‹ Histoire de Corot et de ses uvresChapitre 37 sur 48 · V. te 3 «H · texte numérisé non relu

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celle-ci. Corot fait poser un petit modèle qu'il confesse tout en travaillant. «Tu as un amoureux mon enfant? Eh bien, crois-moi .

mariez-vous et plante-là les peintres. — Nous marier! Mais, M. Corot, nous n'avons pas de quoi entrer en ménage. — Eh bien, s'il ne s'agit que de cela, le petit papa est là pour y pourvoir». Et la jeune nymphe passa devant M. le maire, nantie par Corot d'une jolie petite dot. — Un autre jour, un artiste besogneux apporte une toile de sa façon et sollicite un conseil. Sur une critique du maître, il se désespère, s'en prenant à une vue défaillante de l'inanité de ses efforts et de son impuissance à subvenir aux plus pressants besoins de l'existence. « Allons, dit Corot, ne nous désolons pas. Il ne manque pas grand'chose à votre tableau pour que tous les marchands se le disputent. Attendez un instant ». Saisissant sa palette, du méchant barbouillage du pauvre hère il fait un Corot et congédie un homme heureux.

Ses aumônes étaient toujours empreintes de discrétion. La manière dont il tend une main secourable à son confrère Daumier est délicate et touchante. Daumier habitait, à Valmondois, une mauvaise bicoque, où sa vieillesse maladive s'abritait misérablement. Son propriétaire, inexactement payé, le laissait geler de froid dans des murs humides et mal clos. Corot, ému de pitié, fait parqueter à ses frais sa chambre et paie toutes les réparations nécessaires; puis, il dit à Daubigny qui, en qualité de voisin, a qualité pour mener une négociation de ce genre : « A présent, il faut débarrasser le gaillard de son propriétaire : achète la maison;

(Fig. 249).

Le moine au violoncelle, 1874.

voici l'argent ». Quand Daumier apprend cette nouvelle, les larmes lui montent aux yeux. Aussitôt, il choisit pour interprète de sa reconnaissance un de ses tableaux, se fiant à l'éloquence de ses avocats pour traduire mieux que lui-même ses sentiments ; et Corot, ravi, accroche au chevet de son lit cette peinture, qui charme son regard en lui rappelant son bienfait. Elle sera sous ses yeux à sa dernière heure et, en la montrant à Geoffroy-Dechaume, venu pour lui faire une suprême visite, il lui dira : « Ce tableau-là me fait du bien ».

Malgré les occupations qui l'accablent, sa bonté ne sait pas éconduire le peintre Bénédict Masson quand il lui demande de faire son portrait. En entrant à l'atelier le 2 janvier 1874, M. Robaut le trouve en train de poser, les deux mains à plat sur les genoux. Sa physionomie trahit l'impatience d'en avoir fini et de se remettre au travail. La séance terminée, il se lève avec joie et, après un coup d'œil accordé à l'œuvre de son tortionnaire, vite, il enlève sa redingote, passe sa blouse et coiffe l'habituel bonnet de coton. Il y a là, attendant le bon plaisir du maître, son modèle Narcisse, venu pour poser un « moine » {Fig. 24g) promis à Tédesco. Tédesco lui-même est présent, ainsi que Bardon. M. Demeur occupe son chevalet coutumier et sa femme vient d'entrer. Cette galerie n'empêche pas Corot de se mettre bravement à l'œuvre. La pipe à la bouche, il se campe en face du modèle et, sur la toile encore vierge, esquisse à la craie la silhouette du bonhomme. Il s'applique et peine sans mot dire : tout le monde autour de lui garde un silence respectueux. Tout d'un coup, il s'arrête, se retourne et, avec une feinte colère : « Comment, vous êtes là 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, oui. . . huit, et il n'y en a pas un qui me dirait de rallumer ma pipe?» La pipe rallumée, il prend un crayon de mine de plomb et, un quart d'heure durant, il précise les contours de sa figure. Puis, il saisit la palette, et fiévreusement la couleur s'abat sur la toile. Tandis qu'il ébauche la robe brune, sans cesse son pinceau va chercher un peu de blanc pour le mêler aux tons les plus foncés. M. Robaut en fait la remarque et dit : « Voilà une pratique qui n'était pas celle de Delacroix ». Alors Corot : « Ah! c'est que, malgré sa grande

indépendance, Delacroix vivait de formules apprises chez Géricault ou ailleurs. Pour moi, personne ne m'a rien enseigné. Quand on est livré à soi-même en face de la nature, on se tire d'affaire comme on peut et, naturellement on se compose une manière à soi. Oui, je mets du blanc dans tous mes tons, mais je vous jure que je ne le fais pas par principe. C'est mon instinct qui m'y pousse et j'obéis à mon instinct » (i).

