‹ Histoire de Corot et de ses uvresChapitre 15 sur 48 · COROT · texte numérisé non relu

COROT

Paysagiste, quai Voltaire, n° 15.

(Fig. 99). — Le Baptême du Christ, peint pour l'Eglise St-Nicolas du Chardonnet; 1844-47.

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à la fois, fut une digne traduction de lapage évangélique. Le panneau d'en face réclamant aussi une peinture, il semblait désigné pour en être chargé. Il en conçut un instant l'espoir au reçu d'une lettre de l'architecte Baltard, l'invitant à faire valoir ses droits. Mais la visite qu'il s'empressa de faire en réponse à cet avis dissipa son illusion. Trompé par les termes administratifs, dont il n'entendait pas les subtilités, il apportait à M. Baltard des remerciements. Celui-ci, avec un flegme officiel, les déclara prématurés et l'invita à solliciter la faveur qu'il croyait acquise. Sa fierté s'y refusa. Il alla plus loin dans le désintéressement. Il plaida la cause d'un camarade et demanda Aligny pour voisin. Mais en vain: la commandefutdonnéeà Alexandre Desgoffe. Le procès de cette décision a été fait de façon assez plaisante par la méprise d'un critique qui, attribuant les deux pendants à Corot lui-même, déclara que le Baptême du Christ était « beaucoup plus personnel » que l'autre panneau. Ce jugement de Paul Mantz (i) mit Corot en joie et, à la lecture de cette amusante erreur, il s'écria : « Je suis vengé ».

En même temps qu'il terminait cette décoration, il préparait son Salon de 1847 : quatre compositions dont deux encore restèrent sur le carreau. Les deux qui furent acceptées, un Berger jouant avec sa chèvre {Fig. 101) et un Pêcheur tirant son filet au crépuscule (Fig. 100), continuèrent à « effaroucher le public », selon l'expression d'un de ses partisans (2), et à charmer les artistes par leur touchante poésie. L'un d'eux, dont l'opinion n'est pas à dédaigner, Eugène Delacroix, introduit cette année-là dans son atelier par un ami commun, a consigné dans son journal l'impression de sa visite (3).

« Corot, écrit-il, est un véritable artiste. Il faut voir un peintre chez lui pour avoir une idée de son mérite. J'ai revu là et apprécié tout autrement des tableaux que j'avais vus au Musée et qui m'avaient frappé médiocrement. Son grand Baptême du Christ est plein de beautés naïves ; ses arbres sont superbes. Je lui ai parlé de celui que j'ai à faire dans Y Orphée. Il me dit d'aller un peu devant moi et en me livrant à ce qui viendrait ; c'est ainsi qu'il fait la

(1) Ga ictte des Beaux-Arts, Ier novembre 1861.

(2) Prosper Haussard, Le National, 16 mars 1847.

(3) Journal d'Eugène Delacroix, 14 mars 1847, tome I, p. 289.

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plupart du temps... Il n'admet pas qu'on puisse faire beau en se donnant des peines infinies. Titien, Raphaël, Rubens, etc., ont fait facilement....

Nonobstant cette facilité, il y a toutefois un travail indispensable. Corot creuse beaucoup sur un objet. Les idées lui viennent et il ajoute en travaillant ; c'est la bonne manière. »

(Fig. ico) . — Pccheur tirant son filet ; Salon de 1847. Lithographie d'après le tableau.

Les carnets de Corot contiennent la confirmation et le complément de ces confidences professionnelles :

« Je ne suis jamais pressé (c'est lui qui parle) d'arriver au détail ; les masses et le caractère d'un tableau m'intéressent avant tout.... Quand c'est bien établi, alors je cherche les finesses et de forme et de couleur. Je reviens sans cesse, sans être arrêté par rien et sans système ».

