TOME II
de franchise, et jeté dans les prisons de Pévêché. Les religieux battus se plaignirent, le Parlement évoqua l'affaire, et un arrêt du 24 juin 1467 condamna Miles à 500 livres de dommagesintérêts envers le couvent, à 400 livres d'amende envers le Roi et à 100 livres d'aumônes. Le prélat ne se décida à payer qu'après la saisie de son temporel exécutée au mois d'août par M* Jean Damoiseau, conseiller commis à l'exécution de l'arrêt \ Miles ne se borna pas à chicaner les ecclésiastiques; la ville eut également à se plaindre de ses procédés. Il avait fait construire sur la rivière , au lieu de Boizard ' , en amont de Pontgouin , une forge grossière qui retenait le cours de l'eau. Le procureur du Roi au bailliage et le procureur des habitants se portèrent complaignants en cas de nouvclletc et obtinrent, le 19 janvier 1467 , des lettres-royaux prescrivant au bailli de faire mettre, après information , la chaussée de Boizard dans son ancien état, tellement que le cours de la rivière ait sa pleine vuidange comme auparavant. Le 13 mai, le bailli reçut commission d'assigner l'Evêquc pour voir entériner ces lettres-royaux. Louis XI étant venu à Chartres sur ces entrefaites , les habitants , pour éviter les lenteurs de la procédure, sollicitèrent le règlement immédiat , par provision , de l'cchantillon ou repère du moulin de Boizard. Leur demande fut accueillie, et, lo 20 mai, MM. Regnault de Dormans, conseiller et maître des requêtes de l'Hôtel, et Pierre Salât, conseiller au Parlement, commissaires en cette partie, se rendirent à Boizard pour mettre à exécution les nouvelles lettres données par le Roi. Lo procès-verbal dressé par ces commissaires indique qu'après visite des lieux, ils firent placer dans l'étang, pour servir d'échantillon et fixer la hauteur et retenue, deux grosses pièces de bois, l'une au milieu de la chaussée, en la pale par où Veau se décharge pour faire
1 Doyen, vol. t«, p. 369 et suiv « Commune de Pontgouin.
tourner la roue du martinet de la forge , et Pautre , près du bout de la chaussée , vers le chemin tendant de Pontgouin à Belhomert. Miles, ayant interjeté appel de cette provision, fut ajourné pour le 20 juin devant la chambre des enquêtes du Mais à fin d'entérinement des lettres-royaux. Pour rendre plus complète encore Pexécution provisoire, Me Jean Jolis , procureur des habitants , assisté de Macé Godefroy , tabellion-juré, et du sergent Thomas Leporc, se transporta le 7 juin à Boizard, et là, en présence des forgerons et de Jean Hermen , leur maître , fit enfoncer dans les pièces de bois plantées par ordre des commissaires royaux, aux endroits déterminés par eux , deux gros clous à tête , à fleur de lys. Mesure prise par Hamen de la hauteur de Peau , à partir du fond jusqu'aux clous , il fut trouvé cinq pieds et demi moins un pouce \ 11 est probable que la provision fut maintenue définitivement par les requêtes du Palais et que Miles se tint pour battu.
I^ouis XI habita Chartres et Meslay pendant la fin de mai et le mois de juin 1467. L'activité multiple de ce monarque suffisait à tout; en même temps qu'il suivait les pèlerinages, il surveillait les frontières de Bretagne, renforçait les compagnies d'ordonnances et donnait une organisation militaire aux métiers de Paris. Plusieurs ordonnances, datées de Chartres les 24 et 26 juin , modifièrent les statuts de soixante-une bannières bourgeoises , sans oublier les corporations des notaires, des écoliers, officiers et suppôts de V Université *. Pendant que Louis était à Meslay, il appela près de lui M* Jean le Boulanger, président au Parlement, et plusieurs conseillers et bons marchans de Paris , les envoya conférer à Chartres avec son conseil, et, d'après leur avis, adopta, pour repeupler
1 Pièces relatives à la navigation; Archives départ. Ce règlement du moulin de fioizanl est probablement le plus ancien qui soit connu.
