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RESUME DES OPINIONS DES HISTORIENS SUR THIBAULT-LE-TRICHEUR

Parmi les anciens historiens, la chronique de Saint-Bertin ou Si il mi , terminée en 1294 fait de Thihault-le-Tricheur un fils du danois Gerlon, cousin de Rollon, premier duc de Normandie.

Frodoard dit qu'il reçut le comté de Blois , par inféodation , de Hugues de France1; en effet, Thibault est appelé vassal de Hugues, dans le fragment donné par les Bénédictins, vol. VIII, p. 305. Selon AJhéric des Trois-Fontaines et Guillaume de Jumièges *, il aurait acquis ce domaine en 001, du chef normand Hasting. Ccst aussi l'opinion de François Pithou.

Les écrivains du XVIIe siècle ont adopté une autre version. Les frères Sainte-Marthe, du Bouchet, le père Labbe. pensent que Thibault-le-Tricheur était fils de Richard, comte de Troyes, et de Richilde, fille de Robert-le-Fort. Ils disent que, lors de l'avènement de Hugues-Capet à la couronne, le comté de Blois appartenait depuis deux siècles à la famille de Robert-le Fort, que ce prince le donna à sa fllle Richilde en la mariant à Richard de Troyes, et que Thibault-le-Tricheur, flls de Richard et de Richilde. recueillit ce comté dans l'héritage maternel.

Toutefois André Duchesne est d'un sentiment opposé; il écrivait à ce sujet au sieur Camusat : « J'ai étudié sur l'origine des comtes de Champagne et n'ai trouvé aucune preuve; parmi les anciens, le seul Sighebert dit qu'ils venaient de Gerlon le danois, ce qui a été suivi par les autres. Thibault-le-Tricheur, que l'on fait fils de Gerlon, a restauré l'abbaye de Saint-Florent de Saumur, de laquelle j'ai vu les titres, et il y en a aucuns de lui , mais il n'y nomme pas son père. Seulement ri dit en l'un où il donne Saint-Louant de Chinon à ladito abbaye, que l'archevêque de Tours l'avait baillé (Saint-Louant) en fief à son père; d'où il semble qu'on pourrait conjecturer que sondit père avait été comte de Touraine aussi bien que lui. De plus, y a dans ladite abbaye de Saint-Florent une petite chronique qui dit que Thibault-le-Tricheur était de race royale : m prosapià regià, sans en dire plus; et par un ancien catalogue des archevêques de Bourges, est porté que l'archevêque Hugues, fils de Thibault-le-Tricheur, était neveu de Richard , son prédécesseur, nepos Hicliardi predecessoris sui; d'où l'on peut inférer que ce Richard était frère de Thibault. »

Souchet partage la manière de voir de Duchesne. Il pense que l'opinion de ceux qui font du Tricheur un fils de Gerlon est dénuée de tout fondement, et que ce prince n'est pas davantage fils de Richard, comte de Troyes, attendu qu'aucun document ne donne le nom d'un Richard parmi les comtes de Champagne, et que Thibault ne reçut aucun secours de la Champagne pendant sa guerre avec les Normands. Souchet croit que notre premier comte était d'origine tourangelle ou angevine, parce qu'il

1 D. Bouquet, vol. 9.

* Ib.

» Ib., vol 8 el 9

tenait en iief de l'archevêque de Tours, le lieu de Saint-tauant de Chinon . dont il Ql donation à Saint-Florent de Sauinur, et que l'acte de conlirma tion de ce don, émane de l'archevêque de Tours, fait connaître que ce flef était tenu des archevêques deToure, par Thibault, tout comme par ses prédécesseurs et son père. Thibault possédait en Anjou, Touraine, Blesois, Perche, Dunois et Cliartrain , de grands biens qui n'avaient pas pu lui être tous donnés par Hugues-le-Grand; son mariage avec la fille du comte de Vermandois, issue du sang de Charlemagne, prouve suffisamment sa haute naissance.

