EMPIRE DE RUSSIE
àS HISTOIRE cette voie, bien qu'il se trouvât face à face avec nos rivages , et c'est du nord qu'il devait nous venir, comme s'il eût voulu nous donner des leçons sur l'incertitude des choses humaines. Aussi bien, un peu plus tôt ou un peu plus tard, nous ne pouvions pas lui échapper, car cette maladie est d'une nature impitoyable qui ne fait grâce à aucun peuple; son arrivée n'est qu'une affaire de temps. Il lui a plu de prendre gîte au centre de notre civilisation brillante et de nos arts séducteurs, au milieu de nos lois de police et d'hygiène : là, semblable à un génie infernal qui se prend à sourire à l'aspect de nos maux et de notre impuissance, elle s'est trouvée tout aussi à l'aise que sûr les bords du Gange, de l'Euphrate et du Cydnus; elle a moissonné sans obstacle comme dans les pays de l'ignorance et de la barbarie.
On a vu au livre précédent que le choléra oriental s'était établi en iSaS sur les côtes de la mer Caspienne après s'être avancé du sud au nord dans l'intérieur delà Perse. Au mois de septembre il atteignit le territoire européen, et porta son funeste germe à Astrakan, ville commerçante située près des embouchures du Volga. La flotille russe en fut d'abord attaquée, sans doute parce que ses équipages avaient communiqué avec quelques-uns des ports persans de la mer Caspienne, où le mal sévissait alors. Aussitôt le gouverne-
DU CUOLÉRÀ-MORBUS. '<9 ment russe fit partir pour Astrakan six médecins habiles qu'il chargea d'observer le choléra et d'en arrêter les progrès. Leur rapport établit d'une manière incontestable l'identité du choléra d'Astrakan et de celui des bords du Gange; en outre il conseilla d'employer toutes les précautions usitées contre les contagions exotiques.
Le gouvernement de Russie, suivant des avis si sages , parvint à étouffer dans Astrakan le germe de la maladie, qui n'atteignit que aiGindividus et u'en tua que 72 sur une population de trente mille ames. Une commission sanitaire fut formée à Saint- Pétersbourg. Le général Yermoloff, gouverneur de la Géorgie, envoya en Perse un médecin distingué pour y voir de près le fléau des Indes et présenter ensuite le résultat de ses observations cliniques.
Les évéuemens justifièrent les craintes qu'on avait conçues : vers la fin de 1828 le choléra orienlal éclata à Orembourg, ville située à la limite de la Russie d'Europe, et qui est un marché d'échanges avec les régions de la haute Asie. Depuis 181 3 elle reçoit annuellement des caravanes nombreuses qui transportent à travers les slegpes de la Boukarieles marchandises de la Chine, du Thibet, du Caboul et de l'Indoustan, pays envahis par le choléra depuis plusieurs années. La rigueur du froid assoupit la maladie à Orembourg, mais le 26 août 1829 le chirurgien major Smirnoff la signala
50 HISTOIRE sur un soldat nommé André Yvauoff, lequel fut porté à l'hôpilal militaire, où il mourut au bout de douze heures; d'autres soldats, successivement atteints, succombèrent aussi; enfin aux premiers jours de septembre le mal se manifesta tout-à-coup dans la classe la plus pauvre du peuple, et le 20 novembre il n'y avait plus un seul cholérique dans la ville. Sur une population portée à 7,000 ames il y eut 801 malades , sur lesquels 121 moururent (i).
Le choléra se répandit dans le district d'Orembourg. Le premier village attaqué fut Rassipnoe :, toutes les relations s'accordent h imputer l'extension de la maladie à un marchand de vin qui était allé pour affaires à Orembourg,et qui, étant arrivé malade au village, mourut du choléra le len* demain. Bicoulovoy fut ensuite frappé. Rassipnoe et Bicoulovoy sont placés à une grande distance l'un de l'autre, sur deux routes ayant comme intermédiaires un grand nombre d'autres villages qui ne furent atteints que plus tard ou qui ne le furent pas du tout (2).
Tandis que le fléau s'introduisait par les comraunicatioîis commerciales de la haute Asie dans les provinces russes situées au nord de la mer
(1) Rapport de la société rotiale de médecine de Paris. — Morcau de Jonnès , loco cil.
(2) IRapport cité.
DU CnOLÈRA-MORBUS. 51 Caspiennp, il s'approchait par une autre voie de celles situées au midi et à l'occident de cette mer; il prenait un cliemin qui devait le conduire au centre de l'empire.
