DE LA PAIX DE CHARTRES A LA PRISE DE LA VILLE PAR LES FRANÇAIS
La prédiction du fou bourguignon ne tarda pas à s'accomplir. Le duc de Bourgogne réussit à conserver la faveur populaire et celle du Roi , et, avant la On de 1409, on poursuivait à outrance les partisans des princes d'Ortéaus. Le 7 octobre, le prévôt de Paris arrêta le sire Jean de Montaigu , grandmaître de Phôtel du Roi , frère de l'archevêque de Sens , et M* Martin Gouges, évèque de Chartres, au moment où ils allaient ouir la messe au moulier de Saint-Victor. Le grand-maître ne tarda pas à avoir la tôtc tranchée à l'échafaud des Halles ; Pévèque en fut quitte pour la peur, la perte de son temporel et une forte rançon. Le 28 mars 1410, le bailli Guillaume de Douxménil déclara, par ordre de Charles VI , la régale ouverte et saisit les biens de plusieurs chanoines connus pour leurs relations politiques avec Martin Gouges *. Cependant le vieux duc de Berry, blessé de la prépondérance que Jean-Sans-Peur avait obtenue dans le conseil royal , quitta brusquement la cour au printemps et vint se réunir en Anjou au duc d'Orléans qui faisait de grands amas de troupes. Bientôt ces princes se rapprochèrent de lile-de-France ; ils choisirent Chartres pour quartier-général et pouvoient être dans la cité et le pays ^environ, comme il fut estimé par des gens à ce connaissant, bien six mille harnois de jambes, quatre mille arba-
» Souchet-Etienne, vol. 2, p. 48; mss. de la Biblioth. communale.
lestriers et onçe cents archers , sans les gros varlets dont il y en avoit très grand nombre \ Dans l'été arrivèrent, avec leurs hommes d'armes, le duc de Bourbon , le comte d'Alençon et le fameux comte d'Armagnac qui donna son nom au parti. Ces seigneurs passèrent plusieurs mois à faire des dispositions militaires et à s'assurer des places de la Beauce ; puis, le 2 septembre, ils adressèrent de Chartres, au Roi, des lettres explicatives de leur conduite, provoquée, disaientils , par les allures du duc de Bourgogne. En réponse , Charles VI leur intima Tordre de rompre leur armée ; ils n'en tinrent compte et vinrent à tout leur puissance , en dégâtant fort le pays dudit lieu de Chartres jusqu'à Montlheri \ La paix dite de Bicêtre (2 novembre 1410) suivit cette démonstration ; mais la Beauce avait énormément souffert du séjour des troupes orléanaises , et l'agglomération des hommes d'armes à Chartres avait engendré une peste qui fit pendant longtemps de nombreuses victimes 8.
Cette nouvelle paix ne fut pas d'une plus longue durée que la précédente. Au mois de juillet 141 1 , les princes d'Orléans déclarèrent dans une adresse au Roi et aux seigneurs des flcurs-de-lis , qu'à leurs yeux tout ce qui avait été juré à Chartres éloit nul et de nulle valeur, à cause des méfaits du duc de Bourgogne. Ce dernier répondit par une lettre à la Reine , dans laquelle il soutenait les accords de Chartres et se glorifiait de la mort du duc d'Orléans. La plus abominable des guerres civiles ne tarda pas à s'allumer. Tandis que la populace de Paris conduite par la faction des bouchers , ardents bourguignons, se ruait sur les citadins soupçonnés d'être armagnacs, les Orléanais mettaient, par représailles, Plle-de-
1 Chroniques de Monstrelet , éd. Buchon, p. 173. « lb., p. 175 et 176.
* Attenta necessitate hujus ecclesie Carnot. pr opter gu erras el pestes que vtguerunt hoc anno in patria Carnotensi . . . , on augmente de 20 sous la taille de h livres imposée sur chaque prébende. (Heu. cnpitul.; Séances du mercredi d'après la Purification et du jeudi d'après la Saint-Martin d'été 14H .)
France à feu et à saug. On distinguait , parmi les principaux meneurs du parti d'Orléans, Pancien évèque de Chartres, Jean de Montaigu, non pas en état pontifical, car en lieu de mitre il portoit un bassinet en sa tête , pour dalmatique portoit un haubergeon , pour chasuble plattcs d'acier et en lieu de crosse portoit une liache 1 . Au mois de novembre, quelques troupes royales et bourguignonnes, sous les ordres du maréchal Boucicaut et d'Enguerrand de Bournonville, s'emparèrent de Bonneval. Une fois maîtres de cette place , les bourguignons ne cessèrent de guerroyer contre les garnisons orléanaises des environs dont Louis de Bourbon , comte de Vendôme, avait le commandement supérieur. Ils no réussirent pas à prendre Janville et le Puiset ; les capitaines Barbazan et de Gaucourt , sortis d'Orléans , les forcèrent à se retirer et firent prisonnier le comte de la Marche qui les commandait. Toutefois, en général, la fortune favorisa les Bourguignons unis aux gens du Roi, et, avant de quitter le pays, au mois de décembre, ils avaient réduit à leur obéissance Etampes, Dourdan et de nombreux châteaux de la Beauce, du Gàtinais et du Hurepoix.