Parmi les modernes, l'abbé Bordas et M. Rossard de Mianville exposent les divers systèmes proposés sur Thibault, mais ils évitent de se prononcer catégoriquement; ils repoussent, comme dépourvue de preuves, l'opinion de ceux qui font du danois Gerlon le père de Thibault, et ils invoquent à ce sujet 1 autorité de l'avocat général Seguier, qui examina à fond la question, en 1767, dans le procès élevé entre le président de Saint-Michel et le duc de Luvnes, relativement à la patrimonialité du comté de Dunois '. « Dès 924, disent-ils, Thibault est qualifié comte du Palais, dans un diplôme du roi Raoul en faveur do Saint-Lomer de Blois, diplôme qui se conservait à la chambre des comptes de cette ville, do et concedo, precibus amici mei Theobaldi iucliti comilis palatii vktus, etc.; c'est la seule qualification qu'il ait prise dans les actes que nous avons de lui. Le cartulaire de Saint-Florent de Saumur contient les vers suivants :

Qui, virus, turres altos construxit et edes, Unum Carnotum , sed apud Dunenses reatum Non minuit proprium, turritum dans ibi castrum; Multaque construxit , que non sine crimine fecit, Verùm conventus, et in hoc benedictus.

t Brunet, dans son Histoire des grands Fiefs, fait deux Thibault, père et fils, le premier mort en 959 et l'autre en 980. C'est une erreur; le fils mourut avant le père et ce fut dans la guerre du Tricheur avec Richard de Normandie *. »

Le dernier historien de la Touraine, Chalmel a donné, dans ses Tablettes et dans son Histoire de Touraine, deux dissertations assez complètes sur Thibault-le-Tricheur. En voici les principaux passages :

t II y avait en 908 un vicomte de Tours, du nom de Thibault, qui, suivant toute apparence, exerçait cette fonction à la nomination des comtes, depuis 898. Il est fait mention dans le cartulaire de Saint-Florent que les habitants de Saumur, en 900, députèrent vers lui pour le prier de concourir à faire rapporter à Glonne ou Mont-Glonne, le corps de Saint-Florent. Il est évident que ce Thibault ne pouvait être le Tricheur qui mourut en 978; mais aussi, il y a beaucoup d'apparence que ce devait être son père qui était incontestablement seigneur de Chinon puisque ce fut à lui que l'archevêque de Tours donna cette chapelle de Saint-Louant dont Thibault-lc-Tricheur fit ensuite donation à Saint-Florent. S'il en avait hérité, donc il en était le fils. A la vérité, Thibault, en parlant de cette donation, ne dit point le nom de son père : mais, c'est de ce silence môme que je conjecturo que les deux noms étaient semblables, ce qui en a fait juger la répétition inutile : locellum m suburbio Catnonis castrt situm, ubi sanctus Lupantius resquiescit , qui est de ratione nuit ris ecclesie luronice

i Arrêt du Parlement du iO avril 1767.

* Brunet a, sans doute, voulu parler, non du Tricheur et de son fils, mais du Tricheur el de son père, et la date de 980 qu'il donne s'applique au Tricheur; «Vsl toujours une erreur, car notre fameux comte était morl avant 978. (Voir tuprà, p. 44.)

contulentnt . En sorte qu'ici le nom du père est sous-entendu être le môme que celui du fils. >

» En résumant ces diverses observations, nous voyons, d'un côté, que les habitants de Saumur, on 900, députèrent vers un Thibault, vicomte de Tours, mais (pie celui-ci ne peut être le môme que Thibault-le-Tricheur, mort en 978. Do l'autre, nous voyons que ce dernier parle d'une cession faite à son père par les archevêques de Tours dans le territoire de Chinon dont tous les deux avaient été seigneurs. Nous voyons enfin qu'Emme, comtesse de Poitou, fille de Thibault-le-Tricheur, reçut en mariage cette môme seigneurie de Chinon, héréditaire dans la famille. Il doit donc paraître démontré que Thibault-le-Tricheur était fils de Thibault, vicomte de Tours, et non pas d'un Richard, comte de Troyes, puisqu'il est prouvé que ce nom n'a jamais existé parmi les comtes de Champagne. Si quelques chroniques lui ont donné le nom de Champenois, c'est tout naturellement parce qu il fut la tige de la seconde race des comtes de Champagne, ce qui ne serait pas, s'il avait eu pour père l'un de ces comtes, soit du nom de Richard, soit de celui de Thibault 1 »

