sénat voulait l'obliger à faire la paix avec le czar et le roi de Danemark, qui attaquaient la Suède de tous côtés, cette princesse, jugeant bien que son frère ne ratifierait jamais la paix, se démit de la régence et envoya en Turquie un long détail de cette affaire.

Le roi reçut le paquet de sa sœur à Démo- Mea. Le despotisme qu'il avait sucé en naissant lui faisait oublier qu'autrefois la Suède avait été libre, et que le sénat gouvernait anciennement le royaume conjointement avec les rois. Il ne regardait ce corps que comme

I — iii — me troupe de domestiques qui voulaient commander dans la maison en l'absence du I maître; il leur écrivit que s'ils prétendaiemt i gouverner, il leur enverrait une de ses botter et que ce serait d'elle dont il faudrait qu'ils prissent les ordres.

Pour prévenir donc ces prétendus attentats en Suède contre son autorité, et pour défendre enfin son pays, n'espérant plus rien de la Porte Ottomane, et ne comptant plus que sur lui seul, il fit signifier au grand vizir qu'il souhaitait partir, et s'en retourner par l'Allemagne.

M. Désaleurs, ambassadeur de France, qui s'était chargé des affaires de la Suède, fit la demande de sa part. « Eh bien 1 dit le vizir au comte Désaleurs, n'avais-je pas bien dit que l'année ne se passerait pas sans que le roi de Suéde demandât à partir? Dites-lui qu'il est à son choix de s'en aller ou de demeurer; mais qu'il se détermine bien, et qu'il fixe le jour de son départ, afin qu'il ne nous jette pas une seconde fois dans l'embarras de Bender. »

Le comte Désaleurs adoucit au roi la dureté de ces paroles. Le jour fut choisi ; mais Charles, avant que de quitter la Turquie, voulut étaler la pompe d'un grand roi, quoique dans la misère d'un fugitif. Il donna à Gro~ thusen le titre d'ambassadeur extraordinaire, et l'envoya prendre congé dans les formes à

Constantinople, suivi de quatre-vingts personnes toutes superbement vêtues.

Les ressorts secrets qu'il fallut faire jouer pour amasser de quoi fournir à cette dépense étaient plus humiliants que l'ambassade n'était pompeuse.

M. Désaleurs prêta au roi quarante mille écus; Grothusen avait des agents à Constantinople qui empruntaient en son nom, à cinquante pour cent d'intérêt, mille écus d*un juif, deux cents pistoles d'un marchand anglais, mille francs d'un Turc.

On amassa ainsi de quoi jouer, en présence du divan, la brillante comédie de l'ambassade suédoise. Grothusen reçut à Constantinople tous les honneurs que la Porte fait aux ambassadeurs extraordinaires de rois le jour de leur audience. Le but de tout ce fracas était d'obtenir de l'argent du grand vizir; mais ce ministre fut inexorable.

Grothusen proposa d'emprunter un million de la Porte : le vizir répliqua sèchement que son maître savait donner quand il voulait , et qu'il était au-dessous de sa dignité de prêter; qu'on fournirait au roi abondamment ce qui était nécessaire pour son voyage, d'une manière digne de celui qui le renvoyait; que peut-être même la Porte lui ferait quelque présent en or non monnayé, mais qu'on n'y devait pas compter.

Enfin , le 1er octobre 1714, le roi de Suède

se mit en route pour quitter la Turquie; un eapigi-pacha, avec six chiaoux, le vinrent prendre au château de Démirtash, ou ce prince demeurait depuis quelques jours; on lui présenta, de 1p part du Grand Seigneur, une large tente d'écarlate brodée d'or, un sabre avec une poignée garnie de pierreries, et huit chevaux arabes d'une beauté parfaite, avec des selles superbes, dont les étriers étaient d'argent massif. Il n'est pas indigne de l'histoire de dire qu'un écuyer arabe, qui avait soin de ces chevaux, donna au roi leur généalogie; c'est un usage établi depuis longtemps chez ces peuples, qui semblent faire beaucoup plus d'attention à la noblesse des chevaux qu'à celle des hommes, ce qui n'est pas si déraisonnable, puisque chez les animaux les races dont on a soin, et qui sont sans mélange, ne dégénèrent jamais.

Soixante chariots chargés de toutes sortes de provisions et trois cents chevaux, formaient le convoi. Le capigi-pacha, sachant que plusieurs Turcs avaient prêté de l'argent aux gens de la suite du roi à un gros intérêt, lui dit que l'usure était contraire à la loi mahométane, il suppliait Sa Majesté de liquider toutes ses dettes, et d'ordonner au résident qu'il laissait à Constantinople de ne payer que le capital. « Non, dit le roi, si mes domestiques ont donné des billets de cent écus, je veux les payer, quand ils n'en auraient reçu que dix. »

11 fit proposer aux créanciers de le suivre, avec l'assurance d'être payés de leurs frais et de leurs dettes. Plusieurs entreprirent le voyage de Suède, et Grothusen eut soin qu'ils fussent payés.

Les Turcs, afin de montrer plus de déférence peur leur hôte, le faisaient voyager à très petites journées; mais cette lenteur respectueuse gênait l'impatience du roi ; il se levait dans la route à trois heures du matin, selon sa coutume, dès qu'il était habillé, il éveillait luimême le capigi et les chiaoux, et ordonnait la marche au milieu de la nuit noire. La gravité turque était dérangée par cette manière nouvelle de voyager, mais le roi prenait plaisir à leur embarras et disait qu'il se vengeait un peu de l'affaire de Bender.

Tandis qu'il gagnait les frontières des Turcs, Stanislas en sortait par un autre chemin et allait se retirer en Allemagne, dans le duché de Deux-Ponts, province qui confine au palatinat du Rhin et à l'Alsace, et qui appartenait aux rois de Suède depuis que Charles X, successeur de Christine, avait joint cet héritage à la couronne. Charles assigna à Stanislas le revenu de ce duché, estimé alors, soixante-dix mille écus. Ce fut là qu'aboutirent pour lors tant de guerres, tant de projets et tant d'espérances : Stanislas voulait et aurait pu faire un traité avantageux avec le roi Auguste; mais l'indomptable opiniâtreté de Charles XII

lui fit perdre ses terres et ses biens réels en Pologne, pour lui conserver le titre de roi.

Ce prince resta dans le duché de Deux- Ponts jusqu'à la mort de Charles; alors, cette province retournant à un prince de la maison palatine, il choisit sa retraite à Weissembourg, dans l'Alsace française. M. Sum, envoyé du roi Auguste, en porta ses plaintes au duc d'Orléans, régent de France ; le duc d'Orléans répondit à M. Sum ces paroles remarquables : « Monsieur, mandez au roi votre maître que la France a toujours été l'asile des rois malheureux. »

Le roi de Suède étant arrivé sur les confins de l'Allemagne, apprit que l'empereur avait ordonné qu'on le reçût dans toutes les terres de son obéissance avec une magnificence convenable ; les villes et les villages, où les maréchaux des logis avaient par avance marqué sa route, faisaient des préparatifs pour le recevoir; tous ces peuples attendaient avec impatience de voir passer cet homme extraordinaire, dont les victoires et les malheurs, les moindres actions, et le repos même, avaient fait tant de bruit en Europe et en Asie. Mais Charles n'avait nulle envie d'essuyer toute cette pompe, ni de montrer en spectacle le prisonnier de Bender ; il avait résolu même de ne jamais rentrer dans Stockholm qu'il n'eût auparavant réparé ses malheurs par une meilleure fortune»

Quand il fut à Tergowitz, sur les frontières de la Transylvanie, après avoir congédié son escorte turque, il assembla sa suite dans une grange, et il leur dit à tous de ne se mettre point en peine de sa personne et de se trouver le plus tôt qu'ils pourraient à Stralsund en Poméranie, sur le bord de la mer Baltique, environ à trois cents lieues de l'endroit où ils étaient.

Il ne prit avec lui que During et quitta toute sa suite gaiement, la laissant dans l'étonnement, dans la crainte et dans la tristesse. Il prit une perruque noire pour se déguiser, car il portait toujours ses cheveux ; mit un chapeau bordé d'or avec un habit gris d'épine et un manteau bleu ; prit le nom d'un officier allemand, et courut la poste à cheval avec son compagnon de voyage.

Il évita dans sa route, autant qu'il le put, les terres de ses ennemis déclarés et secrets, prit son chemin par la Hongrie, la Moravie, l'Autriche, la Bavière, le Wurtemberg, lePalatinat, la Westphalie et le Mecklembourg : ainsi, il fit presque le tour de l'Allemagne et allongea son chemin de la moitié. A la fin de la première journée, après avoir couru sans relâche, le jeune During, qui n'était pas endurci à ces fatigues excessives comme le roi de Suède, s'évanouit en descendant de cheval; le roi, qui ne voulait pas s'arrêter un moment sur la route, de manda à During, quand celui»

ci fut revenu à lui, combien il avait d'argent 1 During ayant répondu qu'il avait environ mille écus en or : « Donne-m'en la moitié, dit le roi; je vois bien que tu n'es pas en état de me suivre, j'achèverai la route tout seul. » During le supplia de daigner se reposer au moins trois heures, l'assurant qu'au bout de ce temps il serait en état de remonter à cheval et de suivre sa majesté; il le conjura de penser à tous les risques qu'il allait courir : le roi, inexorable, se fit donner les cinq cents écus et demanda des chevaux. Alors, During, effrayé de la résolution du roi, s'avisa d'un stratagème innocent; il tira à part le maître de la poste, et, lui montrant le roi de Suède : « Cet homme, lui dit-il, est mon cousin; nous voyageons ensemble pour la même affaire; il voit que je suis malade et ne veut pas seulement m' attendre trois heures; donnez-lui, je vous prie, le plus méchant cheval de votre écurie, et cherchez-moi quelque chaise ou quelque chariot de poste. »

H mit deux ducats dans la main du maître de la poste, qui satisfit exactement à toutes ses demandes. On donna au roi un cheval rétif et boiteux. Ce monarque partit seul à dix heures du soir dans cet équipage, au milieu d'une nuit noire, avec le vent, la neige et la pluie. Son compagnon de voyage, après avoir dormi quelques heures, se mit en route dans un chariot traîné par de forts chevaux. A quel-

ques milles, il rencontra au point du jour le roi de Suède qui, ne pouvant plus faire marcher sa monture, s'en allait de son pied gagner la poste prochaine.

Il fut forcé de se mettre sur le chariot de During; il dormit sur de la paille ; ensuite ils continuèrent leur route, courant à cheval le jour, et dormant sur une charrette la nuit, sans s'arrêter en aucun lieu.

Après seize jours de course, non sans danger d'être arrêtés plus d'une fois, ils arrivèrent enfin aux portes de la ville de Stralsund, à une heure après minuit.

Le roi cria à la sentinelle qu'il était un courrier dépêché de Turquie par le roi de Suède; qu'il fallait qu'on les lit parler dans le moment au général Ducker, gouverneur de la place ; la sentinelle répondit qu'il était tard, que le gouverneur était couché, et qu'il fallait attendre au point du jour.

Le roi répliqua qu'il venait pour des affaires importantes, et leur déclara que s'ils n'allaient pas réveiller le gouverneur sans délai, ils seraient tous punis le lendemain matin. Un sergent alla enfin réveiller le gouverneur. Dueker s'imagina que c'était peut-être un des généraux du roi de Suède; on fit ouvrir les portes; on introduisit ce courrier dans sa chambre*

Ducker, à moitié endormi , lui demanda des nouvelles du roi de Suède ; le roi le

prenant par le bras ï « Eh quoi, dit-il, Ducker, mes plus fidèles sujets m'ont-ils oublié? » L© général reconnut le roi : il ne pouvait croire ses yeux; il se jette an bas du lit, embrasse les genoux de son maître en versant des larmes de joie. La nouvelle en fut répandue à l'instant dans la ville : tout le monde se leva; les soldats vinrent entourer la maison du gouverneur ; les rues se remplirent des habitants, qui se demandaient les uns aux autres : Estil vrai que le roi est ici ? On fit des illuminations à toutes les fenêtres ; le vin coula dans les rues à la lumière de mille flambeaux et au bruit de l'artillerie.

Cependant on mena le roi au lit : il y avait seize jours» qu'il ne s'était couché; il fallut couper ses bottes sur les jambes, qui s'étaient enflées par l'extrême fatigue. Il n'avait ni linge ni habits ; on lui fit une garde-robe en hâte de ce qu'on put trouver de plus convenable dans la ville. Quand il eut dormi quelques heures, il ne se leva que pour aller faire la revue de ses troupes et visiter les fortifications. Le jour même, il envoya partout ses ordres pour recommencer une guerre plus vive que jamais contre tous ses ennemis. Au reste, toutes ces particularités , si conformes au caractère extraordinaire de Charles XII, m'ont été confirmées par M. le comte de Croissy, ambassadeur auprès de ce prince, après m'avoir été apprises par M. Fabrice.

L'Europe était alors dans un état bien différent de celui où elle était quand Charles la quitta, en 1709.