Corot est fier d'avoir conservé sa personnalité malgré la longue indifférence dont il a été abreuvé. « Car, dit-il, s'il est, jusqu'à un certain point, facile de trouver une note originale quand on débute, ce qui l'est moins, c'est de persévérer et de demeurer fidèle à son propre sentiment lorsque personne ne vous soutient et que tout le monde, au contraire, vous tourne le dos. On ne surmonte cette épreuve qu'à force d'amour désintéressé pour la nature » (2). Comme on lui objecte que cet amour-là est capable de vous faire mourir à la peine : « Eh bien, mieux vaut mourir que de faire fausse route... » Selon lui, le désir de gagner de l'argent est, avec la vanité, le pire ennemi de l'artiste. L'art doit être un sacerdoce désintéressé et non pas un métier de lucre. Aussi, quand un jeune homme qui désire faire de la peinture vient lui demander conseil, il commence par lui poser cette question : « Avez-vous de quoi vivre? » Si on lui répond affirmativement, alors il dit : « C'est bien; vous pouvez faire comme moi et vous amuser ». Autrement, la partie lui semble trop grosse et le risque l'effraie.

Cet hiver 1873-74 est encore plus laborieux que les précédents. Outre trois grands sujets en train pour le Salon, une quantité d'autres passent sur le chevalet. Corot ne se repose même pas le jour de l'an et reçoit les hommages de ses amis tout en caressant un paysage. 11 en a tant promis à des clients qui les attendent, qu'il

(1) La palette de Corot était loin de présenter les mêmes complications de colorations composites que celle de Delacroix. Elle n'était chargée que de tons entiers. Nous possédons une palette recueillie par Dutilleux à Arras, vers 1855-58. Corot l'avait jetée parce qu'elle était cassée. Les couleurs sont demeurées dans leur disposition habituelle. Le blanc est à droite et voisine avec les jaunes. A gauche, le vermillon est entre les bleus et les verts.

(2) Conversation avec M. Alfred Robaut, novembre 1873.

n'a pas le loisir de se délasser en prenant, pour son plaisir, une semaine de modèle. M. Robaut l'entend un matin (i) répondre à une Italienne qui demande des séances : « Repassez dans quelque temps, mon enfant; je ne peux pas me donner de vacances en ce moment ».

Il trouve, malgré tout, le moyen de se rendre libre pour assister, dans le courant de janvier, à Corberon, près de Beaune, à la noce d'un employé de son neveu Chamouillet. Au cours de ce voyage, il a été assez souffrant. Il en revient très fatigué. Cependant, sa santé ne marque pas encore de sérieuse défaillance. Elle résiste aux réunions d'amis et aux sorties du soir, toujours aussi fréquentes. D'ailleurs, son œuvre puise sans cesse son aliment au théâtre. Un grand tableau, qu'il prépare pour le marchand Détrimont et qu'il intitule Biblis {Fig. 250), lui a été inspiré, au mois d'octobre 1873, parle ballet de la Source. Hamlet lui fournit aussi, vers la même époque, le sujet d'une petite toile demeurée à l'état d'ébauche.

Bien que, le dimanche, il préfère le Conservatoire à l'Hôtel des Ventes, il lui arrive d'y entrer de temps à autre pour voir une exposition. Ainsi, il parcourt celle de la collection Strongberg (31 mars 1874), où figure un célèbre paysage de Koek-Koek. La vue de ce tableau lui suggère de fort intéressantes remarques. « J'avais commencé, dit-il, par examiner la toile de près. Chaque objet était soigneusement dessiné et modelé. Cela m'avait paru très bien fait. Je me retirais lorsque, par hasard, me retournant, je vis la chose à distance. Eh bien, de loin, cela ne tenait plus. Aucun parti-pris de valeurs ni de forme. Aucun effet ; aucune impression. Il ne restait plus rien de mon Koek-Koek. Or, cette peinture-là habitue le public aune fausse conception de l'art. On s'attache aux détails : on néglige l'ensemble. Ces peintres minutieux sans vérité ont imposé à la foule leurs œuvres de myopes comme étalon de ses jugements. Lorsque les gens se mêlent de juger un tableau, ce n'est pas la nature qu'ils prennent pour base de leur critique ; c'est la peinture à laquelle leur œil est accoutumé qui leur impose ses tyranniques mensonges. Il

(1) Le 26 novembre 1873.