• Ordonn. des Bois de France, vol. XVI , p. 581 et suiv. — Chron. de Jean 4e Troyes, p. 277.
la capitale fort dépopulée pour les guerres et mortalitez , un moyen qui avait déjà été employé à Saint-Malo et à Valenciennes : ce fut Raccorder le séjour de Paris , en toute franchise, aux gens coupables de meurdre, furt, larrecins, piperies, etc. C'était donner de singuliers compagnons aux bons marchands parisiens \
Les hostilités entamées en Normandie et dans le Maine par les ducs de Bretagne et d'Alençon, partisans de Charles, frère du Roi, ramenèrent vers le mois d'octobre Louis XI dans notre ville où il fist venir et arriver la plus grand partie de son artillerie t qui lors estoit à Orléatis. Le séjour du Roi à Chartres fut de plus d'un mois; il y suivit les mouvements de Tannée du maréchal de Lohéac qui mettoit en ses mains Alençon et les villes du Perche , conclut une trêve avec le duc de Bourgogne, noua des pourparlers avec les princes alliés de son frère * et réorganisa le Parlement de Bordeaux \ Vers le 20 novembre , le monarque quitta Chartres pour se rendre à Notre-Dame de Cléry. Ce fut à la suite de ce voyage (14 décembre) que Louis accorda aux habitants la pêche des fossés, comme indemnité des dépenses faites par la ville pour l'entretien des fortifications *.
Malgré sa diplomatie, Louis XI n'avait pu amener son frère Charles à renoncer à la Normandie qui lui appartenait à titre d'apanage. Afin de s'autoriser de l'opinion populaire dans une question qui intéressait à un si haut point l'unité nationale , il se décida à convoquer les États-généraux à Tours, pour le 1" avril 1468. Les députés du bailliage de Chartres, nom-
1 Jean de Troyts, p. 278 et 279.
« lb., p. 283.
* Ordonn. des Rois de Fronce, vol. XVII , p. 29. — Lettres datées de Chartres, le 3 novembre; le cardinal d'Angers (Ballue), les sires de Craon et deCrusso), présents au Conseil.
4 Voir volume 1er, p. 310, note lre. — Le compte de Jean Hardy, receveur du domaine de Chartres, pour l'année 1473, donne à ce titre la date du 14 décembre 1472. (Extraits des Utres qui sont au logis de Madame de ChonviUier ; Recueil de Laisné, vol. 4 , p. 147.)
in
rués dans une assemblée tenue le 20 mars sous la présidence de M° Michel Grcnet , lieutenant-général , furent , pour le clergé, M* Jean Escombart, docteur en théologie et chanoine de Notre-Dame; pour la noblesse, le sire Michel de Crouy, écuyer, seigneur de Saint-Piat; et, pour le Tiers-État, M* Jean Cadou, licencié ès-lois \ Les États donnèrent pleine satisfaction au Roi. Le sire Jean do Rochechouart , qui visitait quelquefois son bailliage, mourut à la tour de Chartres le 7 novembre; on lui fit de magnifiques obsèques et il fut inhumé à l'Hôtel-Dieu \
Les séjours prolongés de Louis XI à Chartres avaient fait reconnaître à ce monarque intelligent tout l'avantage que la navigation de l'Eure pouvait procurer aux provinces arrosées par la Seine. A l'aide de la protection royale, on avait momentanément triomphé des obstacles suscités par les riverains ; un quai avait été construit dans la ville même * et une grande quantité de blé , vins et autres marchandises prenaient depuis quelque temps le chemin de la rivière. Mais, pour rentrer dans la dépense nécessitée par l'établissement du port d'embarquement, on avait dû asseoir des droits sur les marchandises; or, les marchands, afiu d'éviter ces droits, tournaient la ville et allaient embarquer leurs denrées audessous. Le préjudice que cette manœuvre causait au commerce chartrain était immense; les magistrats s'en émurent et firent de telles remontrances au Roi qu'il leur permit, par lettres du 19 juillet 1469, de lever, pendant six ans, deux sous six deniers sur chaque tonneau de vin passant et repassant autour de la ville et mené en rivière ailleurs qu'au port, autant sur chaque charretée de grains et sur chaque
1 Archives impér., section hist., série F, carton 963. — On trouvera dans l'Appendice n° 2, ûn de ce volume , la liste des notables qui prirent part à cette élection.
* Résumé de l'hist. de Chartres, provenant du médecin Marie Saint-Ursin; mss. de la Bibliot. commun., I G9, 2e partie. — Hecueil de baitné, vol. i», p. 43.
* Ce quai était compris entre les arches de Léthiniére et le pont des Minimes; les bateaux passaient sous l'arche de l'église Saint-André.
baril de harengs blancs, et douze deniers sur chaque millier de harengs saurs; par complément, la même ordonnance disposa que les droits à percevoir au quai de Chartres ne seraient que de quatre deniers tournois sur chaque tonneau de vin ou chaque muid de grains et de deux deniers tournois sur chaque baril de harengs !. C'était faire bon marché de la liberté du commerce.