La guerre, qui en avait si longtemps déchiré toute la partie méridionale , c'est-à-dïre l'Allemagne, l'Angleterre, la Hollande, la France, l'Espagne, le Portugal et l'Italie, était éteinte ; cette paix générale avait été produite p&r des brouilleries particulières arrivées à la cour d'Angleterre. Le comte d'Oxford, ministre habile, et le lord Bolingbroke, un des plus brillants génies et l'homme le plus ék/quent de son siècle, prévalurent contre le fameux duc de Marlboroug, et engagèrent la reine Anne à faire la paix avec Louis XIV. La France, n'ayant plus l'Angleterre pour ennemie, força bientôt les autres puissances à s'accommoder.

Philippe V, petit-fils de Louis XIV, commençait à régner paisiblement sur les débris delà monarchie espagnole; l'empereur d'Allemagne, devenu maître de Naples et de la Flandre, s'affermissait dans ses vastes Etats; Louis XIV n'aspirait plus qu'à achever sa longue carrière.

Anne, reine d'Angleterre, était morte le 10 auguste 1714, naïe de la moitié de sa nation pour avoir donné la paix à tant d'Etats; son frère Jacques Stuart, prince malheureux, exclu du trône presque en naissant, n'ayant point paru alors en Angleterre pour tenter de re-

cueillir une succession que de nouvelles lofe lui auraient donnée si son parti eût prévalu, Georges Ier, électeur de Hanovre, fut reconnu unanimement roi de la Grande-Bretagne. Le trône appartenait à cet électeur, non en vertu du sang, quoiqu'il descendît d'une fille de Jacques, mais en vertu d'un acte du parlement de la nation.

Georges, appelé dans un âge avancé à gouverner un peuple dont il n'entendait point la langue et chez qui tout lui était étranger, se regardait comme l'électeur du Hanovre plutôt que comme le roi d'Angleterre; toute son ambition était d'agrandir ses Etats d'Allemagne ; il repassait presque tous les ans la mer pour revoir des sujets dont il était adoré. Au reste, il se plaisait plus à vivre en homme qu'ën maître ; la pompe de la royauté était pour lui un fardeau pesant; il vivait avec un petit nombre d'anciens courtisans qu'il admettait à sa familiarité; ce n'était pas le roi d'Europe qui eût le plus d'éclat, mais il était un des plus sages, et le seul qui connût sur le trône les douceurs de la vie privée et de l'amitié. Tels étaient les principaux monarques, et telle la situation du midi de l'Europe.

Les changements arrivés dans le Nord étaient d'une autre nature; ses rois étaient en guerre et se réunissaient contre le roi de Suède.

Auguste était depuis longtemps remonté sur

le trône de Pologne, avec l'aide du esar et du consentement de l'empereur d'Allemagne, d'Anne d'Angleterre et des Etats généraux, qui, tous garants du iraité d'Altranstadt, quand Charles XII imposait les lois, se désistèrent de leur garantie quand il ne fut plus à craindre.

Mais Auguste ne jouissait pas d'un pouvoir tranquille. La république de Pologne, en reprenant son roi, reprit bientôt ses craintes du pouvoir arbitraire; elle était en armes po^r l'obliger à se conformer aux pacta conventa, contrat sacré entre les peuples et les rois, et semblait n'avoir rappelé son maître que pour iui déclarer la guerre. Dans les commencements de ces troublés, on n'entendit pas prononcer le nom de Stanislas; son parti semblait anéanti, et l'on ne se ressouvenait en Pologne du roi de Suède que comme d'un torrent qui avait pour un temps changé le cours de toutes choses dans son passage.

Pultava et l'absence de Charles Xïl, en faisant tomber Stanislas, avaient aussi entraîné la chute du duc de Holstein, neveu de Charles, qui venait d'être dépouillé de ses Etats par le roi de Danemark. Le roi de Suède avait aimé tendrement le père ; il était pénétré et humilié des malheurs du fils; de plus, n'ayant rien fait en sa vie que pour la gloire, la chute des souve tains qu'il avait faits ou rétablis fut pour lui aussi sensible que la perte de tant de provinces.

C'était à qui s'enrichirait de ses pertes. Frédéric-Guillaume, depuis peu roi de Prusse» qui paraissait avoir autant d'inclination à la guerre que son père avait été pacifique, commença par se faire livrer Stettin et une partie de la Poméranie, sur laquelle il avait des droits pour quatre cent mille écus payés au roi de Danemark et au czar.

George, électeur de Hanovre, devenu roi d'Angleterre, avait aussi séquestré entre ses mains les duchés de Brème et de Verden, que le roi de Danemark lui avait mis en dépôt pour soixante mille pistoles. Ainsi on disposait des dépouilles de Charles XII, et ceux qui les avaient en garde devenaient par leurs intérêts des ennemis aussi dangereux que ceux qui les avaient prises.

Quant au czar, il était sans doute le plus à craindre. Ses anciennes défaites, ses victoires, ses fautes même, sa persévérance à s'instruire et à montrer à ses sujets ce qu'il avait appris, ses travaux continuels , en avaient fait un grand homme en tout genre. Déjà Riga était pris : la Livonie, l'Ingrie, la Carélie, la moitié de la Finlande , tant de provinces qu'avaient conquises les rois ancêtres de Charles, étaient sous le joug moscovite.

Pierre Alexiowitz, qui, vingt ans auparavant, n'avait pas une barque dans la mer Baltique, se voyait alors maître de cette mer, à la tête d'une flotte de trente grands vaisseaux de ligne.

Un de ces vaisseaux avait été construit de ses propres mains; il était le meilleur charpentier, le meilleur amiral, le meilleur pilote du Nord ; il n'y avait point de passage difficile qu'il n'eût sondé lui-même, depuis le fond du golfe de Bothnie jusqu'à l'Océan, ayant joint le travail d'un matelot aux expériences d'un philosophe et aux desseins d'un empereur, et étant devenu amiral par degrés et à force de victoires, comme il avait voulu parvenir au généralat sur terre.

Tandis que le prince Galitzin, général formé par lui et l'un de ceux qui secondèrent le mieux ses entreprises , achevait la conquête de la Finlande, prenait la ville de Wasa et battait les Suédois, cet empereur se mit en mer pour aller conquérir l'île d'Aland, située dans la mer Baltique, à douze lieues de Stockholm.

Il partit pour cette expédition au commencement de juillet 1714, pendant que son rival Charles XII se tenait dans son lit à Démotica. Il s'embarqua au port de Cronschlot, qu'il avait bâti depuis quelques années à quatre milles de Pétersbourg. Ce nouveau port, la flotte qu'il contenait, les officiers et les matelots qui la montaient, tout cela était son ouvrage; et de quelque côté qu'il jetât les yeux, il ne voyait rien qu'il n?eût créé en quelque sorte.

La flotte russe se trouva le 15 juillet à la hauteur d'Aland : elle était composée de trente

vaisseaux de ligne, de quatre-vingt galères et de cent demi-galères; elle portait vingt mille soldats; l'amiral Apraxin la commandait ; l'empereur russe y servait en qualité de contre-amiral. La flotte suédoise vint le 16 à sa rencontre, commandée par le vice-amiral Erinschild; elle était moins forte des deux tiers; toutefois elle se battit pendant trois heures. Le czar s'attacha au vaisseau d'Erinschild, et le prit après un combat opiniâtre.

Le jour de la victoire il débarqua seize mille hommes dans Aland; et ayant pris plusieurs soldats suédois qui n'avaient pu encore s'embarquer sur la flotte d'Erinschild, il les amena prisonniers sur ses vaisseaux. Il rentra dans son port de Cronschlot avec le grand vaisseaa d'Erinschild, trois autres de moindre grandeur, une frégate et six galères, dont il s'était rendu maître dans ce combat.

De Cronschlot, arriva dans le port de Pétersbourg, suivi de toute sa flotte victorieuse et des vaisseaux pris sur les ennemis. Il fut salué d'une triple décharge de cent cinquante canons; après quoi il fit une entrée triomphale qui le flatta encore davantage que celle de Moscou , parce qu'il recevait ces honneurs dans sa ville favorite , en un lieu où dix ans auparavant il n'y avait pas une cabane, et où il voyait alors trente-quatre mille cinq cents maisons ; enfin, parce qu'il se trouvait nonseulement à la tête d'une marine victorieuse,

mais de la première flotte russe qu'oiL eût j'armais vue dans la mer Baltique, et au milieu d'une nation à qui le nom de flotte n'était pas même connu avant lui.

On observa à Pétersbourg à peu près les mêmes cérémonies qui avaient décoré le triomphe à Moscou; le vice-amiral suédois fut le principal ornement de ce triomphe nouveau; Pierre Alexiowitz y parut en qualité de contre-amiral; un boyard russien, nommé Romanodowski , lequel représentait le czar dans les occasions solennelles, était assis sur un trône, ayant à ses côtés douze sénateurs. Le contre-amiral lui présenta la relation de sa victoire, et on le déclara vice-amiral, en considération de ses services ; cérémonie bizarre, mais utile, dans un pays où la subordination militaire était une des nouveautés que 1© czar avait introduites.

L'empereur moscovite, enfin victorieux des Suédois sur mer et sur terre, et ayant aidé à les chasser de la Pologne, y dominait à son tour ; il s'était rendu médiateur entre la république et Auguste, gloire aussi flatteuse peut-être que d'y avoir fait un roi. Cet éclat et toute la fortune de Charles avaient passé au czar : il en jouissait même plus utilement que n'avait fait son rival, car il faisait servir tous ses succès à l'avantage de son pays : s'il prenait une ville, les principaux artisans allaient porter à Pétersbourg leur industrie; il trans-

portait en Moscovie les manufactures, les arts, les sciences des provinces conquises sur la Suède : ses Etats s'enrichissaient par ses victoires ; ce qui, de tous les conquérants, le rendait le plus excusable.

La Suède, au contraire, privée de presque toutes ses provinces au delà de la mer , n'avait plus ni commerce, ni argent, ni crédit ; ses vieilles troupes, si redoutables, avaient péri dans les batailles ou de misère ; plus de cent mille Suédois étaient esclaves dans les vastes Etats du czar, et presque autant avaient été vendus aux Turcs et aux Tartares. L'espèce d'hommes manquait sensiblement, mais l'espérance renaquit dès qu'on sut le roi h Stralsund.

Les impressions de respect et d'admiration pour lui étaient encore si fortes dans l'esprit de ses sujets, que la jeunesse des campagnes ge présenta en foule pour s'enrôler, quoique les terres n'eussent pas assez de mains pou? les cultiver.

L1VBE HUITIÈME,

Charles marie la princesse sa sœur au prince de liesse, Il est assiégé dans Stralsund, et se sauve en Suède. Entreprise du baron de Gœrtz, son premier ministre. Projets d'une réconciliation avec le czar et d'une descente en Angleterre. Charles assiège Frederickshald en Norwége. Il est tué. Son caractère. Gœrta est décapité.

Le roi, au milieu de ses préparatifs, donna la sœur qui lui restait, Ulrique-Eléonore, en mariage au prince Frédéric de Hesse-Cassel ; la reine douairière, grand'mère de Charles XIï et de la princesse, âgée de quatre-vingts ans, fit les honneurs de cette fête le 4 avril 1715, dans le palais de Stockholm, et mourut peu de temps après.

Ce mariage ne fut point honoré de la présence du roi ; il resta dans Stralsund, occupé à achever les fortifications de cette place importante, menacée par les rois de Danemark et de Prusse. Il déclara cependant son beaufrère généralissime de ses armées en Suède. Ce prince avait servi les Etats généraux dans les guerres contre la France. Il était regardé comme un bon général, qualité qui n'avait pas peu contribué à lui faire épouser une sœur de Charles XII.

Les mauvais succès se suivaient alors aussi

rapidement qu'autrefois les victoires. Au mois de jnin de cette année 1715, les troupes allemandes du roi d'Angleterre, et celles de Danemark, investirent la forte ville de Wismar; les Danois et les Saxons, réunis au nombre de trente-six mille, marchèrent en même temps vers Stralsund pour en former le siège. Lea rois de Danemark et de Prusse coulèrent à fond, près de Stralsund, cinq vaisseaux Suédois. Le czar était alors sur la mer Baltique avec vingt grands vaisseaux de guerre, et cent cinquante de transport, sur lesquels il y avait trente mille hommes ; il menaçait la Suède d'une descente; tantôt il avançait jusqu'à la côte de Helsingborg, tantôt il se présentait à hauteur de Stockholm. Toute la Suéde était en armes sur les côtes, et n'attendait que le moment de cette invasion; dans ce même temps, ses troupes de terre chassaient de poste en poste les Suédois des places qu'ils possédaient encore dans la Finlande, vers le golfe de Bothnie ; mais le czar ne poussa pas plus loin ses entreprises.