(Fig. 250). — Biblis. Salon de 1875.

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(Fir. 2ji). — Souvenir d'Arleux. Salon de 1874.

(Fig. 252). — Un soir à Mortefontaine. Salon de 1874.

en résulte que, le jour où l'on veut refaire leur éducation, alors même qu'ils s'y prêtent de bonne grâce, la tâche est si ardue qu'on s'y briserait les muscles de la poitrine. »

Dans les premiers jours de 1874 a lieu la translation au cimetière Montparnasse du corps d'Aligny, rapporté par sa veuve de Lyon à Paris. C'est par un jour humide et froid, sous un ciel chargé de neige. Corot est là, à huit heures du matin, les pieds dans la boue. Malgré lui, il grelotte et claque des dents. Mme Aligny tremble pour sa santé soumise à une bien rude épreuve et veut à toute force le congédier ; mais en vain. Son courage ne faiblit pas et il reste jusqu'au bout. Touchant hommage d'un cœur fidèle à l'ami et à l'initiateur. Ce tendre et bon Corot jouit de plus en plus de l'estime et de la sympathie de ses confrères. Lorsque, sur la proposition de M. le marquis de Chennevières, directeur des Beaux-Arts, se formera la commission constituante de la Société Nationale des Artistes, son nom occupera la tête de la liste et obtiendra 313 voix

(Fig. 253). — Ville-d'Avray, 1874.

tandis que le second élu, Fromentin, n'en réunira que 260. A l'ouverture du Salon de 1874, l'espoir d'une démonstration encore plus significative avait animé tous ses amis. Ils comptaient que la médaille d'honneur serait pour lui. Bien que flatté par la promesse de cette distinction, Corot s'était refusé, cependant, à tout compromis pour l'obtenir. 11 n'avait pas voulu écouter le conseil qu'on lui donnait d'exposer une de ses belles figures, objectant qu'il aurait l'air de solliciter une récompense qu'on s'obstinait à refuser à ses paysages (1). Il revendiquait avec une coquette modestie sa spécialité, et son envoi se composa de trois poèmes champêtres sur les heures du jour : Un effet du matin ; souvenir d'Arleux (Fig. 251), Un soir ; souvenir de Mortefontaine (Fig. 252), et Un clair de lune. Mais, en face de lui, se dressa l'Institut, en la personne de Gérôme, avec YEminence grise et le Rex Tibicen. C'est à lui qu'allèrent les suffrages ; trois seulement se rallièrent sur le nom de Corot : ceux du peintre Busson, du graveur Boetzel et du critique Mantz. Ce déni de justice révolta les amoureux d'art qui tenaient Corot pour le chef vénérable de la peinture moderne et, sur le champ, ils préparèrent une protestation. Un comité se forma, dont la présidence fut confiée à un camarade d'enfance du maître, M. Marcotte, et qui s'occupa «d'offrir à Corot un témoignage d'affectueuse sympathie ». Des listes de souscription circulèrent en vue d'une médaille, dont l'exécution fut confiée à Geoffroy-Dechaume et dont la remise à son destinataire devait être l'occasion d'une manifestation artistique et amicale à la fois.

Ce Salon de 1874 avait vu le vieillard encore alerte et vigoureux d'apparence. M. Ernest Chesneau, l'écrivain d'art, parle de sa bonne

(1) Conversation avec M. A. Robaut, janvier 1874.

