‹ Histoire de Charles XII, roi de SuedeChapitre 7 sur 12 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

Etat de la Porte Ottomane. Charles séjourne près d@ Bender. Ses occupations. Ses intrigues à la Porte. Ses desseins. Auguste remonte sur son trône. Le roi de Danemark fait une descente en Suède. Tous les autres Etats de Charles sont attaqués. Le czar triomphe dans Moscou, Affaire du Prnth. Histoire de la czarine, paysanne devenue impératrice.

Achmet III gouvernait alors l'empire de Turquie : il avait été mis en 1703 sur le trône à la place de son frère Mustapha, par une révolution semblable à celle qui avait donné en Angleterre la couronne de Jacques II à son gendre Guillaume. Mustapha, gouverné par son muphti, que les Turcs abhorraient, souleva contre lui tout l'empire ; son armée, avec laquelle il comptait punir les mécontents, m joignit à eux; il fut pris, déposé en cérémonie, et son frère tiré du sérail pour devenir sultan, sans qu'il y eût presque une goutte de sang de répandue» Aehmet renferma le sultan

déposé dans le sérail de Constantinople, où I! vécut encore quelques années, au grand étoiinement de la Turquie, accoutumée à voir la mort de ses princes suivre toujours leur détrônement.

Le nouveau sultan , pour toute récompense d'une couronne qu'il devait aux ministres, aux généraux, aux officiers des janissaires, enfin à ceux qui avaient eu part à la révolution, les fit tous périr les uns après les autres , de peur qu'un jour ils n'en tentassent une seconde. Par le sacrifice de tant de braves gens , il affaiblit les forces de l'empire , mais il affermit son trône, du moins pour quelques années. Il s'appliqua depuis à amasser des trésors. C'est le premier des Ottomans qui ait osé altérer un peu la monnaie , et établir de nouveaux impôts; mais il a été obligé de s'arrêter dans ces deux entreprises, de crainte d'un soulèvement ; car la rapacité et la tyrannie du Grand Seigneur ne s'étendent presque jamais que sur les officiers de l'empire , qui„ quels qu'ils soient, sont esclaves domestiques du sultan ; mais le reste des musulmans vit dans une sécurité profonde, sans craindre ni pour leurs vies, ni pour leurs fortunes, ni pour leur liberté.

Tel était l'empereur des Turcs chez qui le roi de Suède vint chercher un asile. Il lui écrivit dés qu'il fut sur ses terres; sa lettre est du 13 juillet 1709 ; il en courut plusieurs co-

pies différentes, qui toutes passent aujourd'hui pour infidèles ; mais de toutes celles que j'ai vues, il n'en est aucune qui ne marquât de la hauteur, et qui ne fût plus conforme à son courage qu'à sa situation. Le sultan ne lui fit réponse que vers la fin de septembre. La fierté de la Porte Ottomane fit sentir à Charles XII la différence qu'elle mettait entre l'empereur turc et un roi d'une partie de la Scandinavie, chrétien , vaincu et fugitif. Au reste , toutes ces lettres, que les rois écrivent très rarement eux-mêmes, ne sont que de vaines formalités qui ne font connaître ni le caractère des souverains, ni leurs affaires.

Charles XII , en Turquie , n'était , en effet, qu'un captif honorablement traité. Cependant il concevait le dessein d'armer l'empire ottoman contre ses ennemis ; il se flattait de ramener la Pologne sous le joug, et de soumettre la Russie; il avait un envoyé à Constantinople ; mais celui qui le servit le plus dans ses vastes projets fut le comte Poniatowski, lequel alla à Constantinople sans mission, et se rendit bientôt nécessaire au roi , agréable à la Porte , et enfin dangereux aux grands vizirs mêmes.

Un de ceux qui secondèrent plus adroite* ment ses desseins fut le médecin Fonseca, Portugais, juif établi à Constantinople, homme savant et délié , capable d'affaires , et le seul philosophe peut-être de sa nation ; sa profes-

sion lui procurait des entrées à la Porte Ottomane , et souvent la confiance des vizirs. Je l'ai fort connu à Paris ; il m'a confirmé toutes les particularités que je vais raconte-r. Le comte Poniatowski m'a dit lui-même et m'a écrit qu'il avait eu l'adresse de faire tenir des lettres à la sultane-validé, mère de l'empereur régnant, autrefois maltraitée par son fils, mais qui commençait à prendre du crédit dans Ife sérail. Une juive , qui approchait souvent de cette princesse , ne cessait de lui raconter les exploits du roi de Suède , et la charmait par ses récits. La sultane > par une secrète inclination dont presque toutes les femmes se sentent surprises en faveur des hommes extraordinaires, même sans les avoir vus, prenait hautement dans le sérail le parti de ce prince: elle ne l'appelait que son lion. « Quand voulezvous donc, disait-elle quelquefois au sultan son fils , aider mon lion à dévorer ce czar ? » Elle passa même par-dessus les lois austères du sérail, au point d'écrire de sa main plusieurs lettres au comte Poniatowski, entre les mains duquel elles sont encore au temps qu'on écrit cette histoire.

Cependant on avait conduit le roi avec honneur à Bender^ par le désert qui s'appelait autrefois la solitude des Gètes. Les Turcs eurent soin que rien ne manquât sur sa route de tout ce qui pouvait rendre son voyage plus agréable : beaucoup de Polonais , de Suédois ,

§e Cosaques, échappés les uns après les autres des mains des Moscovites , venaient par différents chemins grossir sa suite sur la route ; il avait avec lui dix-huit cents hommes quand il se trouva à Bender ; tout ce monde était nourri , logé, eux et leurs chevaux , aux dépens du Grand Seigneur.