« On lit dans un titre de Saint-Martin de Tours, qu'un arche-

vêque de Bourges, nommé Richard, fils de Richilde, donna à ce chapitre plusieurs terres situées dans le comté de Troyes. C'est ce qui peut avoir donné lieu aux historiens dont nous venons de parler de dire que ce Richard, qui, en effet, était frère de Thibault-le-Tricheur, était fils d'un autro Richard, comte de Troyes. On apprend, par ce môme titre, que Richard, archevêque de Bourges, était fils de Richilde et qu'il avait plusieurs frères, entro autres Thibault-le-Tricheur. Or, la plupart des historiens convenant que Richilde était fille de Robert-le-Fort et femme de Thibault, vicomte de Tours, il s'ensuit incontestablement que le père de Thibault-le-Tricheur se nommait également Thibault. Plusieurs autres raisons concourent encore à nous le persuader. La première, parce que le nom de Thibault était presque héréditaire dans la famille, Païeul, le père, le fils ayant porte ce nom, ainsi que dix de leurs descendants; la seconde, parce que nous avons vu, en 898, un Thibauit, vicomte de Tours, et comme ce ne peut être Thibault-le-Tricheur, qui ne mourut qu'en 978 dans un âge très-avancé, il est plus que présumante que ce vicomte était le père de Thibault-le-Tricheur; la troisième, enfin, résulte de ce que notre Thibault, quoiqu'il ne nomme pas son père dans l'acte de donation qu'il fait, à l'abbaye de Saint-Florent de Saumur, de la cha-

}>ello de Saint-Louant , près Chinon, s'exprime pourtant de manière à aire penser que son père se nommait aussi Thibault ; il est certain , d'ailleurs, que le père et le fils ont été seigneurs de Chinon, et que celte seigneurie était héréditaire dans la famille, puisqu'elle fut donnée en mariage à Emme, comtesse de Poitiers, fille de Thibault-le-Tricheur*. »

Certainement, ces inductions sont très spécieuses, mais elles ne donnent pas, comme Chalmel le croit, la dernière expression de la vérité historique, sur la mystérieuse origine du Tricheur. C'est co que M. Léon Aubineau, archiviste de Tours, a démontré dans une notice, insérée dans le Tome III des Mémoires de la Société archéologique de Touraine (18i5-46-47). c La maison de Blois, dit cet auteur, qui posséda les comtés de Tours, de Chartres, de Provins, de Meaux et de Troyes, qui étendit une sorte de suprématie sur la Bretagne, et éleva ses prétentions sur la Lorraine, tirait son origine, disent Tes historiens les plus généralement reçus, d'un normand, gendre de Robert-le-Fort, nommé Thiébolt. On conserve volontiers à ce personnage un nom de forme saxonne. On mo-

i Cbalmel, TaUettet, p. 434 et 439. — 1818.

? Ib.t Histoire de Touraine, livre IV, p. 301 et suiv. — 18M.

démise, au contraire, celui du fils qu'on lui attribue et qui est Thibaut-le- Tricheur ou le Vieux. Ce comte Tricheur aurait vécu, dit-on, près de cent ans. Il était mort en 978.

» Nais toutes ces origines sont pleines d'obscurités. La généalogie de Thibaut-le-Tricheur est loin d'être suffisamment établie. Chalmel n'est arrivé qu'à établir un point incontestable, c'est que Thibaut-le-Tricheur avait un frère évêque, qu'on dit archevêque de Bourges, nommé Richard. La mère de ce Richard se nommait Richilde. Cette Richilde passe pour fille de Robert-le-Fort.

» Un Thibaut était vicomte de Tours en 908. Une pièce de nos archives, publiée par M. Cartier, nous montre, à cette époque, ce Thibaut assis sur les murailles de la ville, du côté de la Loire, proche Saint-Julien, et y tenant les plaids, assisté des vassaux Gaultier, Fulcrade et Corvon. Chalmel suppose que ce vicomte de Tours devrait être le père du Tricheur, qui aurait, anrès lui, possédé cette vicomté. 11 prétend avoir trouvé dans la donation, a l'abbaye de Saint-Florent de Saumur, de la chapelle Saint- Louans, près Chinon. des paroles du Tricheur qui conduisent à penser que son père portait le même nom de Thibaut. J'en suis marri- mais les paroles que Chalmel rapporte ne laissent rien à préjuger, quoi qu'd y ait prétendu, sur le nom du pero du donateur, et le texte de la pièce et sa confirmation par l'archevêque Ardoin n'offrent aucun renseignement à ce sujet.