mine et de sa solide carrure (i). « Large, trapu, robuste dans une ample redingote en drap bleu de roi, le teint vif, rasé de frais, dans un col de chemise en toile solide émergeant d'une ample cravate en satin noir, l'œil clair et fin, bon et souriant sous le sourcil épais, la lèvre voluptueuse, bonhomme, moqueuse, le chapeau planté un peu en arrière sur la tête et découvrant un beau front encadré de cheveux blancs, il nous apparaissait, le vieux maître, rempli de jours et d'années encore ; il nous semblait appelé à la glorieuse longévité du Titien ». Corot passe le mois de mai à Ville-d'Avray, travaillant tous les jours, matin et soir, d'après nature (Fig. 253). M. Robaut, qui lui rend de fréquentes visites, le trouve toujours à l'œuvre. Bien que l'été approche, la température est encore parfois assez âpre et, un jour, les mains du vieillard sont crispées par le froid. On s'étonne autour de lui qu'il soit capable de résister quand même. Mais il répond en souriant : « Du moment qu'on peut tenir ses pinceaux, cela suffit. Il ne faut pas se lasser de retourner à cette bonne nature. Si on la délaisse, on risque de n'être plus de ses amis. C'est une amante jalouse. Il est dangereux de s'éloigner d'elle ; car, après cela, on ne la retrouve plus le jour où on la désire ».

L'assurance de l'artiste s'accommode maintenant d'une compagnie nombreuse autour de son chevalet. 11 cause tout en travaillant et, quand le hasard lui fournit l'occasion d'une plaisanterie, il ne la manque pas.

Ainsi, un jour que Cléophas, debout derrière lui, a déposé à ses pieds son chapeau, il laisse échapper un pinceau, qui va tomber dedans et en macule le

(1) Peintres et statuaires romantiques, Charavay, éditeur, p. 281. (Fig. 254). — Coubron, 1874.

fond. Aussitôt, se sentant en humeur de rire, il esquisse dans le «tuyau de poêle » une manière de paysage et la tache accidentelle devient un nuage sur un ciel bleu figuré par la soie même de la coiffe. Tous les jours, il reçoit ses visiteurs à table ouverte et rien n'est plus charmant que ces réunions improvisées, où le travailleur se délasse par la conversation de son application à l'étude. A propos du Salon, il passe en revue les tableaux des confrères (i). Français ne le contente pas ; il le trouve sec. Daubigny lui-même encourt sa critique. « Son champ de coquelicots est aveuglant. Il y en a trop ! » Par contre, il aime assez le grand tableau de Matéjko ; il y trouve

(Fig. 25s). — Ci"écy-en-Brie, 1874.

de grandes qualités de conscience, des physionomies bien observées et très vivantes. Les portraits de Carolus Duran lui plaisent aussi par l'audace de leur coloris et, comme on lui fait observer que la vision de cet artiste est l'antipode de la sienne : « C'est peut-être bien pour cela, dit-il, que ça ne me déplaît pas. Vous vous rappelez M. Hersent, ce peintre timide et mièvre? Il ne jurait que par Lepoitevin. Dieu sait cependant si la manière du fougueux paysagiste se rapprochait de la sienne ».

Vers la fin de mai, il quitte Ville-d'Avray pour Coubron, où il a déjà fait plusieurs apparitions en mars et avril (2). Il y passe tout

(1) Conversation avec M. A. Robaut, 12 mai 1874.

(2) Lettres à Mme Gratiot du 26 février et du 8 avril 1874.

(Fig. 20).

La cathédrale de Sens, 1874.

le mois de juin (Fig. 254). C'est là qu'il est le plus tranquille pour travailler et il en profite. Du ier au 15 juin, il termine huit toiles de 25 ou de 30, qu'il livre, séance tenante, à Cléophas ou à Tédesco. Le soir, il fait de nombreux fusains pour les mêmes clients. Malheureusement, il ne prend jamais la précaution de les fixer lui-même et certaines de ces belles improvisations perdent leur fleur dans le transport. Une regrettable négligence compromet de même la conservation de ses plus beaux dessins de jeunesse, qui traînent à Paris dans tous les coins de l'atelier, s'effaçant et se maculant de taches. Ce n'est pas qu'il en fasse fi. Bien au contraire, il les considère avec un juste orgueil. Lorsqu'on lui fait remarquer cette fâcheuse incurie : « Vous avez raison, dit-il; mais, que voulez-vous? J'ai pris l'habitude, au temps jadis, de me dire : Il restera toujours assez de ces misérables feuilles-là, puisque personne ne daigne jeter les yeux sur elles ». Le 24 juin, M. Robaut va à Coubron, un bouquet à la main, à l'occasion de la Saint-Jean-Baptiste. C'est ce jour-là qu'on souhaite à Corot sa fête. Les habitués du lieu sont tous venus offrir leurs vœux. Il y a là M. et Mme Détrimont, Bardon, Tédesco, et aussi Oudinot, le maître d'œuvre de l'atelier champêtre où l'on est réuni. On festoie gaîment, et on boit à la chère santé qui rallie tous les vœux.