Le roi voulut camper auprès de Bender, au lieu de demeurer dans la ville. Le séraskier- Jussuf, pacha, lui fit dresser une tente magnifique, et on en fournit à tous les seigneurs de sa suite. Quelque temps après , le prince se fit bâtir une maison dans cet endroit ; ses officiers en firent autant , à son exemple ; les soldats dressèrent des baraques ; de sorte que ce camp devint insensiblement une petite ville. Le roi n'étant point encore guéri de sa blessure, il fallut lui tirer du pied un os carié; mais dès qu'il put monter à cheval, il reprit ses fatigues ordinaires , toujours se levant avant le soleil, lassant trois chevaux par jour, faisant faire l'exercice à ses soldats. Pour tout amusement , il jouait quelquefois aux échecs. Si les petites choses peignent les hommes, il est permis de rapporter qu'ilfaisait toujours marcher le roi à ce jeu ; il s'en servait plus que des autres pièces, et par là il perdait toutes les parties.

Il se trouvait à Bender dans une abondance de toutes choses, bien rare pour un prince vaincu et fugitif ; car, outre les provisions plus

que suffisantes, et les cinq cents écus par jour qu'il recevait de la magnificence ottomane, il tirait encore de l'argent de la France, et il empruntait des marchands de Constantin nople.

Une partie de cet argent servit à ménager des intrigues dans le sérail, à acheter la faveur des vizirs ou à procurer leur perte ; il répandait l'autre partie avec profusion parmi ses officiers et les janissaires qui lui servaient de gardes à Bender. Grothusen, son favori et trésorier, était le dispensateur de ses libéralités : c'était un homme qui , contre l'usage de ceux qui sont en cette place, aimait autant a donner que son inaître. Il lui apporte un jour un compte de soixante mille écus en deux lignes : « Dix mille écus donnés aux Suédois et aux janissaires par les ordres généreux de sa majesté, et le reste mangé par moi. » « Voilà comme j'aime que mes amis me rendent leurs comptes, dit ce prince; Mullern me fait lire des pages entières pour des sommes de dix mille francs; j'aime mieux le style laconique de Grothusen. » Un de ses vieux officiers , soupçonné d'être un peu avare, se plaignit à lui de ce que sa majesté donnait tout à Grothusen. « Je ne donne de l'argent, répondit le roi, qu'à ceux qui savent en faire usage. » Cette générosité le réduisit souvent à n'avoir pas de quoi donner. Plus d'économie dans ses libéralités eût été aussi honorable et plus utile ;

mais c'était le défaut de ce prince de pousser à l'excès toutes les vertus.

Beaucoup d'étrangers accouraient de Constantinopie pour le voir. Les Turcs, les Tartares du voisinage y venaient en foule • tous le respectaient et l'admiraient. Son opiniâtreté à s'abstenir de vin, et sa régularité à assister deux fois par jour aux prières publiques, leur faisaient dire : « C'est un vrai musulman. » Ils brûlaient d'impatience de marcher avec lui à la conquête de la Moscovie.

Dans ce loisir de Bender, qui fut plus long qu'il ne pensait, il prit insensiblement du goût pour la lecture. Le baron Fabrice, gentilhomme du duc de Holstein, jeune homme aimable, qui avait dans l'esprit cette gaieté et ce tour aisé qui plaît aux princes, fut celui qui l'engagea à lire. Il était envoyé auprès de lui à Bender pour y ménager les intérêts du jeune duc de Holstein, et il y réussit en se rendant agréable. Il avait lu tous les auteurs Français : il fit lire au roi les tragédies de Pierre Corneille , celles de Racine , et les ouvrages de Despréaux. Le roi ne prit nul goût aux satires de ce dernier, qui, en effet, ne sont pas ses meilleures pièces ; mais il aimait fort ses autres écrits. Quand on lui lut ce trait de la satire huitième où l'auteur traite Alexandre de fou et d'enragé, il déchira le feuillet.

De toutes les tragédies françaises , Mithridate était celle qui lui plaisait davantage, parce

que \a situation de ce roi vaincu et respirant îa vengeance était conforme à la sienne. Il montrait avec le doigt à M. Fabrice les endroits qui le frappaient ; mais il n'en voulait lire aucun tout haut , ni hasarder jamais un mot en français. Même quand il vit depuis à Bender M. Désaleurs, ambassadeur de France à la Porte, homme d'un mérite distingué, mais qui ne savait que sa langue naturelle, il répondit à cet ambassadeur en latin ; et sur ce que M. Désaleurs protesta qu'il n'entendait pas quatre mots de cette langue , le roi , plutôt que de parler français, fit venir un interprète.

Telles étaient les occupations de Charles XIÎ à Bender, où il attendait qu'une armée de, Turcs vînt à son secours. Son envoyé présentait des mémoires en son nom au grand vizir, et Poniatowski les soutenait par le crédit qu'il savait se donner. L'insinuation réussit partout , il ne paraissait vêtu qu'à la turque ; il se procurait toutes les entrées. Le Grand Seigneur lui fit présent d'une bourse de mille ducats, et le grand vizir lui dit : « Je prendrai votre roi d'une main, et une épée dans l'autre, et je le mènerai à Moscou à la tête de deux cent mille hommes. » Ce grand vizir s'appelait Chourlouli-Ali-pacha : il était fils d'un paysan du village de Chourlou. Ce n'est point parmi les Turcs un reproche qu'une telle extraction; on n'y connaît point la noblesse , soit celle à laquelle les emplois sont attachés, soit celle

qui ne consiste que dans des titres ; les services seuls sont censés tout faire ; c'est l'usage de presque tout l'Orient, usage très naturel et très bon , si les dignités pouvaient n'être données qu'au mérite ; mais les vizirs ne sont d'ordinaire que des créatures d'un eunuque noir ou d'une esclave favorite.