> D'autres historiens, dont l'opinion est aujourd'hui en défaveur, avaient rétendu que le père du Tricheur se nommait Gerlon. Quelques lignos de icher1 pourraient donner de l'appui à cette hypothèse. Il raconte que,

dans les guerres du roi Eudes contre les Normands, un palefrenier du roi, nommé Ingon, se distingua tellement que le roi lui donna le château de Blois (893); mais Ingon mourut deux ans après des suites de ses blessures et laissa un fils nommé Gerlon, que le roi couvrit de sa protection, et qui posséda les biens paternels. La chronologie ne se refuserait pas à admettre ce Gerlon pour père du Tricheur.

» Mais ce sont là des hypothèses, et en histoire il faut s'en tenir aux faits certains et aux textes précis. On doit repousser les conjectures. Les plus spécieuses sont souvent les plus fausses. Nous n'éprouvons aucun scrupule ni aucune honto à avouer que nous ne connaissons pas le nom du pore du Tricheur; et. pour nous en tenir toujours aux faits prouvés dans leur rigueur, dans leur sécheresse, si l'on veut, nous n'éprouverons pas une honte plus grande à avouer et a reconnaître que nous ignorons à quelle époque et en vertu do quel titre Thibaut posséda le comte de Blois. Chalmel parle d'une cession faite au Tricheur, en 922, par Robert, quand celui-ci fut élu roi. Mais cette cession du roi Robert n'est rien moins que prouvée. On l'invoque et on a sans doute d'excellentes raisons pour ne la citer jamais. Nous ne prétendons point d'ailleurs qu'elle n'ait point eu lieu. Seulement, nous n'avons pu encore constater son existence. Tout ce dont nous sommes certains, c'est que Richard de Poitiers, dont la chronique va jusqu'au milieu du XIIe siècle, dit que les anciennes Chroniques rapportent qu'au temps du roi Raoul (923-936). un comte Thibaut était puissant dans les contrées du Blaisois, et qu'il y fonda le monastère de Saint-Laumer.

> Nous savons encore qu'en 924, le roi Raoul donnait aux moines de Saint-Laumer quelques-uns des biens qu'il possédait à Blois, et il faisait cette donation sur les instances de son ami l'illustre Thibaut, comte palatin. Il est possible que le roi et l'historien aient voulu parler du Tricheur, mais cela est loin d'être solidement établi, et il sera peut-être prudent de ne rien affirmer en ce point.

» Richer, livre 1er, ch. XI.

» Quant à la possession de la ville et du comté de Chartres, Albéric des Trois-Fontaines rapporte qu'en 904, le normand Hasting les vendit à un Thibaut, qu'il nomme comte de Tours. L'éditeur français de Richer croit reconnaître dans ce personnage le Thiébolt, père du Tricheur, qui n'a jamais été comte de Tours. D'autres prétendent que c'est bien le Tricheur dont il est question dans ce passage. L'évôque de Chartres l'aurait appelé à son secours contre les Normands. Après avoir effrayé Hasting et acheté son départ, Thibaut aurait trompé l'évôque et se serait empare pour son propre compte de la ville qu'il était venu défendre et délivrer. Mais nous ne reconnaissons rien de prouvé dans tous ces points et nous ne saurions dire à quelle époque et en vertu de quel droit Thibaut devint comte de Chartres.

» On prétend que le meilleur moyen d'arriver à la science est de reconnaître en toute occasion et de confesser son ignorance : nous avouerons encore que nous ignorons même l'époque et le titre de l'avènement de notre Tricheur au comté de Tours. On parle bien d'une cession faite par Hugues-le-Grand en 938 ou 941 , au proth de Tbibaut-le-Tricheur, qui jusque-là avait possédé la vicomte de Tours; mais nous ne sommes pas encore édifié sur l'existence de cette concession. Nous ignorons donc si le Tricheur fut jamais vicomte de Tours, si le vicomte Thibaut dont il est question dans l'acte de 908, le Palatin de 924, tout comme le comte Thibaut d'Albéric des Trois-Fontaines et celui de Richard de Poitiers forment un seul et môme personnage, et si c'est bien ainsi le Tricheur dont il est question dès le commencement du siècle, ou su c'est son père ou quelqu'un des siens. »

Il est assez difficile, en effet, de découvrir la vérité au milieu de ce conflit d'obscurités et de contradictions. Néanmoins, il n'est pas défendu d'avoir une opinion , et , après avoir pesé la valeur des autorités citées par les anciens et les modernes, nous n'hésitons pas à nous ranger au jugement porté par Duchesne, Souchet et Chalmel.

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