A l'embouchure de l'Oder, fleuve qui partage en deux la Poméranie, et qui, .après avoir coulé sous Stettin, tombe dans la mer Baltique, est la petite île d'Usedom; sette place est très importante par sa situation, qui commande l'Oder à droite et à gauche; celui qui en est le maître l'est aussi de la navigation du lieuve. Le roi de Prusse avait délogé les

Ht ST. DIS CHARLES XII, T. II, $

Suédois de cette île, et s'en était saisi, aussi bien que de Stettin, qu'il gardait en séquestre, « le tout, disait-il, pour l'amour de la paix. » Les Suédois avaient repris l'île d'Usedom au mois de mai I7ï5; ils y avaient deux forts : l'un était le fort de la Swine, sur \a branche de l'Oder qui porte ce nom; l'autre, de plus de conséquence, était Pennamunde, sur l'autre cours de la rivière. Le roi de Suède n'avait pour garder ces deux forts et toute l'île que deux cent cinquante soldats poméraniens , commandés par un vieil officier suédois , nommé Kuze-Slerp, dont le nom mérite d'être conservé.

Le roi de Prusse envoie, le 4 auguste, quinze cents hommes de pied et huit cents dragons pour débarquer dans l'île; ils arrivent, et mettent pied à terre sans opposition du côté du fort de la Swine. Le commandant suédois leur abandonna ce fort comme le moins important; et, ne pouvant partager le peu qu'il avait de monde, il se retira dans le château de Pennamunde avec sa petite troupe, résolu de se défendre jusqu'à la dernière extrémité,

H fallut donc l'assiéger dans les formes; on embarque pour cet effet de l'artillerie à Stettin; on renforce les troupes prussiennes de mille fantassins et de quatre cents cavaliers. Le 18 auguste, on ouvre la tranchée en deux endroits, et la place est vivement battue par le canon et par les mortiers. Pendant

le siège, un soldat suédois, chargé en secret d'une lettre de Charles Xll, trouva le moyen d'aborder dans File et de s'introduira dans Pennamunde; il rendit la lettre mi commandant; elle était conçue en ces termes : « Ne faites aucun feu que quand les ennemis seront au bord du fossé ; défendez-vous jusqu'à la dernière goutte de votre sang. Je vous recommande à votre bonne fortune. Charles. »

Slerp, ayant vu ce billet, résolut d'obéir et de mourir, comme il lui était ordonné, pour le service de son maître. Le 22, au point du jour, les ennemis donnèrent l'assaut. Les assiégés, n'ayant tiré que quand ils virent les assiégeants au bord du fossé, en tuèrent un grand nombre; mais le fossé était comblé, la brèche large, le nombre des assiégeants trop supérieur : on entra dans le château par deux endroits à la fois. Le commandant ne songea alors qu'à vendre chèrement sa vie et à obéir à la lettre : il abandonne les brèches par où les ennemis entraient; il retranche près d'un bastion sa petite troupe, qui a l'audace et la fidélité de le suivre; il la place de façon qu'elle ne peut être entourée. Les ennemis courent à M, étonnés de ce qu'il ne demande point quartier : il se bat pendant une heure entière, et après avoir perdu la moitié de ses soldats, il est tué enfin avec son lieutenant et son major. Alors cent soldats, qui restaient avec un seul officier , demandèrent la

rie, et furent faits prisonniers. On trouva dans la poche du commandant la lettre de son maître, qui fut portée au roi de Prusse.

Pendant que Charles perdit l'île d'Usedom et les îles voisines, qui furent bientôt prises, que Wismar était près de se rendre, qu'il n'avait plus de flotte, que la Suéde était menacée, il était dans la ville de Stralsund, et cette place était déjà assiégée par trente-six mille hommes.

Stralsund, ville devenue fameuse en Europe par le siège qu'y soutient le roi de Suède, est la plus forte place de la Poméranie ; elle est bâtie entre la mer Baltique et le lac de Franken, sur le détroit de Gella ; on n'y peut arriver de terre que sur une chaussée étroite, défendue par une citadelle et par des retranchements qu'on croyait inaccessibles. Elle avait une garnison de près de neuf mille hommes, et de plus le roi de Suède lui-même. Les rois de Danemark et de Prusse entreprirent ce siège avec une armée de trente-six mille hommes, composée de Prussiens, de Danois et de Saxons.

L'honneur d'assiéger Charles XII était un motif si pressant, qu'on passa par-dessus tous le& obstacles et qu'on ouvrit la tranchée la nuit du 19 au 20 octobre de cette année 1715. Le roi de Suède, dans le commencement du fiâége, disait qu'il ne comprenait pas comment une place bien fortifiée et munie d'une garni-

son suffisante pouvait être prise ; ce n'est pas que dans le cours de ses conquêtes passées il n'eût pris plusieurs places, mais presque jamais par un siège régulier; la terreur de ses armes avait alors tout emporté; d'ailleurs, il ne jugeait pas des autres par lui-même, et n'estimait pas assez ses ennemis. Les assiégeants pressèrent leurs ouvrages avec une activité et des efforts qui furent secondés par un hasard très singulier.

On sait que la mer Baltique n'a ni flux ni reflux. Le retranchement qui couvrait la ville, et qui était appuyé, du côté de l'Occident, à un marais impraticable, et, du côté de l'Orient, à la mer, semblait hors de toute insulte; personne n?avait fait attention que lorsque les vents d'Occident soufflaient avec quelque violence, ils refoulaient les eaux de la mer Baltique vers TOrient, et ne leur laissaient que trois pieds de profondeur vers ce retranchement, qu'on eût eru bordé d'une mer impraticable. Un soldat s'étant laissé tomber du retranchement dans la mer, fut étonné de trouver fond ; il conçut que cette découverte pourrait faire sa fortune ; il déserta et alla au quartier du comte de Wackerbarth, général des troupes saxonnes, donner avis qu'on pouvait passer la mer à gué, et pénétrer sans peine au retranchement des Suédois.

Le roi de Prusse ne tarda pas à prodter de l'avis.

Le lendemain donc, à minuit, le vent d'Ocddent soufflant encore-, le lieutenant-colonel Koppen entra dans l'eau, suivi de dix-huit uents hommes; deux mille s'avançaient en même temps sur la chaussée qui conduisait à ce retranchement; toute l'artillerie des Prussiens tirait, et les Prussiens et les Danois donnaient l'alarme d'un autre côté.

Les Suédois se crurent sûrs de renverser ces deux mille hommes qu'ils voyaient venir si témérairement en apparence sur la chaussée; mais tout à coup Koppen, avec ses dix-huit cents hommes, entre dans le retranchement du côté de la mer ; les Suédois, entourés et surpris, ne purent résister; le poste fut enlevé après un grand carnage. Quelques Suédois s'enfuirent vers la ville; les assiégeants les y poursuivirent ; ils entraient pêle-mêle avec les fuyards; deux officiers et quatre soldats saxons étaient déjà sur le pont-levis; mais on eut le temps de le lever ; ils furent pris, et la ville fut sauvée pour cette fois.

On trouva dans ces retranchements vingtquatre canons, que Ton tourna contre Stralsund, Le siège fut poussé avec l'opiniâtreté et la confiance que devait donner ce premier succès; on canonna et on bombarda la ville presque sans relâche.

Vis-à-vis Stralsund, dans la mer Baltique, est l'île de Rugen, qui sert de rempart à cette place, et où la garnison, et les bourgeois au-

raient pu se retirer s'ils avaient eu des barques pour les transporter. Cette île était d'une conséquence extrême pour Charles ; il voyait bien que si les ennemis en étaient les maîtres, il se trouverait assiégé par terre et par mer, et que, selon toutes les apparences, il serait réduit ou à s'ensevelir sous les ruines de Stralsund, ou à se voir prisonnier de ces mêmes ennemis qu'il avait si longtemps méprisés, et auxquels id avait imposé des lois si dures. Cependant le malheureux état de ses affaires ne lui avait pas permis démettre dans Eugen une garnison suffisante ; il n'y avait pas plus de deux mille hommes de troupe.

Ses ennemis faisaient depuis trois mois toutes les dispositions nécessaires pour descendre dans cette île, dont l'abord est très difficile; enfin, ayant fait construire des barques, le prince d'Anhalt, à l'aide d'un temps favorable, débarqua dans Rugen le 15 novembre avec douze mille hommes. Le roi, présent partout, était dans cette île; il avait joint ses deux mille soldats, qui étaient retranchés prés d'un petit port, à trois lieues de l'endroit où l'ennemi avait abordé; il se met à leur tête et marche au milieu de la nuit dans un silence profond. Le prince d'Anhalt avait déjà retranché ses troupes par une précaution qui semblait inutile. Les officiers qui commandaient sous lui ne s'attendaient pas d'être attaqués la nuit même, et croyaient Charles XII h

Stralsund ; mais le prince d'Anhalt, qui savait de quoi Charles était capable, avait fait creuser un fossé profond, bordé de chevaux de frise et prenait toutes ses sûretés comme s'il eût eu une armée supérieure en nombre à combattre.

A deux heures du matin, Charles arrive aux ennemis sans faire le moindre bruit ; les soldats se disaient les uns aux autres : « Arrachez les chevaux de frise. » Ces paroles furent entendues des sentinelles : l'alarme est donnée aussitôt dans le camp, les ennemis se mettent sous les armes. Le roi ayant ôté les chevaux de frise, vit devant lui un large fossé. « Ah ! dit-il, est-il possible ? Je ne m'y attendais pas. » Cette surprise ne le découragea point : il ne savait pas combien de troupes étaient débarquées; ses ennemis ignoraient de leur côté à quel petit nombre ils avaient affaire. L'obscurité de la nuit semblait favorable à Charles ; il prend son parti sur-lechamp: il se jette dans le fossé, accompagné des plus hardis et suivi en un instant de tout le reste ; les chevaux de frise arrachés, la terre éboulée, les troncs et les branches d'arbre qu'on put trouver, les soldats tués par les coups de mousquet tirés au hasard, servirent de fascines. Le roi, les généraux qu'il avait avec lui, les officiers et les soldats les plus intrépides, montent sur l'épaule les uns des autres comme à un assaut. Le

combat s'engage dans le camp ennemi ; l'im* pétuosité suédoise mit d'abord le désordre parmi les 'Danois et les Prussiens ; mais le nombre était trop inégal ; les Suédois furent repoussés après un quart d'heure de combat, et repassèrent le fossé. Le prince d'Anhalt les poursuivit alors dans la plaine ; il ne savait pas que, dans ce moment, c'était Charles XII lui-même qui fuyait devant lui. Ce roi maiheureux rallia sa troupe en plein champ, ei le combat recommença avec une opiniâtreté égale de part et d'autre. Grothusen, le favori du roi, et le général Dardorf tombèrent morts auprès de lui. Charles , en combattant , passa sur le corps de ce dernier, qui respirait encore. During, qui l'avait seul accompagné dans son voyage de Turquie à Stralsund, fut tué à ses yeux.

Au milieu de cette mêlée, un lieutenant danois, dont je n'ai jamais pu savoir le nom, reconnut Charles, et lui saisissant d'une main son épée et de l'autre le tirant avec force par les cheveux : « Rendez-vous, sire, lui dit-il, ou je vous tue. » Charles avait à sa ceinture un pistolet; il le tira de la main gauche sur cet officier, qui en mourut le lendemain matin. Le nom du roi Charles qu'avait prononcé ce Danois attira en un instant une foule d'ennemis : le roi fut entouré , il reçut un coup de fusil au-dessous de la mamelle gauche. Le coup, qu'il appelait une contusion, enfonçait

de deux doigts. Le roi était à pied et près d'être tué ou pris; le comte Poniatowski combattait dans ce moment auprès de sa personne ; il lui avait sauvé la vie à Pultava, il eut le bonheur de la lui sauver encore dans ce combat de Rugen, et le remit à cheval.

Les Suédois se retirèrent vers un endroit de l*île nommé Altferre, où il y avait un fort dont ils étaient encore maîtres. De là le roi repassa à Stralsimd , obligé d'abandonner les braves troupes qui l'avaient si bien secondé dans cette entreprise; elles furent faites prisonnières de guerre deux jours après.

Parmi ces prisonniers se trouva ce malheureux régiment français, composé des débris de la bataille d'Hochstett, qui avait passé au service du roi Auguste et de là à celui du roi de Suède; la plupart des soldats furent incorporés dans un nouveau régiment d'un fils du prince d'Anhalt , qui fut leur quartier-maître. Celui qui commandait dans Rugen ce régiment errant était alors ce même comte de Villelongue qui avait si généreusement exposé sa vie à Andrinople pour le service de Charles XII ; il fut pris avec sa troupe, et ne fut ensuite que très mal récompensé de tant es services, de fatigues et de malheurs.

Le roi, après tous ces prodiges de valeur, ^ui ne servaient qu'à affaiblir ses forces, renfermé dans Stralsund, et près d'y être forcé, *tait tel qu'on l'avait vu à Bender; il ne s'é-

tonnait de rien : le jour, il faisait faire des coupures et des retranchements derrière les murailles; la nuit, il faisait des sorties sur l'ennemi. Cependant Stralsund était battu en brèche ; les bombes pleuvaient sur les maisons ; la moité de la ville était en cendres, les bourgeois, loin de murmurer, pleins d'admiration pour leur maître, dont les fatigues, la sobriété et le courage les étonnaient, étaient tous devenus soldats sous lui ; ils raccompagnaient dans les sorties ; ils étaient pour lui une seconde garnison.