Le premier ministre changea bientôt d'avis. Le roi ne pouvait que négocier, et le czar pouvait donner de l'argent : il en donna, et ce fut de celui même de Charles XII qu'il se servit ; la caisse militaire prise à Pultava fournit de nouvelles armes contre le vaincu. Il ne fut alors ^lus question de faire la guerre aux Russes. Le crédit du czar fut tout-puissant à la Porte : elle accorda à son envoyé des honneurs dont les ministres moscovites n'avaient point encore joui à Constantinople : on lui permit d'avoir un sérail, c'est-à-dire un palais dans le quartier des Francs, et de communiquer avec les ministres étrangers. Le czar crut même pouvoir demander qu'on lui livrât le général Mazeppa, comme Charles XII s'était fait livrer le malheureux Patkoul. Chourlouli- Ali-pacha ne savait plus rien refuser à un prince qui demandait en donnant des millions : ainsi ce même grand vizir, qui auparavant avait promis solennellement de mener le roi de Suède en Moscovie avec deux cent mille hommes , osa bien lui faire proposer de consentir au sacrifice du général Mazeppa. Charles XII fui

outré de cette demande. On ne sait jusqu'ot le vizir eût poussé l'affaire , si Mazeppa, âgé de soixante et dix ans , ne fût. mort précisément dans cette conjoncture. La douleur et le dépit du roi augmentèrent quand il apprit Que Tolstoï, devenu l'ambassadeur du czar à la Porte, était publi4uement servi par des Suédois faits esclaves à Pultava, et qu'on vendait tous les jours ces braves soldats dans le marché de Constantinople. L'ambassadeur moscovite disait même hautement que les troupes musulmanes qui étaient à Bender y étaient plus pour s'assurer du roi que pour lui faire honneur.

Charles, abandonné par le grand vizir \ vaincu par l'argent du czar en Turquie, après l'avoir été par ses armes dans l'Ukraine, se voyait trompé, dédaigné par la Porte, presque prisonnier parmi les Tartares. Sa suite commençait à désespérer ; lui seul tint ferme et ne parut pas abattu un moment. Il crut que le sultan ignorait les intrigues de Chourlouli- Ali, son grand vizir ; il résolut de les lui apprendre; et Poniatowski se chargea de cette commission hardie. Le Grand Seigneur va tous les vendredis à la mosquée, entouré de ses solaks, espèces de gardes dont les turbans sont ornés de- plumes si hautes qu'elles dérobent le sultan à la vue du peuple. Quand on a quelque placet à présenter au Grand Seigneur, on tâche de se mêler parmi ses gardes*

et on lève en haut le placet; quelquefois le sultan daigne le prendre lui-même ; mais le plus souvent il ordonne à un aga de s'en charger, et se fait ensuite représenter les placets au sortir de la mosquée. Il n'est pas à craindre qu'on ose l'importuner de mémoires inutiles et de placets sur des bagatelles, puisqu'on écrit moins à Constantinople en toute une année qu'à Paris en un seul jour; on se hasarde encore moins à présenter des mémoires contre les ministres, à qui, pour l'ordinaire, le sultan les renvoie sans les lire. Poniatowski n'avait que cette voie pour faire passer jusqu'au Grand Seigneur les plaintes du roi de Suède ; il dressa un mémoire accablant contre e grand vizir. M. de Fériol, alors ambassadeur de France, et qui m'a conté le fait, fit traduire le mémoire en turc ; on donna quelque argent à un Grec pour le présenter ; ce Grec étant mêlé parmi les gardes du Grand Seigneur, leva le papier si haut, si longtemps, et fit tant de bruit, que le sultan l'aperçut et prit lui-même le mémoire.

On se servit plusieurs fois de ce moyen pour présenter au sultan des mémoires contre ses Tizirs. Un Suédois, nommé Leloing, en donna encore un autre bientôt après. Charles XII, dans l'empire des Turcs , était réduit à employer les ressources d'un sujet opprimé.

Quelques jours après le sultan envoya au roi de Suède, pour toute réponse à ses plain-

les, vingt-cinq chevaux arabes, dont l'un, qui avait porté Sa Hautesse, était couvert d'une selle et d'une housse Bnrichies de pierreries, avec des étriers d'or massif. Ce présent fut accompagné d'une lettre obligeante, mais conçue en termes généraux, et qui faisait soupçonner que le ministre n'avait rien fait que du consentement du sultan. Chouriouli, qui savait dissimuler, envoya aussi cinq chevaux très rares au roi. Charles dit fièrement à celui qui les amenait : « Retournez vers votre mai- » tre , et dites-lui que je ne reçois point de » présents de mes ennemis. »

M. Poniatowski, ayant déjà osé faire présenter un mémoire contre le grand vizir, conçut alors le hardi dessein de le faire déposer ; il savait que ce vizir déplaisait à la sultane mère, que le kislar-aga, chef des eunuques noirs, et l'aga des janissaires, le haïssaient; il les excita tous trois à parler contre lui. C'était une chose bien surprenante de voir un chrétien, un Polonais, un agent sans caractère d'un roi suédois réfugié chez les Turcs, eabaler presque ouvertement à la Porte contre un vice-roi de l'Empire ottoman, qui, de plus, était utile et agréable à son maître. Poniatowski n'eût jamais réussi, et l'idée seule du projet lui eût coûté la vie, si une puissance plus forte que toutes celles qui étaient dans ises intérêts n'eût porté les derniers coups à la fortune du grand vizir Chouriouli.

