‹ Histoire de Colbert et de son administrationChapitre 86 sur 110 · LE COMÉDIEN POISSON ET COLBERT · texte numérisé non relu

LE COMÉDIEN POISSON ET COLBERT

ii Tout le monde a connu Poisson, fameux comédien de la troupe frariçoise. Il étoit bien venu partout. M. Colbert lui avoit nommé un enfant, honneur aussi grand qui put arriver à un comédien, ce qui lui avoit donné entrée chez ce ministre , à qui il portoit quelquefois des vers à sa louange. Un jour qu'il y fut, après y avoir été plusieurs fois pour tâcher d'obtenir un emploi pour le filleul, mais jusqu'alors inutilement, il salua M. Colbert, et lui dit qu'ii apport oit quelques vers qu'il prenoit la liberté de lui présenter. Le ministre , rebuté de pareilles pièces , lui coupa la parole , et le pria très-fortement même ûe ne lui point lire ses vers : « Vous <( n'êtes faits vous autres, dit M. Colbert, que pour nous ineom- « moder de la fumée de votre encens. — Monseigneur, dit Poisson, « je vous assure que celui-ci ne vous fera point de mal à la tête: « il n'y a rien, dit-il, qui approche de la louange. » M. de Maulevrier, et toute la compagnie, impatiens de voir les vers de Poisson, prièrent instamment M. Colbert de les lui laisser lire, ce qu'il permit à condition qu'il n'y auroit point de louanges. Poisson commenta ainsi :

Ce grand ministre de la paix, Colbert, que la France révère,

Dont le nom ne mourra jamais. . .

« P.-isson, dit M. Colbert, vous ne tenez pas votre parole ; ainsi. « Unissez; je me souviendrai de vous, et vous rendrai service dans « les occasions. Mais vous me ferez le plaisir de ne me plus apporter i' de vers remplis de mes louange?, ce n'est point là mon caractère. ii — Monseigneur, répondit Poisson, je vous jure que voilà tout ce h qu'il y a dans cette pièce. — N'importe, n'en lisez pas davan- « tage, » répliqua M. Colbert. La compagnie le pria néanmoins de si bonne grâce, qu'il permit avec assez de peine à Poisson d'achever, ce qu'il fit en recommençant ce qu'il avoit déjà lu :

Ce grand ministre de la paix, Colbert, que la France révère, Dont le nom ne mourra jamais, Eu bien, tenez, c'est mon compère.

1. Fureleriam, ou Les bons mois et les remarques, par M. Furetiére. p. 28. — Remensiuna, par M. Louis Paris, p. 2Tj.

ANECDOTES SUR COLBERT. .'Jll

Fier d'au honneur si peu commun, Est-on surpris, si je m'étonne Que de deux mille emplois qu'on donne, Mon lils a'en- puisse obtenir un?

( II eut l'emploi sur-le-champ '. »

Page 1