Un jour que le roi dictait des lettres pour la Suède à un secrétaire, une bombe tomba sur la maison, perça le toit, et vint éclater près de la chambre même du roi; la moitié du plancher tomba en pièces ; le cabinet où le roi dictait étant pratiqué en partie dans une grosse muraille, ne souffrit point de l'ébranlement, e% par un bonheur étonnant, nul des éclats qui sautaient en l'air n'entra dans ce cabinet, dont la porte était ouverte. Au bruit de la bombe et au fracas de la maison qui semblait tomber, la plume échappa des mains du secrétaire. «Qu'y a441 donc? lui dit le roi d'un air tranquille; pourquoi n'écrivez-vous pas? » Celui-ci ne put répondre que ces mots : « Ehî sire, la bombe î — - Eh bien, reprit le roi, qu'a de commun la bombe avec la lettre que je vous dicte f Continuez. »

B y avait alors dans Stralsund un ambassa-

deur de France enfermé avec le roi de Suéde s'était un Colbert, comte de Croissy, lieutenant général des armées de France, frère du marquis de Torey, célèbre ministre d'Etat, et parent de ce fameux Colbert dont le nom doit être immortel en France. Envoyer un homme à la tranchée ou en ambassade auprès de Charles XII, c'était presque la même chose. Le roi entretenait Croissy des heures entières dans les endroits les plus exposés, pendant que le canon et les bombes tuaient du monde à côté et derrière eux, sans que le roi s'aperçût du danger, ni que l'ambassadeur voulût lui faire seulement soupçonner qu'il y avait des endroits plus convenables pour parler d'affaires. Ce ministre fit ce qu'il put avant le siège pour ménager un accommodement entre les rois de Suède et de Prusse; mais celui-ci demandait trop, et Charles XII ne voulait rien céder. Le comte de Croissy n'eut donc dans son ambassade d'autre satisfaction que celle de jouir de la familiarité de cet homme singulier; il couchait souvent auprès de lui, sur le même manteau; il avait, en partageant ses dangers et ses fatigues, acquis le droit de lui parler avec liberté. Charles encourageait cette hardiesse dans ceux qu'il aimait; il disait quelquefois au comte de Croissy : Veni, maledicamus de, rege : « Allons, disons un peu de mai da Charles XII. » C'est ce que cet ambassadeur m'a raconté.

Croissy resta jusqu'au 1S novembre dans la ville; et enfin, ayant obtenu des ennemis permission de sortir avec ses bagages , il prit congé du roi de Suède , qu'il laissa au milieu des ruines de Stralsund avec une garnison dépérie des deux tiers, résolu de soutenir un assaut.

En effet , on en donna un deux jours après à l'ouvrage à corne. Les ennemis s'en emparèrent deux fois et en furent deux fois chassés. Le roi y combattit toujours parmi les grenadiers. Enfin le nombre prévalut; les assiégeants en demeurèrent les maîtres. Charles resta encore deux jours dans la ville , attendant à tout moment un assaut général ; il s'arrêta le 16 jusqu'à minuit, sur un petit ravelin tout ruiné par les bombes et par le canon; le jour d'après, les officiers principaux le conjurèrent de ne plus rester dans une place qu'il n'était plus question de défendre. Mais la retraite était devenue aussi dangereuse que la place même; la mer Baltique était couverte de vaisseaux moscovites et danois; on n'avaiî dans le port de Stralsund qu'une petite barque à voile et à rames. Tant de périls qn rendaient cette retraite glorieuse y déterminèrent Charles : il s'embarqua, la nuit du 20 décembre 1717, avec dix personnes seulement; il f allut casser la glace dont la mer était couverte dans le port; ce travail pénible dura plusieurs heures avant que la barque pût vo-

guer librement. Les amiraux ennemis avaient des ordres précis de ne point laisser sortir Charles de Stralsund et de le prendre mort ou vif. Heureusement, ils étaient sous le vent et m purent l'aborder. Il courut un danger encore plus grand en passant à la vue de l'île de Rugen, près d'un endroit nommé la Habette, où les Danois avaient élevé une batterie de douze canons ; ils tirèrent sur le roi. Les matelots faisaient force de voiles êt de rames pour s'éloigner : un coup de canon tua deux hommes à côté de Charles; un autre fracassa, le mât de la barque. Au milieu de ces dangers, le roi arriva vers deux de ses vaisseaux qui croisaient dans la mer Baltique. Dès le lendemain , Stralsund se rendit ; la garnison fut faite prisonnière de guerre, et Charles aborda à Isted en Scanie, et de là se rendit à Carlscrona, dans un état bien autre que quand il en partit quinze ans auparavant sur un vaisseau de cent-vingt canons pour aller donner des lois au Nord.

Si près de sa capitale, on s'attendait qu'il îa reverrait après cette longue absence ; mais son dessein était de n'y rentrer qu'après des victoires ; il ne pouvait se résoudre d'ailleurs à revoir des peuples qui l'aimaient et qu'il était forcé d'opprimer pour se défendre con~ tre ses ennemis. Il voulait seulement voir sa sœur : il lui donna rendez-vous sur le bord du lac Vetter, en Ostrogothie; il s'y rendit en

poste, suivi d'un seul domestique , et s'en retourna après avoir resté un jour avec elle.

De Carlscrona, où il séjourna l'hiver , il or» donna de nouvelles levées d'hommes dans son royaume. Il croyait que tous les sujets n'étaient nés que pour le suivre à la guerre, et il les avait accoutumés à le croire aussi. On enrôlait des jeunes gens de quinze ans. Il ne resta dans plusieurs villages que des vieillards des enfants et des femmes ; on voyait même en beaucoup d'endroits, les femmes seules labourer la terre.

Il était encore plus difficile d'avoir un® flotte. Pour y suppléer, on donna des commissions à des armateurs, qui, moyennant des privilèges excessifs et ruineux pour le pays, équipèrent quelques vaisseaux : ces efforts étaient les dernières ressources de la Suède. Pour subvenir à tant de frais, il fallut prendre la subsistance des peuples; il n'y eut point d'extorsion que l'on n'inventât sous le nom de taxe et d'impôt; on fit la visite dans toutes les maisons, et on en tira la moitié des provisions pour être mises dans les magasins du roi ; on acheta pour son compte tout le 1er qui était dans le royaume, que le gouvernement paya en billets, et qu'il vendit en argent. Tous ceux qui portaient des habits où il entrait de la soie, qui avaient des perruques* des épées dorées, furent taxés; on mit un impôt excessif sur les cheminées. Le peuple*

accablé de tant d'exactions, se fût révolté sous tout autre roi ; mais le paysan le plus malheureux de la Suède savait que son maître menait une vie encore plus dure et plus frugale que lui; ainsi, tout se soumettait sans murmure à des rigueurs que le roi endurait le premier.

Le danger public fit même oublier les misères particulières. On s'attendait à tout moment à voir les Moscovites, les Danois , les Prussiens, les Saxons, les Anglais même, descendre en Suède ; cette crainte était si bien fondée et si forte, que ceux qui avaient de l'argent ou des meubles précieux les enfouissaient dans la terre.

En effet, une flotte anglaise avait déjà paru dans la mer Baltique, sans qu'on sût quels étaient ses ordres, et le roi de Danemark avait la parole du cz-ar que les Moscovites, joints aux Danois, fondraient en Suède au printemps de ni6.

Ce fut une surprise extrême pour toute l'Europe, attentive à la fortune de Charles XII, quand, au lieu de défendre son pays iûenacé par tant de princes, il passa en Norwége, au mois de mars 1716, avec vingt mille hommes.

Depuis Annibal, on n'avait point encore vu de général qui, ne pouvant se soutenir chez lui-même contre ses ennemis, fût allé leur faire la guerre au cœur de leurs Etats. La

prince de Hesse, son beau-frère, l'accompagna dans cette expédition.

On ne peut aller de Suède en Norwége que par des défilés assez dangereux, et quand on les a passés, on rencontre, de distance en distance, des flaques d'eau que la mer y forme entre des rochers; il fallait faire des ponts chaque jour. Un petit nombre de Danois aurait pu arrêter l'armée suédoise ; mais on n'avait pas prévu cette invasion subite. L'Europe fut encore plus étonnée que le czar demeurât tranquille au milieu de ces événements et ne fît pas une descente en Suède, comme il en était convenu avec ses alliés.

La raison de cette inaction était un dessein des plus grands, mais en même temps des plus difficiles à exécuter, qu'ait jamais formés l'imagination humaine.

Le baron Henri de Gcertz, né en Franconie, et baron immédiat de l'empire, ayant rendu des services importants au roi de Suède pendant le séjour de ce monarque à Bender, était depuis devenu son favori et son premier ministre.

Jamais homme ne fut si souple et si audacieux à la fois, si plein de ressources dans les disgrâces, si vaste dans ses desseins, ni si actif dans ses démarches : nul projet ne l'effrayait, nul moyen ne lui coûtait; il prodiguait les dons, les promesses, les serments, la vérité et le mensonge.

Il allait de Suède en France, en Angleterre, en Hollande, essayer lui-même les ressorts qu'il voulait faire jouer; il eût été capable d'ébranler l'Europe, et il en avait conçu l'idée ; ce que son maître était à la tête d'une armée, il l'était dans le cabinet; aussi prit-il sur Charles XII un ascendant qu'aucun ministre n'avait eu avant lui.

Ce roi qui, à l'âge de vingt ans, n'avait donné que des ordres au comte Piper, recevait alors des leçons du baron de Gœrtz; d'autant plus soumis à ce ministre que le malheur le mettait dans la nécessité d'écouter des conseils, et que Gœrtz n'en donnait que de conformes à son courage, n remarqua que, de tant de princes réunis contre la Suède, Georges, électeur de Hanovre, roi d'Angleterre* était celui contre lequel Charles était îe plus piqué, parce que c'était le seul que Charles n'eût point offensé; que Georges était entré dans la querelle sous prétexte de l'apaiser, et uniquement pour garder Brème et Verden, auxquels il semblait n'avoir d'autre droit que de les avoir achetés à vil prix du roi de Danemark, à qui ils n'appartenaient pas.

Il entrevit aussi de bonne heure que le czar était secrètement mécontent des alliés, tous l'avaient empêché d'avoir un établisse*' ment dans l'empire d'Allemagne, où ce monarque, devenu trop dangereux, n'aspirait qu'à mettre le pied. Wisrnar, la seule viïï6

\ qui restât encore aux Suédois sur les côtes I d'Allemagne, venait enfin de se rendre aux ) Prussiens et aux Danois, le 14 février 1716. Ceux-ci ne voulurent pas seulement souffrir que les troupes moscovites qui étaient dans & Mecklembourg, parussent à cq siège. De pareilles défiances, réitérées depuis deux ans, avaient aliéné l'esprit du czar, et avaient peutêtre empêché la ruine de la Suède. Il y a beaucoup d'exemples d'Etats alliés conquis par une seule puissance, il y en a bien peu d'un grand empire conquis par plusieurs alliés; si leurs forces réunies l'abattent, leurs divisions le relèvent bientôt.

Dès l'année 1714, le ezar eût pu faire une descente en Suède ; mais, soit qu'il ne s'accordât pas avec les rois de Pologne, d'Angleterre, de Danemark et de Prusse, alliés justement jaloux, soit qu'il ne crût pas encore ses troupes assez aguerries pour attaquer sur ses propres foyers cette même nation dont les seuls paysans avaient vaincu l'élite des troupes danoises, il recula toujours cette entreprise.

Ce qui l'avait arrêté encore était le besoin d'argent. Le czar était un des plus puissants monarques du monde, mais un des moins riches : ses revenus ne montaient pas alors à plus de vingt-quatre millions de nos livres. Il avait découvert des mines d'or, d'argent, de fer, de cuivre, mais le profit en était encore

Mcertain et le travail ruineux. Il établissait un grand commerce ; mais les commencements ne lui apportaient que des espérances; se? provinces nouvellement conquises augmentaient sa puissance et sa gloire, sans accroître encore ses revenus. Il fallait du temps pour fermer les plaies de la Livonie, pays abondant, mais désolé par quinze ans de guerre, par le fer, par le feu et par la contagion ; vide d'habitants et qui était alors à charge à son vainqueur. Les flottes qu'il entretenait, les nouvelles entreprises qu'il faisait tous les jours, épuisaient ses finances. Il avait été réduit à la mauvaise ressource de hausser les monnaies, remède qui ne guérit jamais les maux d'un Etat, et qui est surtout préjudiciable à un navs qui reçoit des étrangers plus de marchandise qu'il ne leur en fournit.

Voilà en partie les fondements sur lesquels Gœrtz bâtit le dessein d'une révolution. Il osa proposer au roi de Suéde d'acheter la paix de l'empereur moscovite à quelque prix que ce pût être, lui faisant envisager le czar irrité contre les rois de Pologne et d'Angleterre, et lui donnant à entendre que Pierre Alexiowitz et Charles XIÎ réunis pourraient faire tremble? le reste de l'Europe.