Le sultan avait un jeune favori, qui a depuis gouverné l'Empire ottoman , et a été tué en Hongrie en 1716 , à la bataille de Peterwaradin, gagnée sur les Turcs par le prince Eugène de Savoie : son nom était Coumourgi-Ali-Pacha. Sa naissance n'était guère différente de celle de Chourlouli : il était fils d'un porteur de charbon , comme Coumourgi le signifie ; car coumour veut dire charbon en turc. L'empereur Achmet II, oncle d'Achmet III,, ayant rencontré dans un petit bois, près d'Andrinopîe, Coumourgi encore enfant, dont l'extrême beauté lb frappa, le fit conduire dans son sérail. Il plut à Mustapha, fils aîné et successeur de Mahomet. Achmet III en fit son favori ; il n'avait alors que la charge de selictar-aga, porte-épée de la couronne. Son extrême jeunesse ne lui permettait pas de prétendre à remploi de grand-vizir ; mais il avait l'ambition d'en faire. La faction de Suède ne put jamais gagner l'esprit de ce favori; il ne fut en aucun temps l'ami de Charles, ni d'aucun prince chrétien, ni d'aucun de leurs ministres. Mais en cette occasion, il servait le roi Charles XII sans le vouloir. Il s'unit avec la sultanevalidé et les grands officiers de la Porte pour faire tomber Chourlouli, qu'ils haïssaient tous. Ce vieux ministre, qui avait longtemps et bien servi son maître, fut la victime du caprice d'un enfant et des intrigues d'un étranger : on le dépouilla de sa dignité et de ses

richesses; on lui ôta sa femme, qui était fille du dernier sultan Mustapha, et il fut relégué à Caffa, autrefois Théodosie, dans la Tartarie Crimée. On donna le bul, c'est-à-dire le sceau de l'empire, à Numan Couprougli, petit-fils du grand Couprougli qui prit Candie.

Ce nouveau tîzir était tel que les chrétiens mal instruits ont peine à se figurer un Turc t homme d'une vertu inflexible, scrupuleux observateur de la loi, il opposait souvent la justice aux volontés du sultan. Il ne voulut point entendre parler de la guerre contre le Moscovite, qu'il traitait d'injuste et d'inutile; mai* le même attachement à sa loi, qui l'empêchai de faire la guerre au czar malgré la foi des traités, lui fit respecter les devoirs de l'hospitalité envers le roi de Suède. Il disait à son maître : « La loi te défend d'attaquer le czar, qui ne t'a point offensé; mais elle t'ordonne de secourir le roi de Suéde, qui est malheureux chez toi. Il fit tenir à ce prince huit cents bourses (une bourse vaut cinq cents écus), et lui conseilla de s'en retourner paisiblement lans ses Etats par les terres de l'empereur d'Allemagne ou par des vaisseaux français qui étaient alors au port de Constantinople et que M. de Fériol, ambassadeur de France à la Porte, offrait à Charles pour le transporter à Marseille. Le comte Poniatowski négocia plus que jamais avec ce ministre et acquit dans les négociations une supériorité que l'or

des Moscovites ne pouvait plus lui disputer auprès d'un vizir incorruptible. La faction russe crut que la meilleure ressource pour elle était d'empoisonner un négociateur si dangereux. On gagna un de ses domestiques qui devait lui donner du poison dans du café : le crime fut découvert avant l'exécution ; on trouva le poison entre les mains du domestique dans une petite fiole, que Ton porta au Grand Seigneur. L'empoisonneur fut jugé en plein divan et condamné aux galères, parce que la justice des Turcs ne punit jamais de mort les crimes qui n'ont pas été exécutés.

Cfearles XII, toujours persuadé que tôt ou tard il réussirait à faire déclarer l'empire turc contre celu* de Russie, n'accepta aucune des propositions qui tendaient à un retour paisible dans ses Etats ; il ne cessait de représenter comme formidable aux Turcs ce même czar qu'il avait si longtemps méprisé; ses émissaires insinuaient sans cesse que Pierre Alexiowitz voulait se rendre maître de la navigation de la mer Noire ; qu'après avoir subjugué les Cosaques, il en voulait à la Tartarie Crimée. Tantôt ses représentants animaient la Porte, tantôt les ministres russes les rendaient sans effet.

Tandis que Charles XII faisait ainsi dépendre sa destinée des volontés des vizirs, qu'il recevait des bienfaits et des affronts d'une puissance étrangère, qu'il faisait présenter des

pîacets au sultan, qu'il subsistait de ses libéralités dans un désert, tous ses ennemis réveillés attaquaient ses Etats.