Le ier juillet, Corot suit M. Robaut, comme l'année précédente, dans le Nord. Il séjourne d'abord une semaine à Arras, où il retrouve, toujours avec le même plaisir, le parc de M. Bellon, si fécond en beaux motifs. Desavary le conduit un jour à Béthune et il ébauche une petite étude dans les environs de cette ville. Puis, de Douai il rayonne dans les parages familiers d'Arleux et de Sinle-Noble et y glane son bien. Rentré à Paris le 20, il repart le lendemain pour les environs de Rambouillet, à Galluis-La-Queue, chez M. Devé, un ami de M. Dubuisson, dont il a fait connaissance

naguère à Brunoy. La fête de Mme Sennegon le ramène le 28 à Ville-d'Avray. Mais ce n'est pas fini. Du 5 au 10 août, il est à Luzancy; du 13 au 20, à Marcoussis; du 23 au 30, à Crécy-en-Brie chez le peintre Eugène Decan (Fig. 255*). Enfin, le ier septembre, il part pour Sens. 11 y demeure une quinzaine et y fait plusieurs études, dont une à l'intérieur de la cathédrale (Fig. 256). Pendant qu'il y travaille, le Suisse rôde autour de lui, en le regardant du coin de l'œil. Le dernier jour, comme il s'apprête à plier bagage, le bonhomme l'apostrophe : « Mais, Monsieur, il manque quelque chose à votre tableau! — Quoi donc? — Voyez plutôt... » et il va se plantera quinze pas devant lui. « Oui, oui, vous avez raison, s'écrie alors Corot; avancez encore un peu : voyons ... là » et, en quelques coups de pinceau, le personnage est en place. La glace rompue, l'artiste cause familièrement avec sa nouvelle connaissance : il lui parle de sa carrière et de sa manière de faire, qui n'a pas toujours été appréciée, parce qu"il n'a jamais voulu faire de concessions au

goût du public. Il explique : « Tenez, supposez ici un peuplier... D'autres le peignent tout droit. Moi, non. Il faut que je le fasse trembler dans le vent » (1).

Au retour de ce voyage à Sens, la santé de Corot laisse beaucoup à désirer. Son estomac digère mal et le fait souffrir. Les nuits sont mauvaises. Il appelle le médecin, qui l'engage à fumer moins. Se sentant trop peu valide pour entreprendre de nouveaux déplacements, il renonce aux projets formés pour le reste de la saison et qui devaient le conduire successivement (d'après l'itinéraire

(Fig. 257). — Saint-Sébastien.

Réduction du tableau de 1853, exécutée en 1874.

(1) Raconté par M. Marquet, Suisse de la cathédrale de Sens, à M. Germain Hédiard, le 24 août 1889.

(Fig. 258). — Corot.

Photographie par Ch. Desavary ; Arras, 1874.

inscrit sur son carnet) à Mantes, à Saintry, à Méry-sur-Seine, puis à Fontainebleau. Il va se reposer d'abord à Ville-d'Avray, puis à Coubron, où il travaille tout doucement, en s'arrêtant souvent. M. Robaut, venu pour le voir le 2 octobre, est frappé du changement qu'il constate dans sa physionomie : pour la première fois, il a devant lui un vieillard. Le pauvre homme se plaint du régime qu'on lui fait suivre et surtout du rationnement auquel on l'oblige pour le tabac :

quatre pipes seulement par jour, au lieu des vingt-cinq ou trente auxquelles il était habitué! Malgré tout, il se cramponne à sa chère peinture.

Il est en train d'exécuter une réduction de son Saint-Sébastien {Fig. 2^j). Ce tableau, qu'il a offert en 1871 pour la loterie au profit des Orphelins des victimes de la guerre, a été racheté au gagnant par M. Robaut solidairement avec M. Durand-Ruel. On a pu espérer un instant que l'État en deviendrait acquéreur à son tour. Car, le 15 février 1874, Corot, à l'instigation des propriétaires de son œuvre, avait adressé à l'administration des Beaux-Arts une lettre par laquelle il proposait le tableau pour 15.000 francs. Il offrait en même temps son Dante et Virgile pour le même prix. Mais, l'Etat ne sait pas profiter des occasions. Nul écho sympathique ne répondit à cette avantageuse proposition d'un artiste aussi désintéressé que génial. Le 12 octobre, une triste nouvelle arrive de Ville-d'Avray. Mme Sennegon se meurt. Corot court en toute hâte auprès de sa sœur et, le 14 au matin, il reçoit son dernier soupir. Surmontant son émotion, il a le courage de prendre un crayon et de dessiner les traits de la défunte (Fig. 259), comme ilafaitjadispoursonpère.Mais ce coup achève d'abattre le pauvre homme, déjà atteintpar la maladie.