Ces lettres furent suivies des statuts , constitutions et coutumes de la rivière de Seine et des autres y descendantes, par lesquels on renouvela la défense aux riverains de faire des édifices et empêchements dans les rivières, comme vannes, gros pieux, moulins et pêcheries, arbres plantés, islcs, hayes, buissons, saulsayes, nuisibles aux nefs, bateaux, vaisseaux montans et avalans, passans et repassans, de diminuer la largeur du chemin de hallage qui devait être de 24 pieds pour le trait des chevaux ou de rétrécir les arches, voies , gorts et pertuis , pour jmsser et repasser lesdits bateaux et nefs, lesquels Je toute ancienneté devaient avoir aussi 24 pieds ". Enfin , pour armer d'un nouvel instrument de résistance les habitants intéressés au port de la rivière , le Roi confirma le 5 novembre 1470, les lettres données par son père en 1446 , relativement à la mise à exécution du projet de navigation \ Ces mesures , dont on se promettait une grande efficacité , étaient dues à l'initiative du corps de ville composé alors de MM. Adam de Montescot et Hercule Broisset, procureurs aux négoces , Jean de Montescot , licencié ès-lois , avocat et conseiller des habitants, et Jean de Champrond, Antoine de Nevcrs, Jacques Thomas, Colin des Moulins, Jean Poulain, Gilles Levasseur, Michel Jouet, Philippe Couldray, Gilles Mahon , échevins.
1 Pièces relatives à la navigation; Arch. départ.
• Ib.
• Ib. Lettres données au Monlik-lcs-Tours , en présence du comte de Dammartin, Grand-Maître de l'Hôtel, et de M« Pierre Doriote, Général des finances.
On se trompait cependant , et jamais l'affaire de la navigation , déjà tant de fois ballottée , n'était entrée dans une passe plus dangereuse. Gomme il arrive assez souvent, le plus grand mal partit du champion le moins redoutable en apparence. \jd sire Jean Morhier , chevalier , homme d'armes de la compagnie du maréchal de Lohéac et seigneur de Villiers, possédait sur la rivière quelques moulins , ruinés depuis longtemps par les guerres, aux lieux appelés la Vieux-Fontaine, Romilly, Chandelles, le Boulay et Chandres. Voyant que plusieurs propriétaires de moulins s'étaient fait allouer, pour le passage des bateaux, des droits de travers ou pontage, il s'imagina de reconstruire tant bien que mal le moulin de Chandres , et de fermer complètement la rivière par un barrage et une chaussée en pilotis. Lorsque les Chartrains en furent informés, ils invitèrent Morhier à soumettre ses prétentions à un jugement arbitral; ce dernier parut y consentir, tout en répétant le dicton : qui met son chaperon en arbitrage il en perd toujours la cornette , et , le 22 octobre 1471 , il fit choix pour ses experts du bailli d'Evrcux et de M* Jean Cadou , quoique chartrain ; de son côté, la ville donna ses pouvoirs à Me Hector Renouard , chantre de Notre-Dame, et à Me Jean Grenet ; au jour fixé, qui était le samedi devant la Toussaint, les experts de Morhier firent défaut. Cependant, le 30 novembre, le nommé Letourneur étant arrivé avec son bateau près du moulin de Chandres , voulut franchir le passage malgré l'obstacle; mais au moment où il s'engageait dans la guaize, Guyot Benoist , sergent de la dame Jeanne de Bretaigne , épouse du sire Morhier , lui intima l'ordre de rétrograder , sous peine de 60 sous d'amende. Le batelier obéit, non sans protester , et vint faire son rapport aux officiers de Chartres. Comme Morhier manquait , en cette circonstance , à la promesse qu'il avait faite de ne pas entraver la navigation jusqu'au prononcé des experts , M* Jean Baudry , nouveau lieutenant-général , donna commission au sergent Thomas
Leporc de faire passer le bateau de force. Le sergent se rendit, en conséquence , à Chandres , le 2 décembre , assisté du substitut du procureur du Roi , du procureur des marchands et de trois pionniers , et sur le refus du meunier d'ôter les pieux du barrage , il fit attaquer la chaussée par les ouvriers. A peine ce travail de démolition était-il commencé, que le sergent et les domestiques de la dame Morbier, accourant aux cris du meunier, se jetèrent eu armes sur les travailleurs, les forcèrent à prendre la fuite, enlevèrent les marchandises, percèrent le bateau de plusieurs trous afin qu'il prît Peau, et emmenèrent avec eux les deux chevaux de hallage et leurs conducteurs.