La bataille de Pultava fut d'abord le signa! d'une révolution dans la Pologne. Le roi Auguste y retourna, protestant contre son abdication, contre la paix d'Altranstadt, et accusant publiquement de brigandage et de barbarie Charles XII, qu'il ne craignait plus. Il mit en prison Fingsten et Imhof, ses plénipotentiaires, qui ayaient signé son abdication, comme s'ils avaient en cela passé leurs ordres et trahi leur maître. Ses troupes saxonnes, qui avaient été le prétexte de son détrônement, le ramenèrent à Varsovie, accompagné de la plupart des palatins polonais, qui, lui ayant autrefois juré fidélité, avaient fait depuis les mêmes serments à Stanislas et revenaient en faire de nouveaux à Auguste. Siniawsky même rentra dans son parti, et, perdant l'idée de se faire roi, se contenta de rester grand générai de la couronne. Flemming son premier ministre, qui avait été obligé de quitter pour un temps la Saxe de peur d'être livré avec Patkoul, contribua alors, par son adresse, à ramener à son maître une grande partie de la noblesse polonaise.

Le pape releva ses peuples du serment de fidélité qu'ils avaient fait à Stanislas. Cette démarche du saint-pére faite à propos, et appuyée des forces d'Auguste, fut d'un assez

grand poids ; elle affermit le crédit de la cour de Rome en Pologne, où l'on n'avait nulle envie de contester alors aux premiers pontifes le droit chimérique de se mêler du temporel des rois; chacun retournait volontiers sous la domination d'Auguste, et recevait sans répugnance une absolution inutile, que le nonce ne manqua pas de faire valoir comme nécessaire.

La puissance de Charles et la grandeur de la Suède touchèrent alors à leur dernier période. Plus de dix têtes couronnées voyaient depuis longtemps avec crainte et avec envie la domination suédoise s'étendant loin de ses bornes naturelles, au delà de la mer Baltique, depuis la Dwina jusqu'à l'Elbe. La chute de Charles et son absence réveillèrent les intérêts et les jalousies de tous ces princes, assoupie longtemps par des traités et par l'impuissance de les rompre.

Le czar, plus puissant qu'eux tous ensemble, profitant de la victoire, prit Viborg et toute la Carélie, inonda la Finlande de troupes, mit le siège devant Riga et envoya un corps d'armée en Pologne, pour aider Auguste à remonter sur le trône. Cet empereur était alors ce que Charles avait été autrefois, l'arbitre de la Pologne et du Nord; mais il ne consultait que ses intérêts, au lieu que Charles n'avait jamais écouté que ses idées de vengeance et de gloire. Le monarque suédois avait secouru ses

alliés et accablé ses ennemis, sans exiger le moindre fruit de ses victoires; le czar, se conduisant plus en prince et moins en héros, ne voulut secourir le roi de Pologne qu'à condition qu'on lui céderait la Livonie, et que cette province, pour laquelle Auguste avait allumé la guerre, resterait aux Moscovites poui toujours.

Le roi de Danemark, oubliant le traité de Travendahl, comme Auguste celui d'Altranstadt, songea dès lors à se rendre maître des duchés de Holstein et de Brème, sur lesquels il renouvela ses prétentions, le roi de Prusse avait d'anciens droits sur la Poméranie suédoise, qu'il voulait faire revivre; le duc de Mecklembourg voyait avec dépit que la Suède possédât encore Wismar, la plus belle ville du duché; ce prince devait épouser une nièce de l'empereur moscovite, et le czar ne demandait qu'un prétexte pour s'établir en Allemagne, à l'exemple des Suédois; Georges, électeur de Hanovre, cherchait, de son côté, à s'enrichir des dépouilles de Charles ; l'évêque de Munster aurait bien voulu faire valoir quelques droits^ s'il en avait eu le pouvoir.

Douze à treize mille Suédois défendaient la Poméranie et les autres pays que Charles possédait en Allemagne : c'était là que la guerre allait se porter. Cet orage alarma l'empereur et ses alliés. C'est une loi de l'empire que quiconque attaque une de ses provinces

est réputé l'ennemi de tout le corps germanique,

Mais il y avait encore un plus grand embarras; tous ces princes, à la réserve du ezar, étaient réunis alors contre Louis XIV, dont la puissance avait été quelque temps aussi redoutable à l'empire que celle de Charles.

L'Allemagne s'était trouvée, au commencement du siècle, pressée, du Midi au Nord, entre les armées de la France et de la Suéde. Les Français avaient passé le Danube, et les Suédois l'Oder : si leurs forces, alors victorieuses, s'étaient jointes, l'empire eût été perdu. Mais la mêmf fatalité qui accabla la Suède avait aussi humilié la France : toutefois , la Suède avait encore des ressources, et Louis XIV faisait la guerre avec vigueur, quoique malheureusement. Si la Poméranie et le duché de Brème devenaient le théâtre de la guerre, il était à craindre que l'empire n'en souffrît, et qu'étant affaibli de ce côté, il n'en fût moins fort contre Louis XIV. Pour prévenir ce danger, l'empereur, les princes d' Allemagne, Anne, ^5ine d'Angleterre, les Etats généraux dee Provinces-Unies, conclurent à la Haye, sur la An de 1709, un des plus singuliers traités que jamais on ait signés.

Il fut stipulé par ces puissances que la guerre contre les Suédois ne se ferait pas en Porémanie, ni dans aucune des provinces de l'Allemagne, et que les ennemis de Charles Xïî

pourraient l'attaquer partout ailleurs. Le roi de Pologne et le czar accédèrent eux-mêmes à ce traité : ils y firent insérer un article aussi extraordinaire que le traité même : ce fut que les douze mille Suédois qui étaient en Poméranie n'en pourraient sortir pour aller défendre leurs autres provinces.