Il n'y avait pas moyen de faire la paix avec le czar sans céder une grande partie des provinces qui sont à l'orient et au nord de la mer Baltique, mais il lui fit considérer qu'en

eédant ces provinces, que le czar possédait déjà, et qu'on ne pouvait reprendre, le roi pourrait avoir la gloire de remettre à la fois Stanislas sur le trône de Pologne, de replacer le fils de Jacques II sur celui d'Angleterre, et de rétablir le duc de Holstein dans ses Etats.

Charles, flatté de ces grandes idées, sans pourtant y compter beaucoup, donna carte blanche à son ministre ; Gœrtz partit de Suède, muni d'un plein pouvoir qui l'autorisait à tout sans restriction, et le rendait plénipotentiaire auprès de tous les princes avec qui il jugerait à propos de négocier. Il fit d'abord sonder la cour de Moscou par le moyen d'un Écossais nommé Areskins, premier médecin du czar, dévoué au parti du prétendant, ainsi que l'étaient presque tous les Écossais qui ne subsistaient pas des faveurs de la cour de Londres.

Ce médecin fit valoir au prince Menzikofi l'importance et la grandeur du projet avec toute la vivacité d'un homme qui y était intéressé. Le prince Menzikoff goûta ses ouvertures; le czar les approuva. Au lieu de descendre en Suède, comme il en était convenu avec les alliés, il fit hiverner ses troupes dans le Mecklembourg, et il y vint lui-même, sous prétexte de terminer les querelles qui commençaient à naître entre le duc de Mecklembourg et la noblesse de ce pays, mais pour-

auivant en effet son dessein favori d'avoir une principauté en Allemagne, et comptant engager le duc de Mecklembourg à lui vendre m souveraineté.

Les alliés furent irrités de cette démarche ; ils ne voulaient point d'un voisin si terrible, qui, ayant une fois des terres en Allemagne, pourrait un jour s'en faire élire empereur et en opprimer les souverains. Plus ils étaient irrités, plus le grand projet du baron de Gœrte s'avançait vers le succès ; il négociait cependant avec tous les princes confédérés, pour mieux cacher ses intrigues secrètes. Le czar les amusait tous aussi par des espérances. Charles XII cependant était en Norwége, avec son beau- frère le prince de Hesse, à la tête de vingt mille hommes : la province n'était gardée que par onze mille Danois divisés en plusieurs corps, que le roi et le prince de Hesse passèrent au fil de l'épée.

Charles avança jusqu'à Christiania, capitale de ce royaume : la fortune recommençait à lui devenir favorable dans ce coin du monde ; mais jamais le roi ne prit assez de précautions pour faire subsister ses troupes. Une armée et une flotte danoises approchaient pour défendre la Norwége; Charles, qui manquait de vivres, se retira en Suède, attendant l'issue des vastes entreprises de son ministre,

Cet ouvrage demandait un profond secret et des préparatifs immenses, deux choses as-

sez incompatibles! Gœrtz fit chercher jusque dans les mers de l'Asie un secours qui, tout odieux qu'il paraissait, n'en eût pas été moins utile pour une descente en Écosse, et qui, du moins, eût apporté en Suède de l'argent, des Sommes et des vaisseaux.

Il y avait longtemps que les pirates de toutes nations, et particulièrement des Anglais, ayant fait entre eux une association, infestaient les mers de l'Europe et de l'Amérique; poursuivis partout sans quartier, ils venaient de se retirer sur les côtes de Madagascar^ grande île à l'orient de l'Afrique. C'étaient des hommes désespérés, presque tous connus par des actions auxquelles ils ne manquait que de la justice pour être héroïques. Ils cherchaient un prince qui voulût les recevoir sous sa protection ; mais les lois des nations leur fermaient tous les ports du monde.

Dés qu'ils surent que Charles XII était retourné en Suède, ils espérèrent que ce prince, passionné pour ïa guerre, obligé de ia faire, et manquant de flotte et de soldats, leur ferait une bonne composition ; ils lui envoyèrent un député, qui vint en Europe sur un vaisseau hollandais, et qui alla proposer au baron d& Gœrtz de les recevoir dans le port de Go* thembourg, où ils offraient de se rendre avec soixante vaisseaux chargés de richesses.

Le baron fit agréer au roi la proposition ; on envoya même l'armée suivante deux #en-

tilshommes suédois, l'un nommé Cromstrom, et l'autre Mendal, pour consommer la négociation avec ces corsaires de Madagascar. On trouva depuis un secours plus noble et plus important dans le cardinal Alberoni, puissant génie, qui a gouverné l'Espagne assez longtemps pour sa gloire, et trop peu pour la grandeur de cet Etat.

Il entra avec ardeur dans le projet de mettre le fils de Jacques II sur le trône d'Angleterre. Cependant, comme il ne venait que de mettre le pied dans le ministère, et qu'i avait l'Espagne à rétablir avant que de songer à bouleverser d'autres royaumes, il semblait qu'il ne pouvait de plusieurs années mettre la main à cette grande machine; mais, en moins de deux ans, on le vit changer la face de l'Espagne, lui rendre son crédit dans l'Europe, engager, à ce qu'on prétend, les Turcs à attaquer l'empereur d'Allemagne, et tenter en même temps d'ôter la régence de France au duc d'Orléans, et la couronne de la Grande- Bretagne au roi Georges, tant un seul homme est dangereux quand il est absolu dans un puissant Etat, et qu'il a de la grandeur et du courage dans l'esprit !

Gœrtz ayant ainsi dispersé à la cour de Moscovie et à celle d'Espagne les premières étincelles de l'embrasement qu'il méditait, alla secrètement en France, de là en Hollande, où il vit les adhérents du prétendant.

Il s'informa plus particulièrement de leurs forces, du nombre et de la disposition des mécontents d'Angleterre, de l'argent qu'ils pouvaient fournir, et des troupes qu'ils pouvaient mettre sur pied. Les mécontents ne demandaient qu'un secours de dix mille hommes, et faisaient envisager une révolution sûre avec l'aide de ces troupes. Le comte de Gyllembourg, ambassadeur de Suéde en Angleterre, instruit par le baron de Gœrtz, eut plusieurs conférences à Londres avec les principaux mécontents ; il les encouragea et leur promit tout ce qu'ils voulurent; le parti du prétendant alla jusqu'à fournir des sommes eonsidérables, que Gœrtz toucha en Hollande. Il négocia l'achat de quelques vaisseaux, en acheta six en Bretagne, avec des armes de toute espèce.

Il envoya alors secrètement en France plusieurs officiers, entre autres le chevalier de Folard, qui, ayant fait trente campagnes dans ies armées françaises, et y ayant fait peu de fortune, avait été depuis peu offrir ses services au roi de Suède, moins par des vues intéressées que par le désir de servir sous un roi qui avait une réputation si étonnante. Le chevalier de Folard espérait d'ailleurs faire goûter à ce prince les nouvelles idées qu'il avait sur la guerre; il avait étudié toute sa vie cet art en philosophe, et il a depuis communiqué ses découvertes au public dans ses

€emmentaire$ «r Polybe. Ses vues furent goûtées de Charles XII, qui, lui-même, avait fait la guerre d'une manière nouvelle, et qui ne se laissait conduire en rien par la coutume; il destina le chevalier de Folard à être un des instruments dont il voulait se servir dans la descente projetée en Ecosse. Ce gentilhomme exécuta en France les ordres secrets du baron de Gœrtz. Beaucoup d'officiers français, un plus grand nombre d'Irlandais, entrèrent dans cette conjuration d'une espèce nouvelle, qui se tramait en même temps en Angleterre, en France, en Moscovie, et dont les branches s'étendaient secrètement d'un bout de l'Europe à l'autre. Ces préparatifs étalent encore peu de chose pour le baron de Gœrtz; mais c'était beaucoup d'avoir commencé. Le point le plus important, et sans lequel rien ne pouvait réussir, était d'achever la paix entre le czar et Charles; il restait beaucoup de difficultés & aplanir. Le baron Ostermann, ministre d'Etat en Moscovie, ne s'était point laissé entraîner d'abord aux vues de Gœrtz; il était aussi circonspect que le ministre de Charles était entreprenant; sa politique lente et mesurée voulait laisser tout mûrir; le génie impatient de l'autre prétendait recueillir immédiatement après avoir semé. Ostermann craignait que l'empereur son maître, ébloui par l'éclat de cette entreprise , n'accordât à la Suéde une paix trop avantageuse; il retardait par ses

longueurs et par ses obstacles la conclusion de cette affaire.

Heureusement pour le baron de Gœrtz. le czar lui-même vint en Hollande au commencement de 1117. Son dessein était de passer en France; il lui manquait d'avoir vu cette nation célèbre, qui est depuis plus de cent ans censurée, enviée et imitée par tous ses voisins; il voulait y satisfaire sa curiosité insatiable de voir et d'apprendre, et exercer en. même temps sa politique.

Gœrtz vit deux fois à La Haye cet empereur; il avança plus dans ces deux conférences qu'il n'eut fait en six mois ■ avec des plénipotentiaires. Tout prenait un tour favorable: ses grands desseins paraissaient couverts d'un secret impénétrable; il se flattai! que l'Europe ne les apprendrait que par l'exécution Il ne parlait cependant à La Haye que de paix ; il disait hautement qu'il voulait regarder le roi d'Angleterre comme le pacificateur du Nord ; il pressait même en apparence la tenue d'un congrès à Brunswick, où les in» térêts de la Suède et de ses ennemis devaient être décidés à l'amiable.

Le premier qui découvrit ses intrigues fut le duc d'Orléans, régent de France ; il avait «tes espions dans toute l'Europe. Ce genre d'hommes, dont le métier est de vendre le secret de leurs amis et qui subsistent de délations et souvent même de calomnies» s'était

tellement multiplié en France sous son gou* vernement, que la moitié de la nation était devenue l'espion de l'autre. Le duc d'Orléans, lié avec le roi d'Angleterre par des engage* ments personnels, lui découvrit les menées qui se tramaient contre lui.

Dans le même temps, les Hollandais, qui prenaient des ombrages de la conduite de Gœrtz, communiquèrent leurs soupçons au ministre anglais. Gœrtz et Gyllembourg poursuivaient leurs desseins avec chaleur, lorsqu'ils furent arrêtés tous deux, l'un à Deventer en Gueldre, et l'autre à Londres.

Comme Gyllembourg, ambassadeur de Suède, avait violé le droit des gens en conspirant contre le prince auprès duquel il était envoyé, on viola sans scrupule le même droit en sa personne ; mais on s'étonna que les Etats généraux, par une complaisance inouïe pour le roi d'Angleterre, missent en prison le baron de Gœrtz; ils chargèrent même le comte de Welderen de l'interroger. Cette formalité ne fut qu'un outrage de plus, lequel, devenant inutile, ne tourna qu'à leur confusion. Gœrtz demanda au compte de Welderen s'il était connu de lui. « Oui, monsieur, répondit le Hollandais. — Eh bien, dit le baron de Gœrtz, si vous me connaissez, vous devez savoir que je ne dis que ce que je veux. » L'interrogatoire ne fut guère poussé plus loin. Tous les ambassadeurs, mais particulière-

Aient le marquis de Monteleon, ministre d'Espagne en Angleterre, protestèrent contre l'attentat commis envers la personne de Gœrtz et de Gyllembourg. Les Hollandais étaient sans excuse ; ils avaient non-seulement violé un droit sacré en arrêtant le premier ministre du roi de Suéde , qui n'avait rien machiné contre eux, mais ils agissaient directemeEt contre les principes de cette liberté précieuse qui a attiré chez eux tant d'étrangers, et qui a été le fondement de leur grandeur.

