C. Corot
Le Christ est terminé pour l'ouverture du Salon qui, en 1849, est fixée au 15 juin. Corot expose en même temps quatre autres toiles dont une, la Vue du Colisée (Fig. iy) est une simple étude, mais une étude magistrale ! Le temps des exclusions n'est plus. Le jury est rétabli, c'est vrai ; mais ses membres sont élus par les exposants et Corot en fait partie. Il est nommé le dixième par 217 voix. Ses paysages, placés à côté de ceux de Rousseau, rivalisent avec eux de vérité et de naturel; d'aucuns (1), hasardant un parallèle, opinent que le plus réaliste des deux n'est peut-être pas celui que le réalisme revendique pour chef. Quant au Christ, c'est un coup d'aile à la façon de Rembrandt, qui tire vers le ciel sans perdre jamais de vue la terre. L'Etat fait l'acquisition de cette page. Le député de Langres, M. Chauchard, la demande pour sa ville et l'obtient. A son arrivée, il paraît que l'accueil laissa à désirer. Le tableau fut victime des querelles locales ; on s'attaqua à lui pour atteindre le personnage auquel on le devait. A quoi bon encombrer et attrister le musée en étalant sur le mur cette « énorme tache d'encre?» Ainsi parlait l'opinion publique par la presse du
(1) De Lagenevais. Revue des Deux Mondes, 15 août 1849.
(Fig. 108). — Le Christ au jardin des Oliviers. Salon de 1849.
(Fig. 109). — Une matinée. Salon de 1850-51.
chef-lieu, son organe. Voilà comment on comprenait là-bas la douceur recueillie et le clair-obscur tragique de ce nocturne religieux.
A Paris, cependant, on commençait à ouvrir les yeux. Champfleury disait avec malice : (i) « Le nom de Corot est populaire aujourd'hui, chose d'autant plus bizarre que Corot est le seul grand paysagiste français ». Le public s'humanisait donc enfin et se décidait à approuver l'amant de la nature dans ses véridiques interprétations. On lui concédait le monopole des heures indécises où les vapeurs enveloppent encore la lumière, où les feux du soleil luttent contre le mystère des ténèbres. Et lui de multiplier ses aubes bleutées, que réveillait la ronde capricieuse des nymphes, ou ses rougeoyantes soirées, sereines et paisibles, à peine traversées par le sillage silencieux d'une barque solitaire.
Tels sa Matinée {Fig. 109) et son Soleil couchant (Fig. 110)
(1) Salon de 1849. Œuvres posthumes, Lemerre éditeur, p. 159.
exposés en 1850-1851. Le Salon, à cheval sur les deux années, est inauguré le 30 décembre 1850. Corot est encore du jury (nommé le sixième par 330 voix). Le nombre grossit tous les jours des jeunes hommes qui l'admirent et marchent à sa suite. Français, Chintreuil, Lavieille, entre autres, s'avouent ses disciples. Français, retour d'Italie où il vient de passer trois ans, s'empresse, en rentrant, de se remettre à son école. Chargé de reproduire la Danse des Nymphes pour la « Galerie des Artistes anciens et modernes », il utilise une fois de plus son crayon de lithographe au service du talent dont le sien est issu. L'œuvre ainsi popularisée vaut à son auteur un nouveau succès. La presse en fait l'éloge et la direction des Beaux-Arts, décidément favorable à Corot, l'achète. A une demande de 2.000 francs elle a répondu par- une offre de 1.500, et l'affaire s'est conclue.
Quelle heureuse influence a guidé les conseils de l'Administration, dont la bienveillance se répète depuis trois Salons envers un artiste jusque-là peu gâté? La sympathie de M. Frédéric Mercey, chef de bureau au Ministère de l'Intérieur dans le service des Beaux-Arts, n'y est peut-être pas étrangère. Ce bureaucrate d'occasion cachait un artiste et un fin lettré, avec qui Corot entretenait de cordiales relations. Nous savons d'ailleurs par une de ses lettres que, si le peintre y faisait personnellement appel, c'était au profit d'autrui plutôt que pour lui-même. Se décidait-il à se transformer en solliciteur, son bon cœur en était seul responsable. Témoin ce
billet:
Ville-d'Avray, ce 29 juillet 1850.
xMon cher Monsieur Mercey,
Craignant de ne pas pouvoir vous trouver en allant à Paris, je me résigne à vous importuner encore par écrit pour vous prier de faire tout ce que vous pourrez pour la commande à Coignard, en élevant le chiffre le plus qu'il sera possible. Je reçois une lettre de lui par laquelle il me représente sa position comme difficile. J'espère donc que vous pourrez arriver à un résultat heureux. Je vous suis bien reconnaissant d'avance de tous les soins et peines que vous prendrez dans cette affaire. — Mon ami Poirot aussi, veuillez ne pas l'oublier.
En attendant le plaisir de vous voir, j'ai l'honneur d'être avec considération votre dévoué. C. Corot.
Quand l'amitié était en jeu, l'artiste abdiquait tout amour-propre et se résignait, au besoin, à perdre un temps précieux sur les banquettes d'une antichambre. Cela ressort d'une autre lettre dont le
(Fig. no). — Soleil couchant ou Souvenir de Riva. Salon de 1850-51.
destinataire nous est inconnu, mais qui s'adressait sans aucun doute à un fonctionnaire des Beaux- Arts (i). La voici :
Ville-d'Avray, ce 26 (2).
Monsieur,
Je suis venu jeudi dernier, comme vous me l'aviez indiqué. Je suis arrivé à midi un quart pour prendre mon rang : je suis resté jusqu'à 5 heures 1/4. Ne voyant pas arriver mon tour et devant retourner à la campagne, j'ai été forcé de ne pouvoir l'attendre.
J'étais venu pour vous parler de M. Poirot, mon ami, peintre d'architecture, d'intérieur, qui a déjà eu une commande, il y a deux ans, du Ministère. Si vous pouviez lui en faire avoir une autre, dans le genre de celle qu'il a eue précédemment, vous m'obligeriez infiniment.
Je profite de cette occasion pour vous remercier de ce que vous avez bien voulu faire pour moi cette année.
J'ai l'honneur d'être, Monsieur, avec considération, votre tout dévoué.
(1) Catalogue Eug. Chavaray, janvier-février 1896, n° 54.
(2) Bien que cette requête ne porte pas de date, il est à peu près certain qu'elle fut écrite dans le courant de 1850 ; car deux tableaux de Poirot, commandés par le Ministère de l'Intérieur, ont figuré l'un au Salon de 1849, l'autre à celui de 1850. Le remerciement de Corot, en ce qui le concerne personnellement, vise sans doute l'acquisition de son Christ au Jardin des Oliviers.
Telles étaient les incursions de Corot dans le monde officiel. Telle était sa manière d'user du crédit que les puissants du jour daignaient enfin accorder à sa personne et à son talent. L'égoïsme n'était pas son fait.
Pour un cœur comme celui-là, c'est un coup terrible que la perte d'une mère. Ce douloureux malheur le frappe au moment où la destinée semble se décider à lui sourire pour tout de bon. Mme Corot meurt le 27 février 185 1.
(Fig. ni). — M. Corot père sur son lit de mort 28 novembre 1847.