Voilà pour la technique proprement dite. Ce qui suit touche au fond même de l'esthétique et révèle les principes essentiels de l'art de Corot :

« Un homme ne doit embrasser la profession d'artiste qu'après avoir reconnu en lui une vive passion pour la nature et une disposition à la poursuivre avec une persévérance que rien ne saurait abattre. Ne pas avoir soif d'approbation ni de bénéfice d'argent. Ne pas se décourager du blâme que l'on pourrait faire tomber sur ses ouvrages ; il lui faut être cuirassé d'une conviction forte, qui le fasse marcher droit devant lui en ne redoutant aucun obstacle. Un travail incessant, — soit exécutant, soit observant. Une conscience invulnérable. Rempli de cette conscience, il ferait des ouvrages où un défaut saillant se ferait apercevoir, il faut poursuivre; on n'est pas artiste en un jour. Qu'il persévère, la conscience le sauvera. Il voit noir? Consciencieux, il mettra tout en rapport et, avec le temps, il avoisinera la nature de jour en jour. L'important, c'est de ne rien faire que ce qu'il voit et comme il voit. Le seul bâton qu'il puisse prendre de temps en temps pour raffermir sa marche, c'est de jeter des coups d'œil sur les œuvres des maîtres, et les meilleurs : Michel-Ange, Raphaël, Léonard de Vinci, Holbein, Corrège, Titien, Le Poussin, Lesueur, Claude Lorrain, Hobbema, Terburg, Metzu, Canaletto. Ces inspirations ne sont que pour faciliter le développement de ses moyens. »

Tels étaient les principes que Corot, consulté déjà par une pléiade de jeunes peintres, répandait autour de lui. Le nombre de ses adeptes croissait de jour en jour. Il s'en rencontra un assez fervent pour parler d'un achat à beaux deniers comptants. C'était le peintre artésien Constant Dutilleux. On a déjà lu son nom dans notre introduction ; il méritait d'être inscrit en tête de ce livre, dont l'inspiration lui appartient. Dutilleux rentrait chez lui, à Arras, au mois de mai 1847, après avoir visité le Salon parisien. La vision de Corot le poursuivait. « Quelle félicité, pensait-il, de pouvoir contempler toujours une de ces œuvres vibrantes de lumière et de poésie ! » Il prit la plume et confessa à son génial confrère son enthousiasme et le désir qui en était issu. Corot consentirait-il à lui céder un de ses paysages ? La lettre n'atteignit pas directement son destinataire. Il était en voyage, selon son habitude printanière. Son père la reçut, l'ouvrit et répondit (10 mai 1847) dans les termes suivants :

Monsieur,

Je suis aussi charmé que surpris de la lettre aimable que vous adressez à mon fils. Il est actuellement en voyage ; mais, à son retour, je m'empresserai de lui communiquer votre missive et vous pouvez compter sur une prochaine réponse.

J'ai l'honneur, etc. Corot père.

L'étonnement du vieillard est caractéristique. Il ne peut se résoudre à croire au mérite de son fils. La démarche de cet inconnu lui semble une gageure. Le fait est qu'on n'est pas habitué jusqu'à cette heure à recevoir à Ville-d'Avray des lettres comme celle-là. Corot, retour d'excursion, s'empresse d'écrire sa réponse. Elle est simple et bon enfant, comme l'homme lui-même :

(Fig. 101). — Berger jouant avec sa chèvre.

Salon de 1847. — Dessin de M. Robaut

d'après le tableau.

Ville-d'Avray, ce 20 mai 1847.

Monsieur,

J'ai reçu votre très gracieuse lettre par laquelle vous me communiquez l'intention d'avoir quelque chose de moi. Je suis très flatté de cette distinction de votre part, et je m'empresserai de vous remettre, selon vos indications, une petite toile. Je désirerais savoir s'il vous conviendrait d'avoir une étude d'après nature ou une composition. Les objets que je vous destinerais seraient du prix de 200 francs. Les études sont de 12 à 15 pouces.

En attendant votre réponse, Monsieur, j'ai l'honneur d'être votre tout dévoué,

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