A l'égard du roi d'Angleterre, il n'avait rieE fait que de juste en arrêtant prisonnier un ennemi. Il fit pour sa justification imprimer les lettres du baron de Gœrtz et du comte de Gyllembourg, trouvées dans les papiers du dernier. Le roi de Suéde était alors dans la province de Scanie; on lui apporta ces lettres imprimées, avec la nouvelle de l'enlèvement de ses deux ministres ; il demanda en souriant si on n'avait pas aussi imprimé les siennes. Il ordonna aussitôt qu'on arrêtât à Stockhote le résident anglais avec toute sa famille et ses domestiques; il défendit sa cour au résident hollandais , qu'il fit garder à vue. Cependant il n'avoua ni ne désavoua le baron de Gœrtz; trop fier pour nier une entreprise qu'il avait approuvée, et trop sage pour convenii d'un dessein éventé presque dans sa naissance, il se tint dans un silence dédaigneux avec F Angleterre et la Hoiiac***-

Le czar prit tout un autre parti. Comme il n'était point nommé, mais obscurément impliqué dans les lettres de Gyllembourg et de Oœrtz, il écrivit au roi d'Angleterre une longue lettre pleine de compliments sur la conspiration et d'assurances d'une amitié sincère ; le roi George reçut ses protestations sans les croire, et feignit de se laisser tromper. Une conspiration tramée par des particuliers, quand elle est découverte, est anéantie; mais une conspiration de rois n'en prend que de nouvelles forces. Le czar arriva à Paris au mois de mai de la même année 1717; il ne s'y occupa pas uniquement à voir les beautés de l'art et de la nature, à visiter les académies, les bibliothèques publiques, les cabinets des curieux, les maisons royales; il proposa au duc d'Orléans, régent de France, un traité dont l'acceptation eût pu mettre le comble à la grandeur moscovite. Son dessein était de se réunir avec le roi de Suède, qui lui cédait de grandes provinces, d'ôter entièrement aux Danois l'empire de la mer Baltique, d'affaiblir les Anglais par une guerre civile, et d'attirer à la Moscovie tout le commerce du Nord ; il ne s'éloignait pas mime de remettre le roi Stanislas aux prises avec le roi Auguste, afin que, le feu étant allumé de tous côtés, il pût courir pour l'attiser ©u pour l'éteindre, selon qu'il y trouverait ses avantages. Dans ces vues, il proposa au régent de France la médiation entre la Suède

et la Moscovie, et de plus une alliance offensive et défensive avec ces couronnes et celle d'Espagne. Ce traité, qui paraissait si naturel, si utile à ces nations, et qui mettait dans leurs mains lv balance de l'Europe , ne fut cependant pas accepté du duc d'Orléans : il prenait précisément dans ce temps des engagements tout contraires ; il se liguait avec l'empereur d'Allemagne et George d'Angleterre. La raison d'Etat changeait alors dans l'esprit de tous les princes, au point que le czar était prés de se déclarer contre son ancien allié îs roi Auguste, et d'embrasser les querelles de Charles, son mortel ennemi, pendant que m France allait, en faveur des Allemands et les Anglais, faire la guerre au petit-fils de Louis XIV, après l'avoir soutenu longtemps contre ces mêmes ennemis aux dépens de tant de trésors et de sang. Tout ce que le czar obtint, par des voies indirectes, fut que le régent interposât ses bons offices pour l'élargissement du baron de Gœrtz et du comte de Gyllembourg. Il s'en retourna dans ses États à la fin de juin, après avoir donné à la France le spectacle rare d'un empereur qui voyageait pour s'instruire ; mais trop de Français ne virent en lui que les dehors grossiers que sa mauvaise éducation lui avait laissés ; et le législateur, le créateur d'une nation nouvelle, le grand homme, leur échappa. Ce qu'il cherchait dans le duc d'Orléans, il

le trouva bientôt dans le cardinal Albéroni, devenu tout-puissant en Espagne. Albéroni ne souhaitait rien tant que le rétablissement du prétendant, et comme ministre de l'Espagne, que l'Angleterre avait si maltraitée, et comme ennemi personnel du duc d'Orléans, lié avec l'Angleterre contre l'Espagne, et enfin comme prêtre d'une Eglise pour laquelle le père du prétendant avait si mal à propos perdu sa couronne.

Le duc d'Ormond, aussi aimé en Angleterre que le duc de Marlborough y était admiré, avait quitté son pays à l'avènement du roi George, et, s'étant alors retiré à Madrid, il alla, muni de pleins pouvoirs du roi d'Espagne et du prétendant, trouver le czar sur son passage à Mittau, en Courlande, accompagné d'Irnegan, autre Anglais, homme habile et entreprenant ; iî demanda la princesse Anne Petrowna, fille du czar, en mariage pour le fils âe Jacques II, espérant que cette alliance attacherait plus étroitement le czar aux intérêts de ce prince malheureux. Mais cette proposition faillit à reculer les affaires pour un temps, au lieu de les avancer. Le baron de Gœrtfc avait dans ses projets destiné depuis longtemps cette princesse au duc de Holstein, qui, en effet, Fa épousée depuis; dès qu'il sut cette proposition du duc d'Ormond, il en fut jaloux et s'appliqua à la traverser. Il sortit de prison au mois d'auguste, aussi bien que le comte de

Gyllembourg, sans que le roi de Suéde eût daigné faire la moindre excuse au roi d'Angleterre, ni montrer le plus léger mécontentement de la conduite de son ministre.

En même temps, on élargit, à Stockholm, le résident anglais et toute sa famille, qui avaient été traités avec beaucoup plus de sévérité que Gyllembourg ne l'avait été à Londres.

Gœrtz en liberté fut un ennemi déchaîné qui, outre les puissants motifs qui l'agitaient, eut encore celui de la vengeance ; il se rendit en poste auprès du czar, et ses insinuations prévalurent plus que jamais auprès de ce prince. D'abord, il l'assura qu'en moins de trois mois il lèverait, avec un seul plénipotentiaire de Moscovie, tous les obstacles qui retardaient la conclusion de la paix avec la Suède ; il prit entre ses mains une carte géographique que le czar avait dessinée lui-même, et, tirant une ligne depuis Viborg jusqu'à la mer Glaciale, en passant par le lac Ladoga, il se fit fort de porter son maître à céder ce qui était à l'orient de cette ligne, aussi bien que la Caxélie, l'Ingrie et la Livonie ; ensuite, il jeta des propositions de mariage entre la fille de ?a majesté czarienne et le duc de Holstein, le flattant que ce duc lui pourrait cédyr ses Etats moyennant un équivalent ; que par là il serait membre de l'empire, lui montrant de loin la couronne impériale soit pour quelqu'un de ses descendants, soit pour lui-même,

HIST. T*B CHU*! V- ""i '«- 6

lî flattait ainsi les vues' ambitieuses du monarque moscovite, était au prétendant la princesse czarienne, en même temps qu'il lui ouvrait le chemin de P Angleterre, et il remplissait toutes ses vues à la fois.

Le czar nomma File d'Aland pour les conférences que son ministre d'Etat Ostermann devait avoir avec la baron de Gœrtz. On pria le duc d'Ormond de s'en retourner, pour ne pas donner de trop violents ombrages à l'Angleterre, avec laquelle le czar ne voulait rompre que sur le point de l'invasion ; on retint seulement à Pétersbourg Irnegan, le confident du duc d'Ormond, qui fut chargé des intrigues et qui logea dans la ville avec tant de précaution, qu'il ne sortait que de nuit, et ne voyait jamais le ministre du czar que déguisé, tantôt en paysan, tantôt en Tartare.

Dès que le duc d'Ormond fut parti, le czar fit valoir au roi d'Angleterre sa complaisance d'avoir renvoyé le plus grand partisan du prétendant, et le baron de Gœrtz, plein d'espérance, retourna en Suède. Il retrouva son maître à la tête de trente-cinq mille hommes de troupes réglées et les côtes bordées de milices. Il ne manquait au roi que de l'argent : le crédit était épuisé en dedans et en dehors du royaume. La France, qui lui avait fourni quelques subsides dans les dernières années de Louis XIV, n'en donnait plus sous la régence du duc d'Orléans, qui se conduisait

par des vues toutes contraires; l'Espagne en promettait, mais elle n'était pas encore en état d'en fournir beaucoup. Le baron de Gœrtz donna alors une libre étendue à un projet qu'il avait déjà essayé avant d'aller en France et en Hollande : c'était de donner au suivre ia même valeur qu'à l'argent, de sorte qu'une pièce de cuivre, dont la valeur intrinsèque est un demi-csôu, passait pour quarante sous avec la marque du prince, à peu près comme, dans une ville assiégée, les gouverneurs ont souvent payé les soldats et les bourgeois avec de la monnaie de cuir, en attendant qu'on pût avoir des espèces réelles. Ces monnaies fictives, inventées par ia nécessité, et auxquelles la bonne foi seule peut donner crédit durable, sont comme des billets de change, dont la valeur imaginaire peut excéder aisément les fonds qui sont dans un État.

Ces ressources sont d'un excellent usage dans un pays libre; elles ont quelquefois sauvé une république, mais elles ruinent presque sûrement une monarchie; car les peuples manquant bientôt de confiance, î@ ministre est réduit à manquer de bonne foi; les monnaies idéales se multiplient avec ex* cès. les particuliers enfouissent leur argent et ia machine se détruit avec une confusion accompagnée souvent des plus grands m alheurs C'est ce qui arriva au royaume de Suède

Le baron de Gœrtz, ayant d'abord répandu avec discrétion dans le public les nouvelles espèces, fut entraîné en peu de temps au delà de se£ mesures par la rapidité du mouvement qu'il ne pouvait plus conduire. Toutes "es marchandises et toutes les denrées ayant monté à un prix excessif il fut forcé d'augmenter le nombre des espèces de cuivre ; plus elles se multiplièrent, plus elles furent discréditées. La Suède, inondée de cette fausse monnaie, ne forma qu'un cri contre le baron de Gœrtz. Les peuples, toujours pleins de vénération pour Charles XII, n'osaient presque le haïr, et faisaient tomber le poids de leur aver sion sur un ministre qui, comme étranger et comme gouvernant les finances, était doublement assuré de la haine publique.

Un impôt qu'il voulut mettre sur le clergé acheva de le rendre exécrable à la nation ; les prêtres, qui, trop souvent, joignent leur cause à celle de Dieu, l'appelèrent publiquement athée, parce qu'il leur demandait de l'argent. Les nouvelles espèces de cuivre avaient l'empreinte de quelques dieux de l'antiquité; on en prit occasion d'appeler ces pièces de monnaie les dieux du baron de Gœrtz,

A la haine publique contre lui se joignit la jalousie des ministres, implacable à mesure qu'elle était alors impuissante. La sœur du roi et le prince son mari le craignaient connue un homme attaché par sa naissance

au duc de Holstein, et capable de lui mettre un jour la couronne de Suède sur la tête. Il n'avait plu dans le royaume qu'à Charles XII ; mais cette aversion générale ne servait qu'à confirmer Famitie du roi, dont les sentiments s'affermissaient toujours par les contradictions* II marqua alors au baron une confiance qui allait jusqu'à la soumission; il îui laissa un pouvoir absolu dans le gouvernement intérieur du royaume, et s'en remit à lui sans réserve sur tout ce qui regardait les négociations avec le czar; il lui recommanda surtout de presser les conférences de l'île d'Aland.

En effet, dès que Gœrtz eut achevé à Stockholm les arrangements des finances qui demandaient sa présence, il partit pour aller consommer, avec le ministre du czar, le grand ouvrage qu'il avait entamé.

Voici les conditions préliminaires de cette alliance qui devait changer la face de l'Euro pe, telles qu'elles furent trouvées dans les papiers de Gœrtz après sa mort.

Le czar, retenant pour lui toute la Livoniô et une partie de l'Ingrie et de la Carélie, rendait à la Suède tout le reste ; il s'unissait avec Charles XII dans la dessein de rétablir le roi Stanislas sur le trône de Pologne, et s'engageait à entrer dans ce pays avec quatre-vingt mille Moscovites, pour détrôner ce même roi àuguste en faveur duquel il avait fait dix ans

la guerre; il fournissait au roi de Suède les raisseaux nécessaires pour transporter dix mille Suédois en Angleterre et trente mille en Allemagne ; ies forces réunies de Pierre et de Charles devaient attaquer le roi d'Angleterre dans ses États de Hanovre, et surtout dans Brème et Verden ; les mêmes troupes auraient servi à rétablir le duc de Holstein, et forcé le roi de Prusse à accepter un traité par lequel on lui ôtait une partie de ce qu'il avait pris, Charles en usa dès lors comme si ses armées victorieuses , renforcées de celles du czar, avaient déjà exécuté tout ce qu'on méditait : il fit demander hautement à l'empereur d'Allemagne l'exécution du traité d'Altranstadt. A peine la cour de Vienne daigna-t-elle répondre à la proposition d'un prince dont elle croyait n'avoir rien à craindre.

Le roi de Pologne eut moins de sécurité; il vit l'orage qui grossissait de tous les côtés. La noblesse polonaise était confédérée contre lui, et, depuis son rétablissement, il lui fallait toujours ou combattre ses sujets, ou traiter avec eux ; le czar, médiateur à craindre, avait cent galères auprès de Dantzick, et quatrevingt mille hommes sur les frontières de Pologne. Tout le Nord était en jalousies et en alarmes. Flemming, le plus déliant de tous les hommes, et celui dont les puissances voisines devaient le plus se défier, soupçonna le premier les desseins du czar et ceux du roi

de Suède en faveur de Stanislas; il voulut le faire enlever dans le duché de Deux~Ponts5 comme on avait saisi Jacques Sobiesky, en Silésie. Un de ces Français entreprenants et inquiets, qui vont tenter la fortune dans les pays étrangers, avait amené depuis peu quelques partisans, Français comme lui, au service du roi de Pologne; il communiqua au ministre Flemming un projet par lequel il répondait d'aller avec trente officiers français déterminés enlever Stanislas dans son palais, et de l'amener prisonnier à Dresde. Le projet fut approuvé. Ces entreprises étaient alors assez communes: quelques-uns de ceux qu'en Italie on appelle hravi avaient fait des coups pareils dans le Milanais durant la dernière guerre entre l'Allemagne et la France; depuis même, plusieurs Français réfugiés en Hollande avaient osé pénétrer jusqu'à Versailles, dans le dessein d'enlever le Dauphin, et s'étaient saisis de la personne du premier éeuyer, presque sous les fenêtres du château de Louis XIV.