Pour assurer 1 exécution de ce traité, on proposa d'assembler une armée conservatrice de cette neutralité imaginaire : elle devait camper sur le bord de l'Oder. C'eût été une nouveauté singulière qu'une armée levée pour empêcher une guerre ; ceux même qui devaient ia soudoyer avaient pour la pluparf beaucoup d'intérêt à faire cette guerre, qu'on prétendait écarter, le traité portait. qu'elle serait composée des troupes de l'empereur, du roi de Prusse, de l'électeur de Hanovre, du landgrave de Hesse, de l'évêque de Munster.

Il arriva ce qu'on devait naturellement attendre d'un pareil projet : il ne fut point exécuté , les princes qui devaient fournir leur contingent pour lever cette armée ne donnèrent rien ; il n'y eut pas deux régiments formés; on parla beaucoup de neutralité, personne ne la garda ; et tous les princes du Nord qui avaient des intérêts à démêler avec le roi de Suède restèrent en pleine liberté de se dis* puter les dépouilles de ce prince.

Dans ces conjonctures, le czar, après avoir laissé ses troupes en quartier dans la Lithua*

aie et avoir ordonné le siège de Riga, s'en retourna à Moscou étaler à ses peuples un appareil aussi nouveau que tout ce qu'il avait fait jusqu'alors dans ses Etats; ce fut un triomphe tel à peu près que celui des anciens Romains. ïl fit son entrée dans Moscou sous sept arcs triomphaux dressés dans les rues, ornés de tout ce que le climat peut fournir, et de ce que le commerce florissant par ses soins y avait pu apporter : un régiment des gardes commençait la marche, suivi des pièces d'artillerie prises sur les Suédois à Lesno et à Pultava; chacune était tramée par huit chevaux couverts de housses d'écarlate pendantes à terre ; ensuite venaient les étendards, les timbales, les drapeaux gagnés à ces deux batailles, portés par les officiers et par les soldats qui les avaient pris ; toutes ces dépouilles étaient suivies des plus belles troupes du czar.

Après qu'elles eurent défilé, on vit sur un char fait exprès paraître le brancard de Charles XII, trouvé sur le champ de bataille de Pultava, tout brisé de deux coups de canon ; derrière ce brancard marchaient, deux à deux, tous les prisonniers : on y voyait le comte Piper, premier ministre de Suède, le célèbre maréchal Renschild, le comte de Lewenhaupt, les généraux Slipenback, Stackelberg, Hamilton, tous les officiers et les soldatSj qu'on dispersa depuis dans la grande

Russie* Le czar paraissait immédiatement après eux, sur le même cheval qu'il avait monté à la bataille de Pultava: à quelques pas de lui on voyait les généraux qui avaient eu part au succès de cette journée ; un autre régiment des gardes venait ensuite, les cha« riots de munitions des Suédois fermaient la marche.

Cette pompe passa au bruit de toutes les cloches de Moscou, au son des tambours, des timbales, des trompettes, et d'un nombre infini d'instruments de musique qui se faisaient entendre par reprises, avec les salves de deux cents pièces de canon, et les acclamations de cinq cent mille hommes , qui s'écriaient : « Vive l'empereur notre père ! » à chaque pause que faisait le czar dans cette entrée triomphale.

Cet appareil imposant augmenta la vénération de ses peuples pour sa personne : tout ce qu'il avait fait d'utile en leur faveur le rendait peut-être moins grand à leurs yeux. Il fit cependant continuer le blocus de Riga. Les généraux s'emparèrent du reste de la Livonie et d'une partie de la Finlande ; en même temps, le roi de Danemark vint avec toute sa flotte faire une descente en Suède : il y débarqua dix-sept mille hommes, qu'il laissa sous la conduite du comte de Rêventiav.

La Suède était alors gouvernée par une ré*

gence composée de quelques sénateurs que le roi établit quand il partit de Stockholm. Le corps du sénat, qui croyait que le gouvernement lui appartenait de droit, était jaloux de la régence. L'Etat soufrrit de ces divisions ; mais quand, après la bataille de Pultava, la première nouvelle qu'on apprit dans Stockholm fat que le roi était à Bender à la merci des Tartares et des Turcs, et que les Danois étaient descendus en Scanie, où ils avaient pris la ville d'Helsingborg, alors les jalousies cessèrent; on ne songea qu'à sauver la Suède. Elle commençait à être épuisée de troupes réglées; car, quoique Charles eût toujours fait ses grandes expéditions à la tête de petites armées, cependant les combats innombrables qu'il avait livrés, pendant neuf années, la nécessité de recruter continuellement ses troupes, d'entretenir ses garnisons et les corps d'armée qu'il fallait toujours avoir sur pied dans la Finlande, dans l'Ingrie, la Livonie, la Poméranie, Brème, Verden, tout cela avait coûté à la Suède, pendant l€ cours de la guerre, plus de deux cent cinquante mille soldats ; il ne restait pas huit mille hommes d'anciennes troupes, qui, avec les milices nouvelles, étaient les seules ressources de la Suède.

La nation est née belliqueuse, et tout peuple prend insensiblement le génie de son roi. On ne s'entretenait, d'un bout du pays à l'autre, que des actions prodigieuses de Charles,

de ses généraux, et des vieux corps quî avaient combattu sous eux à Narva, à la Dwina, 3 Clissau, à Pultusk, à Hollosin ; les moindres Suédois en prenaient un esprit d'émulation et de gloire; la tendresse pour leur roi, la pitié, la haine irréconciable contre les Danois, s'y joignirent encore. Dans bien d'autres pays les paysans sont esclaves ou traités comme tels ; ceux-ci,' faisant un corps dans l'Etat, se regardaient comme des citoyens et se formaient des sentiments plus grands ; de sorte que ces milices devenaient en peu de temps les meilleures troupes du Nord.