Les gens de Chartres ne pouvaient en rester là. Le dimanche 8 décembre, les sergents Thomas Leporc, Colin Chamault et Etienne Bonot , ayant reçu commission du lieutenant-général d'appréheuder au corps les serviteurs de Morhier, s'acheminèrent au point du jour vers le château de Villicrs , accompagnés de quelques arbalétriers et volontaires de la ville \ armés et embâlonnés d'arcs, trousses, arbalestes, voulgcs , perluisancs et autres bâtons invasibles; ils enfoncèrent les portes de la basse-cour et des étables, délivrèrent les charretiers, se saisirent des deux chevaux et arrêtèrent deux valets * ; ils allèrent ensuite fouiller le cabaret tenu à l'entrée du château par Guyot Benoist, sergent de Morhier, qui s'était enfui, puis ils se retirèrent avec leurs prisonniers. Toutefois l'expédition n'avait pu se faire si secrètement que les vassaux de Morhier n'en eussent eu soupçon ; ils s'étaient mis aux
1 Celle troupe se composait de 20 hommes, suivant une requête au Parlement
Krésentéc par Thomas Leporc, le 14 janvier 1473; de 80, suivant la plaidoirie de ianterre, avocat de Morhier; do 200 et plus, suivant les lettres-royaux obtenus par Morhier le 16 décembre 1471. On peut juger, d'après cela, de la confiance qu'il {allait accorder aux allégations des parties.
» Nanterrc , avocat de Morhier , dit , dans sa plaidoirie , que les agresseurs voyant la dame Morhier à l'une des fenêtres du château , s'efforcèrent de la tuer , quoique prête d'accoucher, en lui tirant trois viretons. Si ce fait eut été vrai, Morhier n'eut pas manqué de le relater dans les lettres-royaux du 10 décembre 1471 . où la conduite des Chartrains est représentée sous les couleurs les plus noires,
aguets, et voyant leurs adversaires en force, ils avaient couru en toute hâte donner l'alarme à Nogent-le-Hoi. Les Nogentais prirent aussitôt les armes et atteignirent la troupe chartraine à deux lieues de Villiers, près de Pendroit appelé la Valléeaux-Loups; on essaya d'abord de s'expliquer, mais on en vint bientôt aux coups et le sang coula de part et d'autre ; plusieurs Chartrains furent navrés, le sergent Bonot reçut une pertuisane de quatre doigts sous l'aisselle , et Mathery Chifflet une horrible blessure à la gorge ; de leur côté , les Nogentais attrapèrent quelques horions , et le nommé Michaud , palefrenier du sire Morhier, fut tué raide d'un raillon tiré par le chartrain Jean Dubois 1 . Le champ de bataille resta aux Nogentais qui ressaisirent les prisonniers et obligèrent Leporc et consorts à battre promptement en retraite.
La querelle avait pris de telles proportions que le fond de l'affaire était presque oublié et que les parties ne songeaient plus qu'à s'entreprendre au criminel, pourguet-apens, voies de fait, meurtre, etc. Morhier prit l'avance; il obtint, le 16 décembre, des lettres-royaux prescrivant une enquête sur les excès , crimes , maléfices , commis et perpétrés par Thomas Leporc. Mais les Chartrains étaient les plus forts ; sur le rapport des officiers du bailliage et de la ville , le Roi , en son grand-conseil séant au Montils-les-Tours , le 18 décembre , et de l'avis de Tristan Lhermite , Grand-Prévôt de l'Hôtel , ordonna à Pierre Lhermite , fils de Tristan , son pannetier , de prendre le chemin de Villiers avec les gens de guerre delà compagnie de la Prévôté, de faire une instruction sommaire des excès allégués contre les domestiques de Morhier, et, en cas de preuve suffisante, de faire réaumant raser toute la fortification de la maison de Morhier, afin que tous autres y prennent exemple et que la force et autorité demeure à justice. Celte exécution consommée , Pierre
1 Des lettres de rémission Turent accordées à Jean Dubois au mois d'avril 1474. (Ordonn. des Rois de France, vol. XVII, p. Mil.)