(Fig. 259.) Sennegon, sur son lit de mort, 14 octobre 1874.

Désormais, il ne fait plus que végéter. Il a beau se soigner dans sa retraite de Coubron ; il lutte sans succès. Le mal fait des progrès effrayants. L'appétit a disparu. L'alimentation ne se fait plus qu'au prix de grandes douleurs. Les forces déclinent à vue d'œil. Le 25 novembre, il est à Paris. M. Robaut vient le voir après son dîner. Il le trouve morose et las. Adèle lui dit : «Monsieur devrait faire un

(Fig. 260). — Les plaisirs du soir. Salon de 1875.

tour ». Le visiteur l'emmène. Ils entrent une demi-heure aux Folies- Bergère ; mais la fatigue dompte l'énergie du malade : il faut rentrer. Le lendemain (jeudi 26), son ami, passé pour prendre de ses nouvelles, le trouve assoupi sur un livre. Il s'est senti trop faible pour monter à l'atelier. Il s'ébroue pour serrer la main qui lui est tendue et sourit en montrant le volume qu'il tient entre les mains. C'est une étude d'Arsène Houssaye sur Léonard de Vinci, offerte par l'auteur avec cette dédicace : « Au Ruysdaël moderne ». Après quelques instants d'entretien, M. Robaut prend congé.

Le samedi, Corot retourne à l'atelier. Il y reçoit la sœur Maria, à laquelle il donne 300 francs en lui disant : « Vous vous faites trop rare ; il faut revenir plus souvent ». M. Robaut se trouvant là, il le prie de l'accompagner le lendemain à Ville-d'Avray, où des affaires l'appellent. C'est un triste pèlerinage ; il n'a pas revu ces lieux depuis que sa sœur les a quittés. L'émotion fait couler ses larmes à la vue de la chambre déserte et il rentre à Paris avec la mort dans l'âme. Désormais, il se rend fort irrégulièrement à l'atelier. Le mercredi suivant, il n'est pas là pour recevoir, comme d'habitude, les visites. Ses amis Daubigny, Oudinot, Badin, Diéterle et Marcotte se pré-

(Fig. 261). — Médaille par Geoffroy-Dechaume, offerte à Corot par ses amis et ses admirateurs, 1874.

sentent tour à tour. M. Robaut et M. Demeur leur communiquent leurs inquiétudes. Cependant, vers le milieu de décembre, une légère amélioration se produit. On revoit Corot à son chevalet, achevant une Danse de nymphes qu'il a promise à Tédesco (Fig. 266). Le 11, les docteurs Cambay et Gratiot, qui le soignent, provoquent une consultation du professeur Sée. L'excellent vieillard s'adressant au médecin, lui dit : « Il faut tâcher de me conserver encore quelques années, docteur. J'ai une double tâche à remplir. D'abord, j'ai encore quelques tableaux à peindre ; et puis, surtout, il faut que je fasse beaucoup d'heureux autour de moi ». Le mieux se prolonge quelques jours encore après cette consultation. Le 29, Corot est à même de se rendre le soir au Grand-Hôtel, où les amis qui ont préparé en son honneur une manifestation réparatrice de son échec

pour la médaille d'honneur l'ont invité à venir recevoir, des mains de son vieux camarade Marcotte, celle que Geoffroy-Dechaume a gravée à son intention (Fig.261). Cela se passe fort simplement et sans vains discours. D'ailleurs, la maladie, qui a fait craindre jusqu'au dernier moment l'absence au rendez-vous du héros de cette fête intime, jette une ombre sur la réunion et l'attriste. Corot s'échappe très vite des poignées de main amicales et rentre au logis plus souffrant que jamais. Il n'y a plus de doute : il est perdu.

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(Fig. 262). — ■ Ronde de Nymphes.

Calque par M. Alfred Robaut, retouché par Corot en janvier 1875.

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