En 1829 et i83o le clioléra était revenu en Perse; bientôt il passa l'Araxe et entra dans la Nouvelle Géorgie, tandis qu'il se propageait dans une multitude de lieux en deçà du Caucase. En remontant la rivière de Kour il s'avança dans l'intérieur du pays vers le pied des montagnes, et le 27 juillet il éclata à Tiflis; on le méconnut d'abord , ce qui lui permit de s'étendre rapidement : sur 3o,ooo habitans réduits à 8,000 par les émigrations, il en périt 2,5oo en vingt-huit jours.
La maladie s'avança de nouveau vers Astrakan
et ne larda pas à l'envahir: des rapports parvenus au conseil médical de Pétersbourg font connaître qu'elle fut importée par un brick venant de Bakou, port situé sur la côte occidentale de la mer Caspienne et infecté dès le mois de juin (1); ce brick, qui entra le 20 juillet dans le N olga, avait perdu huit hommes de son équipage dans une traversée de cent lieues. La contagion se développa le 3r juillet dans la ville, et le 27 août le nombre des décès s'élevait à 4j043.
Alors la maladie fit des progrès rapides par la voie du Volga, qui traverse les principales villes
'i) Morcau de Jonnès, ouv. cité.
52 HISTOIRE de la Russie et arrose ses provinces les plus peuplées 5 par la double route deTambof et de Woronelz elle s'approcha de Moscou , où ses premiers symptômes furent reconnus le 26 août.
Eu même temps elle se manifesta à Is'ijni-Novogorod immédiatement après la foire, qui avait réuni un nombre immense de marchands venu* de divers pays parmi lesquels quelques-uns étaient infectés.
Les autorités de la petite ville deSarepta, située sur le Volga, à cent lieues d'Àstrakan , interdirent toute communication aux barques qui venaient de cette dernière ville; elles défendirent aussi aux rouliers venant de la foire de Nijni-Novogorod de passer par la ville et de s'arrêter dans ses environs : ces mesures suffirent pour préserver les habitaus du fléau des Indes orientales , tandis que les villes situées sur le même fleuve, au dessus et au dessous de Sarepta, furent infectées par la maladie, et virent succomber une partie de leur population (i).
Nijni-Novogorod fut un nouveau foyer de contagion qui permit au choléra de hâter son développement dans les provinces du centre de l'empire. 11 continua de remonter le Volga, et s'é-
(1) MémoiFe de M. de Lodcr , mcdeciri de l'empereur de Russie, à Moscou.
DU CHOLÈRA-MOllBllS. 53 tendit surtout dans. les gouvernemens de la live gauche (r).
Il suivit encore une autre ligne itinéraire. Le Volga et le Don ne sont séparés que par un intervalle de quelques lieues à Douskaïa , dans le pays des Cosaques ; ce lieu est le point central des communications entre la mer Caspienne, où le Volga se jelle, et la mer d'Âzof, où le Don a son embouchure : le choléra en remontant le Volga se propagea par les voies commerciales sur les deux rives du Don; il envahit ainsi les provinces méridionales de la Russie et le littoral de la mer Noire.
Le choléra en descendant le Don infecta Donestkaïa, Tcherk, Âzof et Taganrog : ici les navires du commerce se trouvèrent en contact avec lui; au mois d'octobre ils le portèrent à SébastopoL, grand arsenal maritime de la mer Noire, situé à l'extrémité méridionale de la Crimée, à Nicolaïeff et à Kherson, qui gisent aux embouchures du Bog et du Dniéper, enfin à Odessa. Au mois de décembre le choléra infectait la Bessarabie; bientôt la Moldavie en subit les rigueurs.
A la même époque le fléau continuait de régner à Moscou ; un cordon de troupes en enveloppait le territoire, et quatre établissemens de quarantaine étaient formés sur divers points; on avait divisé la population en quarante-sept quartiers
(1) Morcau de Jonnès, ibid.
5i HISTOIRE sépa1-és par des barrières et des corps de garde; dix hôpitaux temporaires furent organisés, et le ministre de l'intérieur, comte de Zakrewki , chargé par l'empereur de l'exécution des mesures sanitaires, s'enferma dans la ville pour remplir cette tâche. L'empereur lui-même ne larda pas d'arriver; il demeura dix jours à Moscou quand la maladie exerçait ses plus grands ravages; et lorsqu'il quitta cette ancienne capitale pour se rendre à Twer, il donna l'exemple de l'obéissance aux lois et aux réglemens de police en se soumettant à une quarantaine de huit jours. Au mois de janvier i83i l'intensité du choléra diminua progressivement à Moscou sous l'empire d'une température tellement basse que tous les fleuves étaient glacés; on continua néanmoins d'exécuter les mesures sanitaires jusqu'à la fin d'avril, plusieurs exemples ayant montré que la maladie peut se ranimer toutà-coup au moment où l'on croit qu'elle est près
de s'éteindre.