L'aventurier disposa donc ses hommes et ses relais pour surprendre et pour enlever Stanislas. L'entreprise fut découverte la veille de l'exécution; plusieurs se sauvèrent, quelques-uns furent pris. Ils ne devaient point s'attendre à être traités comme des prisonniers de guerre, mais comme des bandits. Stanislas, au lieu de les punir, se contenta de leur

faire quelpues reproches pleins de bonté; iî leur donna même de l'argent pour se conduire, et montra par cette bonté généreuse qu'en effet Auguste, son rival, avait raison de le craindre.

Cependant Charles partit une seconde fois pour la conquête de la Norwége au mois d'oclobre 1718; il avait si bien pris toutes ses mesures, qu'il espérait se rendre maître en six mois de ce royaume. Il aima mieux aller conquérir des rochers au milieu des neiges et des glaces, dans râpreté de l'hiver, qui tue les ani* maux en Suède même, où l'air est moins rigoureux, que d'aller reprendre ses belles provinces d'Allemagne des mains de ses ennemis ; c'est qu'il espérait que sa nouvelle alliance avec le czar le mettrait bientôt en état de ressaisir toutes ces provinces; bien plus, sa gloire était flattée d'enlever un royaume à son ennemi victorieux.

A l'embouchure du fleuve Tistendall, près de la manche de Danemark, entre les villes de Bahus et d'Anslo, est située Frederickshald, place forte et importante, qu'on regardait comme la clef du royaume. Charles en forma le siège au mois de décembre. Le soldat, transi de froid, pouvait à peine remuer la terre endurcie sous la glace ; c'était ouvrir la tranchée dans une espèce de roc; mais les Suédois ne pouvaient se rebuter en voyant à leur tête m roi qui partageait leurs fatigues. Jamais

Charles n'en essuya de plus grandes ; sa sonstitution, éprouvée par dix-huit ans de travaux pénibles, s'était fortifiée au point qu'il dormait en plein champ en Norwége, au cœur de l'hiver, sur de la paille ou sur une planche, enveloppé seulement d'un manteau , sans que sa santé en fût altérée. Plusieurs de ses soldats tombaient morts de froid dans leurs postes ; et les autres, presque gelés, voyant leur roi qui souffrait comme eux , n'osaient proférer une plainte.

Ce fut quelque temps avant cette expédition qu'ayant entendu parler en Scanie d'une femme, nommée Johus Dotter, qui avait vécu plusieurs mois sans prendre d'autre nourriture que de l'eau, lui qui s'était étudié toute sa vie à supporter les plus extrêmes rigueurs que la nature humaine peut soutenir, voulut essayer encore combien de temps il pourrait supporter la faim sans en être abattu : il passa cinq jours entiers sans manger ni boire ; le sixième au matin, il courut deux lieues à cheval, et descendit chez le prince de Hesse, son beaufrère, où il mangea beaucoup, sans que ni une abstinence de cinq jours l'eût abattu, ni qu'uB grand repas à la suite d'un si long jeûne l'incommodât.

Avec ce corps de fer, gouverné par une âme si hardie et si inébranlable, dans quelque état qu'il pût être réduit, il n'avait point de voisin auquel il ne fût redoutable.

Le 11 décembre, jour de Saint-André, il alla sur les neuf heures du soir visiter la tranchée, et ne trouvant pas la parallèle assez avance'© à son gré, il parut très mécontent. M. Mégret, ingénieur français, qui conduisait le siège , l'assura que la place serait prise dans huit jours : « Nous verrons, » dit le roi; et il continua de visiter les ouvrages avec l'ingénieur, îl s'arrêta dans un endroit où le boyau faisait un angle avec la parallèle; il se mit à genoux sur le talus intérieur, et, appuyant ses coudes sur le parapet , resta quelque temps à considérer les travailleurs, qui continuaient les tranchées à la lueur des étoiles.

Les moindres circonstances deviennent essentielles quand il s'agit de la mort d'un nom* me tel que Charles XII ; ainsi je dois avertir que toute la conversation que tant d'écrivains ont rapportée entre le roi et l'ingénieur Mégret est absolument fausse. Voici ce que je sais de véritable sur cet événement.

Le roi était exposé presque à demi-corps à une batterie de canon, pointée vis-à-vis l'angle où il était : il n'y avait alors auprès de sa personne que deux Français ; l'un était M. Siquier, son aide de camp, homme de tête et d'exécution, qui s'était mis à son service en Turquie, et qui était particulièrement attaché au prince de Hesse; l'autre était cet ingénieur. Le canon tirait sur eux à cartouche; mais le roi, qui se découvrait davantage, était

le plus exposé ; à quelques pas derrière était le comte Swerin, qui commandait la tranchée : le comte Posse , capitaine aux gardes , et im aide de camp, nommé Kulbert, recevaient des ordres de lui. Siquier et Mégret Tirent dans ce moment le roi de Suède qui tombait sur le parapet en poussant un grand soupir; ils s'ap* prochèrent, il était déjà mort : une balle pesant une demi-livre l'avait atteint à la tempe droite , et avait fait un trou dans lequel on pouvait enfoncer trois doigts; sa tête était renversée sur le parapet, l'œil gauche était m foncé, et le droit entièrement hors de son orbite

L'instant de sa blessure avait été celui de m mort; cependant il avait eu la force, en expirant d'une manière si subite, de mettre, par un mouvement naturel , la main sur la garde de son épée , et était encore dans cette attitude. A ce spectacle , Mégret , homme singulier et indifférent, ne dit autre chose sinon : « Voici la pièce finie, allons souper. » Siquier court sur-le-champ avertir le comte Swerin. Ils résolurent ensemble de dérober la connaissance de cette mort aux soldat? jusqu'à ce que le prince de Hesse en pût être informé.

On enveloppa le corps d'un manteau gris; Siquier mit sa perruque et son chapeau sur la tête du roi; en «et état, on transporta Charles, sous le nom du capitaine Carlsberg, au travers des troupes , qui voyaient passer leui roi mort sans se douter que ce fût lui.

Le prince ordonna à l'instant que personne ne sortît du camp, et fit garder tous les chemins de la Suède , afin d'avoir le temps de prendre ses mesures pour faire tomber la couronne sur la tête de sa femme, et pour en exclure le duc de Holstein qui pouvait y prétendre.

Ainsi périt, à l'âge de trente six ans et demi, Charles XII, roi de Suède, après avoir éprouvé ce que la prospérité a de plus grand et ce que l'adversité a de plus cruel, sans avoir été amolli par Tunb, ni ébranlé un moment par l'autre. Presque toutes ses actions , jusqu'à celles de sa vie privée et unie , ont été bien loin au delà du vraisemblable. C'est peut-être le seul de tous les hommes, et jusqu'ici le seul de tous les rois, qui ait vécu sans faiblesse; ii a porté toutes les vertus des héros à un excès où elles sont aussi dangereuses que les vices opposés. Sa fermeté, devenue opiniâtreté, fit ses malheurs dans l'Ukraine, et le retint cinq ans en Turquie; sa libéralité, dégénérant en profusion, a ruiné la Suéde ; son courage, poussé jusqu'à la témérité, a causé sa mort , sa justice 2 été quelquefois jusqu'à la cruauté , et, tans les dernières années, le maintien de son autorité approchait de la tyrannie. Ses grandes qualités , dont une seule eût pu immortaliser un autre prince , ont fait le malheur de son pays. Il n'attaqua jamais personne ; mais il ne fut pas aussi prudent qu'implacable dans

ses vengeances. Il a été le premier qui ait eu l'ambition d'être un conquérant sans avoir Tenvie d'agrandir ses Etats ; il voulait gagner des empires pour les donner. Sa passion pour la gloire, pour la guerre et pour la vengeance, Pempêcha d'être bon politique, qualité sans laquelle on n'a jamais vu de conquérant. Avant la bataille et après la victoire , il n'avait que de la modestie ; après la défaite, que de la fermeté ; dur pour les autres comme pour luimême , comptant pour rien la peine et la vie de ses sujets aussi bien que la sienne, nomme unique plutôt que grand homme , admirable plutôt qu'à imiter. Sa vie doit apprendre aux rois combien un gouvernement pacifique et heureux est au-dessus de tant de gloire,

Charles XII était d'une taille avantageuse et noble ; il avait un très beau front, de grands yeux bleus remplis de douceur, un nez bien formé; mais le bas du visage désagréable, trop souvent défiguré par un rire fréquent qui ne partait que des lèvres ; presque point de barbe ni de cheveux ; il parlait très peu , et ne répondait souvent que par ce rire dont il avait pris l'habitude. On observait à sa table un silence profond. Il avait conservé dans l'inflexibilité de son caractère cette timidité qu'on nomme mauvaise honte ; il eût été embarrassé dans une conversation, parce que, s'étant donné tout entier aux travaux et à la guerre, iJ n'avait Jamais connu la société.

Il n'avait lu jusqu'à son loisir chez les Turcs que les commentaires de César et l'histoire d'Alexandre; mais il avait écrit quelques réflexions sur la guerre et sur ses campagnes, epuis 1100 jusqu'à 1709; il l'avoua au chevalier de Folard, et lui dit que ce manuscrit fi ?ait été perdu à la malheureuse journée de i'oltava.

Quelques personnes ont voulu faire passer ce prince pour un bon mathématicien; il avait sans doute beaucoup de pénétration dans l'esprit, mais la preuve que Ton donne de ses connaissances en mathématiques n'est pas bien concluante; il voulait changer la manière de compter par dizaines, et il proposait à la place le nombre soixante-quatre, parce que ce nombre contenait à la fois un cube et un carré, et qu'étant divisé par deux, il était enfin réductible à l'unité. Cette idée prouvait seulement qu'il aimait en tout l'extraordinaire et le difficile.

A l'égard de sa religion , quoique les sentiments d'un prince ne doivent pas inâuer sur les autres hommes, et que l'opinion d'un monarque aussi peu instruit que Charles ne soit l'aucun poids dans ces matières, cependant il faut satisfaire sur ee point, comme sur le reste, ia curiosité des hommes qui ont eu les yeux ouverts sur tout ce qui regarde ce prince» Je sais de celui qui m'a confié les principaux mé moires de cette histoire, que Charles Xllfut

luthérien de bonne foi jusqu'à Tannée 1707; il vit alors à Leipsick le fameux philosophe M. Leibnitz , qui pensait et parlait librement , et qui avait déjà inspiré ses sentiments libres a plus d'un prince; je ne crois pas que Charles XIî puisa j comme on avait dit, de l'indifférence pour le luthéranisme dans la conversation de ce philosophe, qui n'eut jamais l'honneur de l'entretenir qu'un quart d'heure ; mais M. Fabrice , qui approcha de lui familièrement sept années de suite, m'a dit que, dans son loisir chez les Turcs , ayant vu plus de diverses religions , H étendit plus loin son indifférence.

La Motraye même , dans ses Voyages, confirme cette idée; le comte de Croissy pense de même* et m'a dit plusieurs fois que ce prince ne conserva de ses premiers principes que celui d'une prédestination absolue, dogme qui favorisait son courage et qui justifiait ses témérités. Le czar avait les mêmes sentiments que lui sur la religion et sur la destinée, mais il en parlait plus souvent, car il s'entretenait familièrement de tout avec ses favoris, et avait par-dessus Charles l'étude de la philosophie et le don de l'éloquence.

Je ne puis me défendre de parler ici d'une ealomnie renouvelée trop souvent à la mort des princes , que les hommes malins et crédules prétendent toujours avoir été ou em~ i nsonnés ou assassinés. Le bruit se répandit

alors en Allemagne que c'était M. Siquier lui* même qui avait tué le roi de Suéde ; ce brave officier fut longtemps désespéré de cette calomnie ; un jour, en m'en parlant, il me dit ces propres paroles : « J'aurais pu tuer le roi de Suède ; mais tel était mon respect pour ce liétos, que si je l'avais voulu, je n'aurais pas osé. »

Je sais bien que Siquier lui-même avait donné lieu à cette fatale accusation, qu'une partie de la Suède croit encore; il m'avoua lui-même qu'à Stockholm , dans une fièvre chaude , i3 s'était écrié qu'il avait tué le roi de Suède ; que même il avait , dans son accès, ouvert la fenêtre et demandé publiquement pardon de ce parricide ; lorsque, dans sa guérison, il eut appris ce qu'il avait dit dans sa maladie , il fut sur le point de mourir de douleur. Je n'ai point voulu révéler cette anecdote pendant sa vie. Je le vis quelque temps avant sa mort, et je puis assurer que , loin d'avoir tué Charles XII , il se serait fait tuer pour lui mille fois. S'il avait été coupable d'un tel crime, ce ne pouvait être que pour servir quelque puissance qui l'en aurait sans doute bien récompensé; il est mort très pauvre en France, et même il a eu besoin du secours de ses amis. Bi ces raisons ne suffisent pas, que l'on considère que la balle qui frappa Charles XII ne fouvait entrer dans un pistolet, et que Siquier n'aurait piv faire ce coup détestable qu'ave? an pistolet caché sous son habit,

I Après la mort du roi , on ieva le siège de j Frederickshald ; tout changea dans un moment; les Suédois, plus accablés que nattés de la gloire de leur prince , ne songèrent qu'à faire la paix avec leurs ennemis, et à réprimer chez eux la puissance absolue dont le baron de Goertz leur avait fait éprouver l'excès.