Lhermite devait se transporter à Nogent-le-Roi et exiger des officiers du sire de Brezé la remise des prisonniers délivrés le 8 décembre, ou , sur leur refus, mettre sous la main du Roi la terre et seigneurie de Nogent. Pierre se hâta d'accomplir son mandat; il se rendit à Chartres, fit information, et, accompagné du lieutenant-général, du sergent Thomas Leporc et autres officiers royaux , gagna le château de Villiers dont il saisit tous les meubles et fit commandement à la dame Morhier <f abattre son hôtel; cette dame se porta sur-le-champ appelante des violences dont elle était l'objet Deux jours après, Lhermite revint avec Leporc, et, comme la démolition n'était pas commencée, il en fit faire le simulacre par des ouvriers qui abattirent une ou deux pierres de la porte du château. Rappelé pour le service du Roi, le fils du fameux Tristan remit aux officiers de Chartres, par lettres du i 4 janvier i 472 adressées à Jean Baudry et Jean Cadou , licenciés-ès-lois , le soin d'exécuter le surplus de sa commission. Le lendemain, 15 janvier, Nicolas Lemercier, huissier au Parlement, et Jacques Burgondy, procureur , porteurs de lettres-royaux obtenues par Morhier, arrivèrent à Chartres, à Y Image Notre- Dame, dans le but de faire prisonniers les gens, arbalestriers et sergents qui avaient exploité à Villiers; mais, lorsqu'ils se présentèrent devant le lieutenant-général pour exhiber leurs lettres , ce magistrat les fit appréhender au corps et jeter en prison, comme rebelles aux ordres de S. M14, puis il dressa procès-verbal des faits en préseuce de Michel de Champrond , avocat du Roi , de Mathurin Bouffineau , procureur du Roi , de Michel Grenet et de Jean de Montescot , licenciés ès-lois.
On avait épuisé à peu près tout ce que la procédure , fort riche de l'époque, pouvait offrir de plus brutal aux plaideurs: lettres-royaux subreptices, commissions contradictoires, in-
1 D'après la plaidoirie de Nanterre , Pierre Lhermite , sommé par les çens de Morhier d'exhiber sa commission, aurait répondu qu'il la leur montrerait lorsqu'ils
auraient tous rte npnHii*
formations sommaires, emprisonnements arbitraires d'officiers chargés de l'exécution des mandements de la justice , instruction simultanée et en sens opposé par le Parlemeut et par la Prévôté de l'Hôtel. Enfin le Parlement, régulièrement saisi de l'affaire civile , rendit, le 23 juin 1473, un arrêt par provision qui condamna 1° Morbier, à détruire son bâtardeau de Chandreset à restituer les chevaux et marchandises indûment saisis par lui; 2° les Charlrains, à construire à leurs frais une porte à bateaux à Chandres et à payer à Morhier 2 sous 6 deniers tournois par bateau montant et 20 deniers tournois par bateau avalant, jusqu'à ce qu'il en ait été réglé autrement par commissaires \
Cette victoire tardive équivalait à une défaite ; deux années s'étaient presque écoulées depuis que les manœuvres de Morhier entravaient la navigation ; d'autres procès, d'autres contestations avaient surgi *, et les quais, écluses, portes à bateaux, tombaient en ruines faute d'entretien pendant ce chômage forcé.
Le Roi se trouvait à Chartres le 19 janvier 1471 3 ; peu de temps après son départ (février), il rendit une ordonnance qui diminua momentanément l'importance du bailliage. Aux termes de cet acte de l'autorité royale, Louis XI donna au comte de Dunois, en échange de la seigneurie de Chastclaillon, les foi et hommages, droits et devoirs, dûs à la couronne, à cause du comté de Chartres, par la chàtellenie d'Auneau appartenant à M"* de la Roche-sur-Yon et par celle de Courville appartenant au sire Louis de Vieuxpont. Il en résulta que les
1 Pièces relatives à la navigation ; Archives départ. — Me* Jean-le-Boulanger , président la Chambre, Ganay, pour le Procureur du Ilot; plaidans : Nanterre, pour Morhier, et Champrood , pour les habitants de Chartres.
* Notamment avec le sire Jacques de Brezé , seigneur de Nogent-le-Roi , et avec M« Pierre Poignant , maître des requêtes de l'Hôtel , seigneur de Marolles et propriétaire d'un pont de pierres de cinq arches situé entre Maintenon et Pierres. (Pièces relatives à la navigation; Arch. départ.)