Saint-Pétersbourg avait été soumis à des mesures préventives d'une excessive rigueur; un triple cordon militaire surveillait ses communications avec Moscou ; des hôpitaux extraordinaires y furent établis, et le gouvernement prescrivit aux habitans de faire des approvisionnemens pour une année, comme s'il eut fallu soutenir un long siège contre un ennemi redoutable. Le choléra ne
DU CHOLÉRA-MORBUS. 55 pénétra point à Saint-Pétersbourg par la voie de Moscou; il y pénétra par le chemin de Saratoff, qui était en proie à la maladie : aucune quarantaine n'existait sur cette ligne. Ce fut le 26 juin i83i que la contagion se déclara dans la ville dë Pierre-le-Grand , et ce fut d'abord parmi les classes pauvres ou livrées à l'intempérance qu'elle fit le plus de victimes.
La populace, ignorante et crédule, se voyant exposée à un ennemi invisible qui semblait établir une distinction odieuse entre le riche et le pauvre, s'imagina qu'on avait formé contre elle im immense complot d'empoisonnement ; elle crut aussi que les médecins faisaient transporter dans les hôpitaux des serfs en bonne santé pour les soumettre à des expériences mortelles. L'effervescence populaire devint extrême : lé 2 juillet il y eut des rassemblemens considérables au grand marché; on attaqua les charrettes qui emportaient les malades ; on maltraita les officiers de police et les surveillans qui leur servaient d'escorte. Le 3 , aux approches de la nuit, le tumulte était à son comble: des bandes de furieux envahirent l'hôpital, arrachèrent les malades de leurs lits pour les ramener chez eux, massacrèrent deux médecins et un gendarme , brisèrent toutes les voitures. Les autorités prirent des mesures militaires pour disperser la multitude, qui n'avait cessé
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d'appeler l'empereur, disanl qu'il était son juge et son soutien. L'empereur arriva le 4 de Péterhof, il harangua le peuple à plusieurs reprises, et ses paroles énergiques firent une impression profonde : la foule se relira à son commandement, et l'ordre fut rétabli.
Cette émeute contribua beaucoup à propager la contagion, et dès le 6 juillet on comptait 5oo décès. Le mal , défiant tous les remèdes connus, marcha avec une rapidité si grande que 6,367 personnes en avaient été atteintes le i5, et 2,5oo étaient mortes. Le choléra ayant continué ses ravages jusqu'à la fin de l'année, le nombre des malades s'éleva à i3,i/i2, dont 8,856 hommes et 4,296 femmes; celui des morts a été de 9,260, dont 5,820 hommes et 3,43o femmes (i) : Saint-Pétersbourg a 434)000 habitans.
Les bruits d'empoisonnement qui avaient couru à Saint-Pétersbourg se répandirent dans quelques gouvernemens de l'intérieur, et principalement sur la route de cette capitale à Moscou : des crimes affreux furent commis dans les colonies militaires de Novogorod et dans la ville de Staraja- Russa; on exerça d'effroyables cruautés contre les chefs qui avaient d'abord essayé de ramener les
(1) Rapports officiels publics dans le journal de Saint-Pétersbourg. — Journal des travaux de l'académie de Vindusirie , vol. I, n" 7.
DU CHOLÈRA-MORBUS. 57 colons k l'obéissance; deux généraux, deux cents omciers de tous grades , des médecins , des femmes , des enfans, périrent dans des supplices inouïs; plusieurs furent pendus à des arbres et hachés; d'autres, attachés par les bras à des poteaux, eurent les jambes séparées du corps à coups de baguette de fusil.
L'invasion du clioléra-morbus dans la capitale de l'empire russe a présenté des circonstances d'une grande importance scientifique , lesquelles sont consignées dans les rapports officiels de la commission médicale envoyée en Russie par le, gouvernement anglais.
On y lit les faits suivans :
1° Prison de la cité. — Une femme atteinte du choléra mourut en peu d'heures : les trois femmes qui l'avaient frictionnée succombèrent à la même maladie trois jours après.