Le général Steinbock se mit, par ordre de la régence, à la tête de huit mille hommes d'anciennes troupes et d'environ douze mille de ces nouvelles milices pour aller chasser les? Danois, qui ravageaient toute la côte d'Helsingborg, et qui étendaient déjà leurs contributions fort avant dans les terres

On n'eut ni le temps ni les moyens de donner aux milices des habits d'ordonnance, la plupart de ces laboureurs vinrent vêtus de leurs sarraux de toile, ayant à leurs ceintures des pistolets attachés avec des cordes. Steinfoock, à la tête de cette armée extraordinaire, se trouva en présence des Danois à trois lieues d'Helsingborg. Il voulut laisser à ses troupes quelques jours de repos, se retrancher, et donner à ses nouveaux soldats le temps de s'accoutumer à l'ennemi ; mais tous ces pay-

sans demandèrent la bataille le même jour qu'ils arrivèrent.

Des officiers qui y étaient m'ont dit les avoir vus alors presque tous écumer de colère, tant la naine nationale des Suédois contre les Danois est extrême î Steinbock profita de cette disposition des esprits, qui, dans un jour de bataille, vaut autant que la discipline militaire ; on attaqua les Danois, et c'est là qu'on vit (ce dont il n'y a peut-être pas deux exemples de plus ) des milices toutes nouvelles égaler dans le premier combat l'intrépidité des vieux corps. Deux régiments de ces paysans armés à la bâte taillèrent en pièces le régiment des gardes du roi de Danemark , dont il ne resta que dix hommes.

Les Danois, entièrement défaits, se retirèrent sous le canon d'Helsingborg. Le trajet dé Suède en Zeelsmd est si court, que le roi de Danemark apprit le même jour à Copenhague la défaite de son armée en Suède; il envoya sa flotte pour embarquer les débris de ses troupes. Les Danois quittèrent la Suède avec précipitation cinq jours après la bataille; mais, ne pouvant emmener leurs chevaux et ne voulant pas les laisser à l'ennemi, ils les tuèrent tous aux environs d'Helsingborg, et; mirent le feu à leurs provisions, brûlant leurs grains et leurs bagages, et laissant dans Helsingborg quatre mille blessés, dont la plus grande partie mourut par l'infection de

■—28tant de chevaux tués et par le défaut de provisions, dont leurs compatriotes mêmes les privaient pour empêcher que les Suédois n'et jouissent.

Dans le même temps, les paysans de la Dalécartie ayant ouï dire, dans le fond de leurs forêts, que leur roi était prisonnier chez les Turcs, députèrent à la régence de Stockholm et offrirent d'aller à leurs dépens, au nombre de vingt mille, délivrer leur maître des mains de ses ennemis. Cette proposition, qui marquait pluè de courage et d'affection qu'elle n'était utile, fut écoutée avec plaisir, quoique rejetée, et on ne manqua pas d'en instruire le roi en lui envoyant le détail de la bataille d'Helsingborg.

Charles reçut dans son camp, prés de Bender, ces nouvelles consolantes au mois de juillet 1710. Peu de temps après, un autre événement le confirma dans ses espérances.

Le grand vizir Couprougli, qui s'opposait à ses desseins, fut déposé après deux mois de ministère. La petite cour de Charles XII et ceux qui tenaient encore pour lui en Pologne publiaient que Charles faisait et défaisait les vizirs et qu'il gouvernait l'empire turc du fond de sa retraite de Bender. Mais il n'avait aucune part à la disgrâce de ce favori ; la rigide probité du vizir fut, dit-on, la seule cause de sa chute. Son prédécesseur ne payait point les janissaires du trésor im-

périal, mais de l'argent qu'il faisait venir par ses extorsions ; Couprougli les paya de l'argent du trésor. Achmet lui reprocha qu'il pré' ferait l'intérêt des sujets à celui de l'empereur. « Ton prédécesseur Chourlouli, lui dit-il, savait bien trouver d'autres moyens de payer mes troupes. » Le grand vizir répondit : « S'il avait l'art d'enrichir Ta Hautesse par des rapines j c'est un art que je me fais gloire d'k gnorer. »

Le secret profond du sérail permet rare* ment que de pareils discours transpirent dans le public ; mais celui-ci fut su avec la disgrâce de Couprougli. Ce vizir ne paya point sa hardiesse de sa tête , parce que la vraie vertu se fait quelquefois respecter lors même qu'elle déplaît ; on lui permit de se retirer dans Pile de Négrepont. J'ai su ces particularités par des lettres de M. Bru , mon parent , premier drogman à la Porte Ottomane , et je les rapporte pour faire connaître l'esprit de ce gouvernement.

Le Grand Seigneur fit alors revenir d'Alep Baltagi-Méhémet , pacha de Syrie , qui avait déjà été grand vizir avant Chourlouli. Les baltagis du sérail , ainsi nommés de balta , qui signifie cognée, sont des esclaves qui coupent le bois pour l'usage des princes du sang ottoman et des sultanes. Ce ministre avait été baltagi dans sa jeunesse, et en avait toujours retenu le nom, selon la coutume des Turcs^

qui prennent sans rougir le nom de leur première profession, ou celle de leur père, ou du lieu de leur naissance.