» Ordonn. des Rois de France, vol. XVD, p. 366. — Privilèges des bouchers, de Beauvais.
appels do ces deux châtellenies furent reportées au bailli de Dunois \ Le recueil des Ordonnances nous montre encore Louis à Chartres-le 28 décembre 1473 *, et nous savons par le chroniqueur Jean de Troyes qu'il traînait alors à sa suite , étroitement enchaîné sur une basse charrette , le nommé Jean Hardy qui avait voulu l'empoisonner à l'instigation du duc Charles de Bourgogne \ Le Roi revint faire ses dévotions à Notre-Dame le 15 août 1474 ; pendant ce voyage , il signa une prolongation de trêve avec son adversaire le duc Charles *, donna une sauve-garde au couvent de Saint-Cheron 8, et remit à la raison Pévêque Miles d'Illiers qui, depuis son installation, n'avait pas encore prêté le serment voulu , à la chapelle Saint- Blanchard de la Tour \
Chartres avait alors pour bailli le sire Guillaume de Courcillon , seigneur de Moléans et de Tillay, conseiller et chambellan du Roi. Ce haut fonctionnaire ou plutôt ses représentants directs, M* Jean Baudry, lieutenant-général, et M* Michel Michon, lieutenaut particulier, paraissent s'être occupés avec une certaine activité des travaux de voirie dans la campagne de la Beauce; des lettres de Louis XI, du 1er mars 1475, font , en effet, connaître que de grandes chaussées de pierres étaient alors en construction entre Chartres et Blois 7. Mais ces entreprises durent être suspendues par la peste violente qui dépeupla Chartres et le pays chartrain en 1476 •; cette année fut néfaste sous plus d'un rapport, car il se passa,
• Ordonn. des Rois de France, vol. XVII, p. 388.
1 Lettres sur les monnaies de France et de Dauphiné et sur les gages des généraux des aides de Paris, (lb., p. 597 et 601.) Le Roi étant à Chartres, le 26 décembre, donna à M« André le Laboureur, son sommelier, l'hôtel du Croissant, à charge de 40 sous de rente. (Compte de Jean Hardy; Recueil Laisné, vol. 4, p. 147.)
» Jean de Troyes, p. 307.
• Ordonn. des Rois de France, vol. XVDI, p. 15.
• Voir vol. 1«, p. 288.
6 Souchct-Etienne , vol. 2; mss. de la Biblioth. communale.
7 Ordonn. des Rois de France, vol. XVIII, p. 90. » Souchct-Etienne, vol. 2
au mois de juin, un événement qui Gt probablement une grande sensation dans la ville : le sire Jacques de Brczé, seigneur de Nogent-le-Roi , dont le nom avait si souvent retenti dans le prétoire du bailliage à propos de la navigation , surprit en adultère sa femme Charlotte de France , la tua et la fit ensevelir dans l'abbaye de Coulombs '.
L'année 4477 s'ouvrit pour Louis XI sous les plus heureux auspices ; son ennemi mortel, Charles de Bourgogne, périt le 5 janvier sous les murs de Nancy. Au lieu de profiter de cette circonstance favorable pour marier le Dauphin avec la princesse Marie, fille unique du duc Charles et héritière de ses immenses possessions, le Roi trouva plus expédient de dépouiller l'orpheline, et, dès le 19 janvier, il fit un appel aux provinces et bonnes villes pour avoir un subside qui lui permît de mettre son projet à exécution. Les archives chartraines conservent en original la lettre que les bourgeois reçurent à cette occasion et par laquelle Louis apprend à ses chers et bien amez qu'attendu que pour reunir, remectre et réduire à la couronne et service de France , les contez de Flandres , Bourgoingnc , Ponthieu , Arthoys, et autres terres et seigneuries que naguères tenoit et occupoit feu Charles en son vivant duc de Bourgoingne, il lui est besoing faire, porter et soutenir de grans fraiz pour la despence de l'artillerie, soulde et paiement des gens des ban, arrière-ban, et francs archiers, oultre les genz de guerre de V ordonnance ordinaire, il a conclud et délibéré requérir, entre autres villes et citez , le corps de sa bonne ville de Chartres de V aider, par manière de prêt , de la somme de 400 escus d'or. Il les prie, en conséquence, de bailler promptement cette somme à Me Pierre de Lailly, receveur général des finances, promettant de la rembourser sur les plus elers deniers des
