MOYENS HYGIÉNIQUES ET CURATIFS
Bien que les causes du choléra-raorbus asiatique soient encore environnées de ténèbres et qu'elles le seront probablement toujours, bien
DU CHOLÈRA-MORBUS. 443 que celte maladie terrible ne présente aux observateurs que des problèmes désespérans , on a pourtant tiré quelque profit d'une longue expérience, et l'on a reconnu l'utilité des mesures préservatrices. Les précautions à prendre pour éviter les atteintes du mal sont aussi simples que faciles 5 elles doivent d'autant plus nous inspirer de confiauce qu'elles échappent à l'influence des théories trompeuses ou hasardées, au pouvoir désastreux de l'ignorance et de l'empirisme. Ces mesures d'hygiène contre le choléra n'ont aucun caractère dislinctif et particulier; car, en présence de toute autre maladie épidémique ou contagieuse, elles ne cessent pas d'être utiles et produisent toujours des effets salutaires sur l'économie animale (i).
On doit éviter tout excès dans l'usage des alimens et des boissons spiritueuses, car des excès de table ont suffi pour provoquer l'apparition du choléra chez les personnes qui jouissaient d'une santé parfaite. Il importe d'user d'alimens de digestion facile, car il est encore des faits qui prouvent qu'une indigestion a promptement développé la maladie. Il faut ne pas boire à la glace lorsque le
(1) Il n'y a rien là de contraire à notre opinion sur la question de contagion. Les moyens liygiémqucs servent à éloigner la prédisposition nécessaire au développement du germe contagieux.
4*t HISTOIRE corps est échauffé; ne point s'exposer subitement au froid, ou passer dans un "endroit frais lorsque l'on transpire; changer de linge lorsque la transpiration a été forte ou que la pluie a mouillé les vêtemens; ne pas se vêtir légèrement le soir lorsque la journée a été chaude; garantir*le bas-ventre de l'impression du froid; se maintenir dans le plus grand état de propreté possible. Il faut, si l'on soigne les malades, ne rester auprès d'eux que le temps nécessaire, et quitter pendant le reste de la journée les habits dont on était revêtu^, 11 faut encore ne point trop se fatiguer par des promenades ou des exercices forcés, éviter les longues veilles et les fortes contentions d'esprit, se procurer des distractions agréables, ne pas se laisser dominer par la peur, éloigner de soi l'ambition, le chagrin, les agitations de l'ame, toutes les passions tumultueuses; enfin, mettre constamment en pratique la maxime des hommes sages, c'est-à-dire user de tout et n'abuser de rien. Les douces habitudes d'ordre domestique et de morale privée sont toujours profitables aux intérêts matériels de la vie. Une existence réglée par la sagesse est le meilleur préservatif. Remarquable accord entre la science morale et la science physique, qui fait dépendre des mêmes causes la santé de l'ame et la santé dû corps!
Ce serait une erreur de croire qu'il y a pour
DU CHOLÈRA-MORBUS. 445 chacun de nos maux un remède efficace : le soufre, le mercure, l'iode, le quinquina, la vaccine triomphent, il est vrai, des maladies herpétiques et syphilitiques, des scrofules, de la fièvre et de la variole; mais nous ne croyons pas qu'il existe de pareils spécifiques pour les grandes contagions, et il est vraisemblable que les amis de la science et de l'humanité ne feront sur ce sujet que des efforts stériles.
Les lumières de l'anatomie pathologique nous laissent malheureusement sans guide dans la recherche du siège et de la nature du choléra (i), et les méthodes thérapeutiques ne nous présentent qu'incertitude. Une foule de remèdes divers ont été tour à tour en vogue, puis abandonnés, puis repris, enfin remplacés par d'autres qui ont eu même destinée. Il n'existe aucune maladie où les médecins de tous les pays soient si peu d'accord. Nous ne savons combien d'opinions dissidentes, de théories rivales , de systèmes changeans et contradictoires, sont en présence, sont en conflit. Qui a tort? qui a raison? où est l'arbitre qui rapprochera les parties? quel est le tribunal qui videra le différent? quel pouvoir régulateur maintiendra l'unité des croyances et des doctrines ? Grand
(1) Rapport de l'académie royal» de médecine de Paris sur le eholéra-morbm.
446 HISTOIRE Dieu! et c'est la vie des hommes qui sert de texte à ces controverses, et la pâleur couvre les fronts, et le deuil est dans les familles, et des cités naguère si heureuses ont perdu leur face riante ! Du sein de ce désordre intellectuel et de celte anarchie scientifique, n'est-ce point une orgueilleuse Babel qui surgit? n'est-ce point la confusion des langues? Ah! voyez; on fait sur les malades des essais toujours malheureux, on multiplie des expériences stériles, on dissèque en vain les cadavres, on épuise toutes les ressources de l'art ; rien n'y fait, la patience est à bout, et les efforts les plus inlelligens expirent inutiles. Je ne sache rien d'aussi désolant pour l'homme studieux qui croit aux progrès des sciences et consacre ses pénibles veilles à la recherche de la vérité. En présence du choléra, le médecin philosophe, voyant l'inanité de ses connaissances et de ses travaux > doit nécessairement se sentir accablé d'humiliation et de douleur. Il ne peut s'empêcher de dire comme un sage de l'antiquité : la seule chose que je sache, cest que je ne sais rien. Ah! pourtant, homme découragé, ne t'abandonne pas au désespoir et relève noblement la tête; tu peux trouver des consolations dans le sentiment de ton impuissance; tu peux encore être grand par les choses de l'ame et du cœur, par le maintien de ta dignité morale, par Taccomplissement de lous tes devoirs
sur la terre; et puisque la nature persiste à garder ses secrets, laisse-les lui; ton bonheur ne dépend point d'elle; c'est toi seul qui. règles ton sort. Vas donc, vas, poursuis ta carrière, et lève quelquefois tes regards vers le ciel; là brille une lumière que le temps n'obscurcit jamais; là est l'heureux séjour de la vérité immuable et de l'harmonie éternelle.