Les registres capitulaires, seuls documents locaux que nous possédions sur cette époque , parlent continuellement des dégâts commis par les gens d'armes , de la peste , de la misère des paysans ; les chanoines prébendiers ne pouvaient surveiller les travaux de l'agriculture ; on ne taillait plus les vignes , à cause de la malice de la guerre et du temps ; la procession du premier dimanche de carême 141 2 fut faite à Saint-Hilaire au lieu de Saint-Cheron \ Chartres, ruiné par les Armagnacs
» Chron. de Monstrelet, p. 212.
» Le Chapitre ordonne que M* Etienne Huvé , chanoine, fasse travailler anx vignes «ses à Bouglainval , qui étaient tenues par M* Pierre Bclon, chanoine, lequel ne réride pas , nec pot est hic comparere propter gtierratn et dissencinnem dominorum francie contra Hegem. (Heg. capit.; Séance du mercredi après la St-Valentin 1412.)
Capitulum ordinavit propter maticiam querre et temporis quod processio quaéragesimaiis que débet jiert ad sanctum Ôaraunum fiet hoc anm ad sanclum Hilartum. (Ib.)
en 1410, avait naturellement penché pour les Bourguignons en 1 41 1 . De môme qu'à Paris , les bouchers s'étaient posés en dictateurs des affaires de la commune ; toutefois nous pensons que les magistrats royaux eurent encore assez de crédit sur l'esprit du peuple pour empêcher le désordre. Comme les Armagnacs couraient sans cesse devant la ville en passant et repassant de Dreux à Chàteaudun , Janville et ailleurs, les fortifications étaient entretenues le mieux possible. Ou avait fait faire des bombardes, canons, larges, manteaux, artillerie et autres habillemens de guerre, pour entretenir et garder la seigneurie de Chartres au Roi ; mais ces habillemens, pour ce qu'il n'y avoit lieu au couvert où I on put les retraire par temps de pluge , se perdaient, gastoient et anéantissaient. C'est pourquoi Charles VI , par lettres-patentes du 16 février 1412, fit cadeau à ses bien amés les bourgeois, manans et habitants , de l'hôtel du Cisne confisqué sur un nommé Denis Estrivart de la ville de Chàteaudun , lequel Jétoit armé et tenu et encore se tenoit et armoit avecques les Armagnacs
Un des principaux bourguignons du pays et celui qui s'occupait le plus activement des opérations militaires , était un gentilhomme beauceron appelé Helion de Jacqueville *. Ce capitaine, qui tenait les champs avec une bande de compagnons, s'en fut un jour mettre le siège devant Janville ; les Armagnacs de Toury essayèrent de porter secours à leurs frères , mais Jacqueville ne leur en donna pas le temps , et , les refoulant dans Toury, il assaillit cette place et la prit incontinent ; il y bouta le feu et y eut plusieurs bonnes gens, femmes et enfans ars et brûlez ; les autres saillirent de dessits les murs ès fossez dont aucuns se tuaient, les autres saffolloient ; plusieurs
1 Voir vol. 1", p. \m. Ce titre, dont l'original est dans les archives de la Mairie, porte la date du 16 février iiti (vieux style).
* Juvénal des Ursins (éd. Michaud, lr« série, vol. 2, p. 481) dit que Helion de Jacqueville était un cltemlitr de Bevusse. Cependant TAlmanach historique de Sens (année 1782, p. 26) fait connaître que Helion de Jacqueville tirait son nom de la paroisse de Jacqueville, près Mîlly , en GAtinais, dont il était seigneur .
y en eut de pris dedans la place et menez à Paris lesquels furent pendus Vers le même temps la ville de Dreux fut prise et pillée par les Bourguignons; les Armagnacs de la garnison se tinrent renfermés dans le château jusqu'après le départ de leurs ennemis. Au mois de juin 4412, tandis que ces mouvements partiels troublaient le repos de la Beauce , l'armée bourguignonne et royale s'avançait vers Bourges où se tenaient, avec le noyau des Armagnacs, les ducs de Berry et de Bourbon, le connétable d'Albret, les sires Barbazan et de Gaucourt, Jean de Montaigu , archevêque de Sens, et Martin Gouges, évêque de Chartres. Par un bonheur providentiel, au moment où les assauts allaient être donnés, le jeune Dauphin parvint à nouer des négociations avec les princes ; les conventions de paix ébauchées devant Bourges furent signées le 22 août à Auxerre ; on y jura de nouveau que le traité de Chartres de 1409 serait tenu perpétuellement '. Il était temps de s'entendre ; les Anglais mandés par le parti d'Armagnac venaient de débarquer à la Hogue et à Calais dix mille hommes qui s'avançaient vers la Loire par le pays de Caen et le Maine. En ce nouveau danger, le Boi ordonna , en son conseil séant àMelun, au mois de septembre, que tous les nobles et non nobles atout habillemens de guerre fussent mandés à Chartres et que là fussent le huiclième jour d'octobre ensuivant*. Mais cette convocation n'eut pas lieu , car les ducs de Berry et d'Orléans déterminèrent leurs amis les Anglais à gagner promptement la Guyenne , sans endommager davantage les terres de France.
La pacification nouvelle fut accueillie avec joie dans le pays chartrain que la peste et la guerre avaient ravagé pendant trois ans. Le Chapitre ordonna une procession générale d'ac-
« Histoire de Charles VI, par Juvénal des Ursins, p. 477. * Chroniques de Monsirelet, p. 246.
> lb., p. 250.