1 Ckron.de Jean de Troues, p. 324 et 325. Charlotte toit fille naturelle de Charles Vn et d'Agnès Sorel.
finances de tannée prouchaine à venir \ Louis XI suivit de près sa lettre, car il ne pouvait oublier Notre-Dame de Chartres dans sa reconnaissance; il signala sa présence dans nos murs (23 janvier) par la confirmation et Poctroi , pour dix années, des droits du dixième sur le vin et du barrage, applicables aux fortifications \ Le corps de ville ne voulut pas être en reste avec le monarque, et le prêt qu'il avait demandé fut réalisé le 1 4 février \
Le Roi entrait dans la dernière période de sa vie, celle où il devait allier la conduite politique la moins scrupuleuse aux terreurs de la mort et aux pratiques d'une dévotion superstitieuse. Chaque jour il redoublait de largesses envers ses vierges favorites ; Notre-Dame de Chartres , dont il avait toujours vénéré le sanctuaire reçut , pour sa part , au mois de mars 1478, 500 livres tournois de rentes, à prendre, savoir : 200 livres sur le revenu et profit du gros de la Prévôté de Chartres, 50 livres sur la ferme de la Prévôté, six vingts livres sur le revenu des moulins du châtel de la Planche, au bailliage d'Evreux, et six vingts dix livres sur la Prévôté d'Evreux. Au mois de décembre 1480, Louis changea ces rentes , assises sur des objets fesant partie du domaine muable et pouvant diminuer par le temps , contre 30 livres de rente sur la halle aux merciers, les revenus de la foulerie, ceux des étaux à vendre le poisson d'eau douce, du greffe du bailliage , des prés de Luisant et de Saint-Prest et des moulins du châtel de la Planche \ Le domaine de Chartres, dont le Roi diminuait l'importance, avait été engagé par lui, suivant lettres d'avril 1 479 , à Louis de Joyeuse , lors de son mariage
1 Archives de la Mairie. — C'est pour la première fois qu'une lettre royale donne à la ville de Chartres le titre de bonne ville ; il est vrai que Louis Xi demandait de l'argent aux Chartrains.
1 Pancarte municipale, vol. 1er; Arch. de la Mairie. » Arch. impér., cartons CC, 289; cabinet des chartes B. R. * Lettres originales, signées; Papiers du Chapitre, Fondations, XV» siècle, n«> 53, cote D; Arch. départ. — Voir vol. 1", p. 329.
avec Jeanne de Bourbon , pour garantie d'une rente de 2,000 livres tournois ; mais cet engagement n'avait duré que quelques mois , et , suivant lettres d'août 1480 , Louis était rentré en possession de Chartres , moyennant l'abandon aux époux des terres de Marvejols et Chirac , en Auvergne \
Chartres eut un nouveau bailli en 1481 ; Mire Hervé de Chahannay , écuyer , seigneur de Cheronne , capitaine de 200 archers de la garde du Roi et son chambellan , fut appelé à cette fonction purement honoriflque. M" Jean Baudry conserva la lieutenance générale, c'est-à-dire la charge effective, la première magistrature judiciaire et administrative de la ville. Louis XI vint deux fois en pèlerinage à Notre-Dame en 1481 ; il y fit ses dévotions le jour de la Pentecôte et signa le 10 juin une ordonnance sur le cours des monnaies étrangères ' ; au mois de juillet , Chartres revit encore le Roi ainsi que son gendre, M. de Beaujcu, à leur retour du camp d'exercices du Pont-de-P Arche ; il octroya, pendant ce nouveau séjour, des lettres de privilèges aux habitants de la cité de Franchise, ci-devant Arras *. Ces visites furent, à ce que nous croyons, les dernières que Chartres reçut de Louis XI; miné par la maladie, le terrible monarque ne sortit presque plus de son château duPlessis-les-Tours, où il mourut le 30 août 1483.
L'avènement de Charles VIII encore enfant , fut le signal d'une violente réaction contre les empiétements de l'autorité royale. Les grands seigneurs secouèrent le joug pesant qu'ils enduraient depuis longues années ; les dépouillés réclamèrent leurs biens; les opprimés crièrent vengeance contre les tyrans de bas étage dont le Roi défunt s'était entouré ; les gens du Tiers-État , quoique flattés intérieurement des instincts bourgeois de Louis XI , se rappelèrent qu'ils n'avaient jamais été consultés pour l'assiette des plus lourds impôts.
« Ordonn. des Rois de France, vol. XVIII , p. 476, note A, et 617.
» lb., p. 638.