2° Un homme qui avait quitté Saint-Pétersbourg le 21 juin, fut pris de choléra le 27 à Colpina, ville où le fléau asiatique n'avait pas encore paru : un individu qui l'accompagna depuis son arrivée en fut pris le 28, et le garde-malade de ce dernier fut attaqué le même jour.
3° Hospice des enfans trouvés. — Ge fut le 19 juin que s'offrit le premier cas dans cet établissement chez une jeune fille de 17 ans : des quatre garde-malades qui la frictionnèrent trois étaient
58 HISTOIRE déjà attaqués au bout de trois jours; le docteur Doepp, médecin en cbef de l'hospice en fut pris lui-même le 22.
4"* Cronstadt. — Un marchand russe nommé Chaoosoff, qui venait de Saint-Pétersbourg et qui avait étésur les barques près deNaveskyle i5 juin, arriva à Cronstadt le même jour et tomba malade dans la nuit du 17; ce fut le premier cas de choléra dans cette ville. Le troisième fut celui d'xm soldat de la douane; son frère, qui assista à son enterrement le 19, tomba malade le 20 et mourut en dix heures.
5° La corveUe Navarine. — Le 20 juin on reçut l'ordre de visiter tous les bâlimens qui venaient de l'est : le 26 deux hommes de l'équipage de la corvette furent attaqués; ces hommes appartenaient au bateau chargé d'examiner les barques de Saint-Pétersbourg.
(S"" .La frégate la Vétvus. — Ge navire avait joui d'une santé parfaite, quand le 27 juin deux de ses hommes, qui la veille étaient allés à Cronstadt, furent pris de choléra.
7° Retour de la maladie à Colpina. — Un voiturier venant de Wibourg arriva à Colpina le 12 juillet en parfaite santé, à trois heures du soir; trois heures après il éprouva les premiers symptômes du choléra et mourut à l'hôpital le 14. Un homme qui depuis dix-huit ans était infirmier à l'hôpital
DU CHOLÉRA-MORBUS. 59 fut chargé de le soigner; cet homme le frictionna, lui soutint la tète pendant les vomissemens, tomba malade le 17 et mourut le 19.
8° De a64 médecins qui pratiquaient à Saint-Pétersbourg au commencement de la maladie, plus de 40 ont été frappés par elle et 19 en sont morts.
9« Enfin le choléra exerça de grands ravages parmi les personnes employées au service, des cholériques dans les hôpitaux (i).
La Livonie avait été infectée par les barques
{1} Hôpital des meuxhands. — Malades : uii fournisseur, deux fellch'ers ou cbirurgicns-barbiers, quatre infirmiers; un mort.
ITôpiial du régimml de Semeno([oski. — Malades f trois feltctiers , sept infirmiers-; deux morts.
Hôpital d'élé d'Aboucoff. — Malades : l>uit j.nfirraiers ; troip morts.
• Hôpital consacré aux cholériques établi à l'école des enfans du clergé. — Sur huit employés deux malades.
Hôpital des marchands de chanvre. — Sur douze employé? trois malades, deux morts.
Hôpital mililaire général. — Trois médecins malades , dont un mort ; douze infirmiers malades, dont quatre morls. Douze étudians en médecine employés passagèrement eurent tous la diarrhée et quelques-uns de légers symptômes.
Hôpital naval pour les cholériques. — Sur quarante-deux employés, dont deux médecins, aucsane fut malade.
Hôpital des enfans trouvé? pour les cholériques. — Sur quarante-six employés il y a eu dix-huit malades.
Hôpital des écuries impériales. — Sur sept employés trois ont été malades.
Hôpital de Rogistovensk^. — Les cinq médecins et tous les employés de tous genres ont éprouvé les atteintes du choléra.
60 HISTOIRE descendant la Dwina et ses affluens. Peu de jours après l'arrivée d'un convoi de cinq cents barques chargées de blé qui sortaient des provinces désolées par le choléra en i83o, la maladie s'était développée à Riga avec beaucoup de violence le 17 mai i83i; cette ville, de 49,000 habitans, n'en fut délivrée que le 17 août, après avoir perdu 1,913. individus sur 4j8i7 malades.
La contagion pénétra à Mittau par l'entremise des personnes arrivées de Riga; la trace de la transmission d'individu à individu a été signalée dans presque tous les cas : il y eut 468 morts sur une population de 1 2,000 ames. Windau, quoique situé à quelques milles de Riga, fut préservé par un isolement complet (i).
A Revel on ne compta qu'un très petit nombre de malades, quoique celte ville soit située entre Pétersbourg et Riga; le choléra y fut apporté par un Juif, joueur de vielle, qui mourut le 27 juillet i83i.