Les Etats élurent librement pour leur reine la princesse sœur de Charles XII, et l'obligèrent solennellement de renoncer à tout droit héréditaire sur la couronne , afin qu'elle ne la tînt que des suffrages de la nation ; elle promit, par des serments réitérés, qu'elle ne tenterait jamais de rétablir le pouvoir arbitraire ; elle sacrifia depuis la jalousie de la royauté à la tendresse 2onjugale , en cédant la couronne à son mari , et elle engagea les Etats à élire ce prince, qui monta sur le trône aux mêmes conditions qu'elle.

Le baron de Gœrtz, arrêté immédiatement après la mort de Charles, fut condamné par le sénat de Stockholm à avoir la tête tranchée au pied de la potence de la ville ; exemple de vengeance peut-être encore plus que de jus* tice , et affront cruel à la mémoire d'un roi que la Suède admire encore.

On garde a Stockholm le chapeau de Charles XII, et la petitesse du trou dont il est percé est une des raisons de ceux qui veulent croire qu'il périt par un assassinat.

LETTRE À M. N0RBER6

CHAPELAIN DÎT ROI DE SUÈDE CHÀRLSÔ Xii Wï AUTEUR D'UNE HISTOIRE m S£ MONARQUE

Souffres, monsieur, qu'ayant entrepris la tâche de lire ce qu'on a déjà publié de votre histoire de Charles Xïï, on vous adresse quelques justes plaintes et sur la manière dont vous traitez cette histoire et sur celle dont vous en usez dans votre préface avec ceux qui l'ont traitée avant vous.

Nous aimons la vérité, mais l'ancien proverbe : « Toutes vérités ne sont pas bonnes à dire , » regarde surtout les vérités inutiles. Daignez vous souvenir de ce passage de la préface de l'histoire de M. de Voltaire : « L'histoire d'un prince, dit-il, n'est pas tout ce qu'il a fait, mais seulement ce qu'il a fait de digne d'être transmis à la postérité. »

Il y a peut-être des lecteurs qui aimeront a voir le catéchisme qu'on enseignait à Char-

les XII, et qui apprendront avec plaisir qu'en 1693 le docteur Pierre Rudbeckius donna le bonnet de docteur au maître és arts Aqiiinus, à Samuel Virenius, à Ennegius, à Herlandus, à Stukius et autres personnages très estimables, sans doute, mais qui ont eu peu de part aux batailles de votre héros , à ses triomphes et à ses défaites.

C'est peut-être une chose importante pour l'Europe qu'on sache que la chapelle du château de Stockholm , qui fut brûlée il y a cinquante ans, était dans la nouvelle aile du côté du nord , et qu'il y avait deux tableaux de l'intendant Klober, qui sont à présent à l'église Saint-Nicolas ; que les sièges étaient couverts de bleu les jours de sermon ; qu'ils étaient les uns de chêne et les autres de noyer; et qu'au lieu de lustres il y avait de petits chandeliers plats, qui ne laissaient pas de faire un bel effet ; qu'on y voyait quatre figures de plâtre et que le carreau était blanc et noir.

Nous voulons croire encore qu'il est d'une extrême conséquence d'être instruit à fond qu'il n'y avait point d'or faux dans le dais qui servit au couronnement de Charles XII ; de savoir quelle était la largeur du baldaquin , si c'était de drap rouge ou de drap bleu que l'église était tendue et de quelle hauteur étaient les bancs. Tout cela peut avoir son mérite pour ceux qui veulent s'instruire des intérêts des princes.

Vous nous dites, après ie détail de toutes ces grandes choses, à quelle heure Charles XII fut couronné ; mais tous ne dites point pourquoi il ie fut avant l'âge prescrit par la loi ; pourquoi on ôta la régence à la reine-mère; comment le fameux Piper eut la confiance du roi ; quelles étaient alors les forces de la Suède, quel nombre de citoyens elle avait , quels étaient ses alliés, son gouvernement, ses défauts et ses ressources.

Vous nous avez donné une partie du journal militaire de M. Adlerfeld ; mais, monsieur, un journal n'est pas plus une histoire que les matériaux ne sont une maison. Souffrez qu'on vous dise que l'histoire ne consiste point ainsi à détailler de petits faits , à produire des manifestes, des répliques, des dupliques. Ce n'est point ainsi que Quinte-Curce a composé l'histoire d'Alexandre; ce n'est point ainsi que Tite-Live et Tacite ont écrit l'histoire romaine. Il y a mille journalistes; à peine avons-nous deux ou trois historiens modernes. Nous souhaiterions que tous ceux qui broyent les couleurs les donnassent à quelque peintre pour en faire un tableau.

Vous n'ignorez pas que M. de Voltaire avait publié cette déclaration, que votre traducteur rapporte :

« J'aime la vérité, et je n'ai d'autre but et d'autre intérêt que de la connaître. Les endroits de mon histoire de Charles XII où je

me serai trompé seront changés. îl. est très! naturel que M. Norberg , Suédois et témoin oculaire, ait été mieux instruit que moi étranger. Je me réformerai sur ses mémoires; j'aurai le plaisir de me corriger. »

Voilà, monsieur, avec quelle politesse M. de Voltaire parlait de vous, et avec quelle déférence il attendait votre ouvrage, quoiqu'il eût des mémoires sur le sien des mains de beaucoup d'ambassadeurs , avec lesquels il paraît que vous n'avez pas eu grand commerce , et même de la part de plus d'une tête couronnée.

Vous avez répondu , monsieur, à cette politesse française d'une manière qui paraît dans xm goût un peu gothique.

Vous dites, dans votre préface, que l'Mstoire donnée par M. de Voltaire ne vaut pas la peine d'être traduite, quoiqu'elle l'ait été dans presque toutes les langues de l'Europe, et qu'on ait fait à Londres huit éditions de la traduction anglaise. Vous ajoutez ensuite très poliment qu'un Puffendorf le traiterait, comme Varilias, d'archimenteur.

Pour donner des preuves de cette supposition si flatteuse, vous ne manquez pas de mettre dans les marges de votre livre toutes les fautes capitales où il est tombé.

Vous marquez expressément que le major général Stuart ne reçut point une petite blessure à l'épaule, comme l'avance témérairement l'auteur français d'après un auteur aile-

mand; mais , dites-vous, une contusion un peu forte. Vous ne pouvez nier que M. de Voltaire n'ait fidèlement rapporté la bataille de Narva, laquelle produit chez lui au moins une description intéressante; vous deves savoir qu'il a été le seul écrivain qui ait osé iffirmer que Charles XII donna cette bataille de Narva avec huit mille hommes seulement. Tous les autres historiens lui en donnaient vingt mille ; ils disaient ce qui était vraisemblable, et M. de Voltaire a dit le premier la vérité sur cet article important. Cependant vous l'appelez archimenteur, parce qu'il fait porter au général Liewen un habit rouge galonné au siège de Thorn, et vous relevez cette erreur énorme en assurant positivement que le galon n'était pas sur un fond rouge.

Mais, monsieur, vous qui prodiguez sur des choses si graves le beau nom d'archimenteur, non -seulement à un amateur de la vérité, mais à tous les autres historiens qui ont écrit l'histoire de Charles XII , quel nom voudriezvous qu'on vous donnât, après la lettre que vous rapportez du Grand Seigneur à ce monarque? Voici le commencement de cette lettre :

« Nous, sultan bassa , au roi Charles XII, par la grâce de Dieu, roi de Suède et des Goths, salut, etc. »

Vous qui avez été chez les Turcs, et qui semblez avoir appris d'eux à ne pas ménager

ies termes, comment pouvez-vous ignorer leur style? Quel empereur turc s'est jamais intitulé sultan bassa? quelle lettre du divan a jamai3 ainsi commencé? Quel prince a jamais écrit qu'il enverra des ambassadeurs plénipotentiaires à la première occasion, pour s'informer des circonstances d'une bataille? Quelle lettre du Grand Seigneur a jamais fini par ces expressions-. A la garde de Dieu? Enfin, où avezvous jamais vu une dépêche de Constantinople datée de Tannée de la création, et non pas de Tannée de l'hégire 1 L'iman de l'auguste sultan qui écrira l'histoire de ce grand empereur et de ses sublimes vizirs , pourra bien vous dire de grosses injures, si la politesse turque le permet.

Vous sied-il bien, après la production d'une pièce pareille, qui ferait tant de peine à ce M. le baron de Puffendorf, de crier au mensonge sur un habit rouge?

Etes-vous bien d'ailleurs un zélé partisan de la vérité, quand vous supprimez les duretés exercées par la chambre des liquidations sous Charles XI? quand vous feignez d'oublier, en parlant de Patkoul , qu'il avait défendu les droits des Livoniens , qui respirent aujourd'hui sous la douce autorité de l'illustre Sémiramis du Nord? Ce n'est pas là seulement trahir la vérité , monsieur, c'est trahir la cause du genre humain , c'est manquer à votre illustre patrie, ennemie de l'oppression.

Cessez donc de prodiguer dans votre compilation des épithètes vandales et hérules à ceux qui doivent écrire l'histoire; cessez de vous autoriser du pédantisme barbare que vous imputez à ce Puffendorf.

Savez-vous que ce Puffendorf est un auteur quelquefois aussi incorrect qu'il est en vogue? Savez-vous qu'il est lu parce qu'il est le seul de son genre qui fût supportable en son temps î Savez-vous que ceux que vous appelez archimenteurs auraient à rougir s'ils n'étaient pas mieux instruits de l'histoire du monde que votre Puffendorf? Savez-vous que M. de la Martinière a corrigé plus de mille fautes dans la dernière édition de son livre ?

Ouvrons au hasard ce livre si connu. Je tombe sur l'article des papes. Il dit, en parlant de Jules II, « qu'il avait laissé, ainsi qu'Alexandre VI, une réputation honteuse. » Cependant les Italiens révèrent la mémoire de Jules IIiis voient en lui un grand homme qui, après avoir été à la tête de quatre conclaves , et avoir commandé des armées, suivit jusqu'au tombeau le magnifique projet de chasser les barbares d'Italie. Il aima tous les arts, il jeta le fondement de cette église qui est le plus beau monument de l'univers ; il encourageait la peinture, la sculpture, l'architecture, tandis qu'il ranimait la valeur éteinte des Romains.

Les Italiens méprises*, avec raison la ma-

nière ridicule dont la plupart des ultramon* tains écrivent Phistoire des papes. Il faut savoir distinguer le pontife du souverain ; il faut savoir estimer beaucoup de papes, quoiqu'on soit né à Stockholm ; il faut vous ressouvenir de ee que disait le grand Corne de Médicis « qu'on ne gouverne pas des Etats avec des patenôtres; » il faut enfin n'être d'aucun pays, et dépouiller tout esprit de parti quand on écrit l'histoire.

Je trouve en ouvrant le livre de Prdffen«dorf , à l'article de la reine Marie d'Angleterre, filte de Henri Vîîl , qu'elle ne put être reconnue pour fille légitime sans l'autorité du pape. » Que de bévues dans ces mots î Elle avait été reconnue par le parlement ; et comment d'ailleurs aurait-elle eu besoin de Rome pour être légitimée, puisque jamais Rome n'avait ni dû ni voulu casser le mariage de sa mère?

Je lis l'article de Charles-Quint : j'y vois que « dès avant l'an 1516, Charles-Quint avait toujours devant les yeux son nec plus ultra; » mais alors il avait quinze ans ; et cette devise ne fut faite que longtemps après.

Dirons-nous pour cela que Puffendorf est un archimenteur? non ; nous dirons que dans un ouvrage d'une si grande étendue, il lui est pardonnable d'avoir erré ; et nous vous prierons, monsieur, d'être plus exact que lui, mieux instruit que vous n'êtes du style des Turcs, plus poli avec les Français, et enfin plus

équitable et plus éclairé dans le choix de^ pièces que vous rapportez.

C'est un malheur inséparable du bien qu'a produit l'imprimerie, que cette foule de pièces scandaleuses publiées à la honte de l'esprit et des mœurs. Partout où il y a une foule d'écrivains, il y a une foule de libelles : ces misérables ouvrages, nés souvent en France, passent dans le Nord, ainsi que nos mauvais vins y sont vendus pour du bourgogne ou du Champagne. On boit les uns et on lit les autres , souvent avec aussi peu de goût; mais les hommes qui ont une vraie connaissance savent rejeter ce que la France rebute.

Vous citez, monsieur, des pièces bien indignes d'être connues du chapelain de Charles XII. Votre traducteur, M. Waimoth, a eu l'équité d'avertir dans ses notes que ce sont de ces mauvaises et ténébreuses satires qu'il n'est pas permis a un honnête homme de citer.

Un historien a bien des devoirs. Permettezmoi de vous en rappeler ici deux qui sont de quelque considération: celui de ne point calomnier, et celui de ne point ennuyer. Je puis vous pardonner le premier, parce que votre ouvrage sera peu lu ; mais je ne puis vous pardonner le second, parce que j'ai été obligé de vous lire. Je suis d'ailleurs, autant que je peux, votre très humble et très obéissant serviteur.

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