• lb. p. 643 et 670
Mais M- de Beaujeu, gardienne de la personne du jeune roi son frère , avait hérité de l'astuce paternelle ; elle sut tourner les difficultés de la situation et conserver dans toute leur intégrité les droits et conquêtes de la couronne. Les Etats-généraux ayant été convoqués à Tours pour le 5 janvier 1484 , le bailliage de Chartres envoya à cette assemblée mémorable le doyen Charles d'Illiers, pour le clergé, le sire Michel de Crouy, pour la noblesse, et Mathery de Billon, pour le Tiers-Etat \ Ces députés votèrent avec la première section dite de Paris ou de France. On sait qu'à propos de la composition du conseil royal de gouvernement, plusieurs orateurs des Etats-généraux émirent avec calme et dignité des théories de droit constitutionnel assez étranges à cette époque. Les exactions des officiers de justice et des collecteurs d'impôts, pendant le dernier règne, furent énergiquement stigmatisées, et, à ce propos, le cahier des plaintes fit connaître que, durant ces dernières années si calamitcuses pour le pauvre peuple , plus de 500 personnes avaient été suppliciées à cause de la gabelle du sel, dans le Maine , l'Anjou et le Chartrain \ Par
1 Journal des Etats généraux de 1484, par Jean Massclin, députe" du bailliage de Rouen, édité dans le recueil des Monuments inédits, 1™ série, par M. A. Dernier, 1835. Les noms de Michel de Crouy et de Mathery de Billon ne se trouvent pas dans la liste de Massclin , mais ils figurent sur l'ancienne liste imprimée.
* Ib., p. 91. — Le grenier à sel était alors exploité, pour le Roi, par la faraiHe Haligrc, qui commençait à prendre rang dans la bourgeoisie. On trouve dans les titres les noms de Guillemin Haligre, bourgeois, échevin et grenetier en 1473, Jean Haligre , procureur aux négoces de la ville , gager de Saint-André et grenetier en 1490, Guillaume Haligrc, grenetier en 1529, autre Jean Haligrc, grenetier en 1537, Girard Haligre, mesureur du sel en 1516 puis receveur du Domaine de Chartres pour M"» Renée en 1550, Claude Haligre, grenetier en 1566. L'office de grenetier était fort envié parce qu'il rapportait beaucoup ; il devint presque héréditaire au XVIe siècle dans la famille Haligrc par le crédit d'un de ses membres , M5" Claude Haligre , seigneur de la Brosse , valet de chambre ordinaire du Roi et receveur général des finances de M™8 Renée , qui avait été annobli , par lettres d'octobre 1548, pour ses services en Espagne pendant la captivité de François Ier. (Recueil de Laisné, vol. 3, p. 1er, et vol. 4, p. 148. — Extrait des diartes de la Chambre des Comptes, mss. de Baluze; Bibl. irapér.) La ville, pour se concilier les bonnes grâces des officiers du grenier à sel , offrait , chaque année , au grenetier, au contrôleur, aux mesureurs et aux sergents, un grand dîner auquel assistaient les échevins et les gens du Roi. (Heg. des Echevins; Séances du 22 novembre 1524 et du 22 janvier 1527.)
application du système réparateur conseillé dans rassemblée des Etats , le Roi fit restitution , le 5 mars , aux princes Jean et Louis d'Armagnac , héritiers de leur oncle Charles , roi de Sicile et comte du Maine , de certains biens non tenus en pairies et apanage de France ni venus du domaine royal, entre autres de la Ferté-Bernard , en Maine, et de Nogent-le-Rotrou , Brou , Montmirail , Authon , La Basoche , Montlandon , Montigny, Alluyes, et Pierr^Coupe, en Perche et Chartrain \
Les premières années du nouveau règne ne furent cependant pas exemptes d'agitations. Le duc d'Orléans, premier prince du sang, ne pouvait voir sans dépit la puissance de M- de Beaujeu , et poussé par son ami le comte de Dunois , politique aussi turbulent que son père avait été grand capitaine, il fit ouvertement appel aux mécontents , se jeta dans les provinces de l'Ouest et donna la main au duc François de Bretagne, le vieil ennemi du royaume. Les Chartrains, voisins des possessions de ces princes, furent sourds aux prières comme aux menaces et conservèrent leur ville dans l'obéissance royale. Cette conduite méritait récompense ; aussi Charles VII leur accorda-t-il en 1485 deux de ces privilèges ou exemptions dont, comme dit Souchet , on savait se moquer au besoin: par le premier, conféré au bois de Vinccnnes le 7 juillet , le Roi , considérant la grande fidélité des habitants de Chartres dans les différends qui se sont élevés dans le royaume, et aussi en l'honneur de la Vierge Marie de laquelle l'église oVicelle cité est fondée, leur octroie la faveur de se garder eux-mêmes et les exempte de toute garnison de gens de guerre ès ville et faubourgs, à moins qu'il n'y soit en personne ou qu'il n'y ait grand et éminent péril; par le second , daté de Paris le 6 août , Charles reconnaît que l'enceinte de la ville est très-grande et exige pour sa défense le concours de tous les habitants; c'est pourquoi il les exempte
• Ordonn. des Bois de France, vol. XIX, p. 278.