Dans le temps que Baltagi-Méhémet était valet dans le sérail, il fut assez heureux pour rendre quelques petits services au prince Achmet, alors prisonnier d'Etat sous l'empire de son frère Mustapha ; on laisse aux princes du sang ottoman, pour leurs plaisirs, quelques femmes d'un âge à ne plus avoir d'enfants (et cet âge arrive de bonne heure en Turquie), mais assez belles encore pour plaire. Achmet, devenu sultan, donna une de ses esclaves qu'il avait beaucoup aimée en mariage à Baltagi-Méhémet. Cette femme , par ses intrigues, fit son mari grand vizir ; une autre intrigue le déplaça, et une troisième le ût encore grand vizir.

Quand Baltagi-Méhémet vint recevoir le bui ae l'empire, il trouva le parti du roi de Suède dominant dans le sérail. La sultane-validé, Aii-Coumourgi, favori du Grand Seigneur, le kisla-aga, chef des eunuques noirs, et l'aga des janissaires, voulaient la guerre contre le czar; le sultan y était déterminé. Le premier ordre qu'il donna au grand vizir fut d'aller combattre les Moscovites avec deux cent mille hommes. Baltagi-Méhémet n'avait jamais fait la guerre ; mais ce n'était point un imbécile , comme les Suédois mécontents de lui l'ont représenté. Il dit au Grand Seigneur, en rece-

?ant de sa main un sabre garni de pierreries : Ta ïïautesse sait que j'ai été élevé à me servir d'une hache pour fendre du bois, et non d'une épée pour commander tes armées ; je tâcherai de te bien servir; mais si je ne réussis pas, souviens-toi que je t'ai supplié de ne me le point imputer. » Le sultan l'assura de son amitié, et le visir se prépara à obéir.

La première démarche de la Porte Ottomane fut de mettre au château des Sept-Tours l'ambassadeur moscovite. La coutume des Turcs est de commencer d'abord par faire arrêter les ministres des princes auxquels ils déclarent la guerre; observateurs de l'hospitalité en tout le reste , ils violent en cela le droit le plus sacré des nations. Ils commettent cette injustice sous prétexte d'équité, s'imaginant ou voulant faire croire qu'ils n'entreprennent jamais que de iustes guerres, parce qu'elles sont consacrées par l'approbation de leur muphti. Sur ce principe, ils se croient armés pour châtier les violateurs de traités, que souvent ils rompent eux-mêmes, et croient punir les ambassadeurs des rois leurs ennemis comme complices des infidélités de leurs maîtres.

A cette raison se joint le mépris ridicule qu'ils affectent pour les princes chrétiens et pour les ambassadeurs, qu'ils ne regardent d'ordinaire que comme des consuls de marchands.

Le khan des Tartares de Crimée, que nous nommons le khan, reçut ordre de se tenir prêt avec 40,000 Tartares. Ce prince gouverne le Nagaï, le Bulziack, avec une partie de la Circassie, et toute la Crimée, province connue dans Pantiquité sous le nom de Chersonèse Taurique, où les Grecs portèrent leur commerce et leurs armes, et fondèrent de puissantes villes, et où les Génois pénétrèrent depuis, lorsqu'ils étaient les maîtres du commerce de l'Europe. On voit en ce pays des ruines des villes grecques, et quelques monuments des Génois , qui subsistent encore au milieu de la désolation et de la barbarie.

Le khan est appelé par ses sujets empereur; mais avec ce grand titre il n'en est pas moins l'esclave de la Porte. Le sang ottoman dont les khans sont descendus et le droit qu'ils prétendent à l'empire des Turcs, au défaut de la race du Grand Seigneur, rendent leur famille respectable au sultan même, et leurs personnes redoutables ; c'est pourquoi le Grand Seigneur n'ose détruire la race des khans tartares ; mais il ne laisse presque jamais vieillir ces princes sur le trône. Leur conduite est toujours éclairée par les pachas voisins, leurs Etats entourés de Janissaires, leurs volontés traversées parles grands vizirs, leurs desseins toujours suspects. Si les Tartares se plaignent du khan, la Porte le dépose sur ce prétexte; s'il en est trop aimé, c'est un plus grand crime

dont il est plus tôt puni ; ainsi presque tous passent de la souveraineté à l'exil, et finissent leurs jours à Rhodes , qui est d'ordinaire leur prison et leur tombeau,

Les Tartaree leurs sujets sont les peuples les plus brigands de la terre, et en même temps (ce qui semble inconcevable) les plus hospitaliers ; ils vont à cinquante lieues de leur pays attaquer une caravane, détruire des villages ; mais qu'un étranger, quel qu'il soit, passe dans leur pays, non-seulement il est reçu partout, logé et défrayé, mais, dans quelque lieu qu'il passe, les habitants se disputent l'honneur de l'avoir pour hôte ; le maître de la maison, sa femme, ses filles, le servent à l'envie. Les Scythes, leurs ancêtres, leur ont transmis ce respect inviolable pour l'hospitalité, qu'ils ont conservé, parce que le peu d'étrangers qui voyagent chez eux, et le bas prix de toutes les denrées, ne leur rendent point cette vertu trop onéreuse. Quand les Tartares vont à la guerre avec l'armée ottomane, ils sont nourris par le Grand Seigneur; le butin qu'ils font est leur seule paye ; aussi sont-ils plus propres à piller qu'à combattre régulièrement'

Le khan, gagné par les présents et par les intrigues du roi de Suède, obtint d'abord que le rendez-vous général des troupes serait a Bender même, sous les yeux de Charles XII, afin de lui marquer mieux que c'était pour lui qu'on faisait la guerre.

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