BÉRANGER
Glaire a été fidèle à sa promesse, et n'a plus voulu paraître dans ce que madame Féret appelle le grand monde ; malgré les invitations réitérées de la vieille dame , la jeune fille a tenu bon : elle se souvient avec amertume du bal de la rue d'Enghien. Ce-
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pendant la blessure faite à son amour-propre s'esl cicatrisée avec le temps : ;i son âge les impressions fâcheuses sont si légères , si fugitives ! Sa gaieté est revenue, et depuis quelques jours ce n'est plus le front chargé d'un nuage , l'air inattentif et l'esprit préoccupé qu'elle écoute les projets de sa tante pour son avenir. Si madame Féret aime Claire d'affection, il y a aussi de l'égoïsme dans sa tendresse. A près de cinquante ans , la saison est passée d'être ambitieuse et jalouse pour son propre compte , mais la jalousie el l'ambition sont du nombre de ces passions tenaces que Rabelais compare « à une épousée dont on ne se « défait pas jusqu'à l'heure du trépassement » plutôt que d'y renoncer , la veuve les exerce au profit d'une autre qui , peut-être plus heureuse , en recueillera tous les bénéfices ; c'est donc sur sa nièce que l'envieuse matrone a reporté ses désirs de grandeur. Comme il n'est plus temps de rêver pour elle et qu'il est dans son caractère de rêver toujours , rebelle qu'elle est aux désillusions et aux désappoinlemens , Claire est le but de ses rêves d'à présent, car elle ne réJléchil pas, l'imprudente, que son exemple est là pour prouver la vanité de ses magnihques idées ; semblable à ces pécheurs endurcis qii'nnc leçon n'a pu corriger , elle
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retombe en aveugle dans sa faute favorite , avec celle différence que ce ne sera pas elle qui en deviendra la victime ; soit ignorance , soit absence de jugement , elle berce et enivre , comme elle s'est jadis bercée et enivrée , la confiante et facile enfant , de même que les parvenus généreux aiment 5 élever à leur suite un ami, leur créature , sauf à l'entraîner plus tard dans leur chute; seulement ici la générosité peut aller jusqu'à la prodigalité; la vieille dame n'en sera pas moins riche après : sa dépense esl toute en paroles , en discours , longs et maintes fois répétés , il est vrai ; mais on doit croire que celte loquacité ne lui coûte rien . D'ailleurs , on l'écoute si volontiers, l'ame de la jeune fille s'épanouit si délicieusement à ces tableaux de fortune et de bonheur , que c'est un nouvel encouragement à continuer chaque jour son œuvre de prédilection : aussi ne se fait-elle pas faute de parler, son imagination n'est jamais à sec de gracieuses descriptions, d'aventures charmantes dont les héros, de grands et riches seigneurs , finissent toujours par épouser de pauvres filles , et tout l'étalage des fictions romanesques. Pourtant sa mémoire lui joue parfois de mauvais tours , et , pour y suppléer , les livres ne sont-ils pas là?
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Claire existe donc bien en-dehors de la sphère où la fortune l'a placée en dépit de son éducation ; elle sort peu , ses journées s'écoulent dans de frivoles occupations. Certes, retirée dans sa chambre, quand ses doigts parcourent les touches du piano de Petzold , seul héritage que son père lui ait laissé , ou bien , dans le petit salon , lisant à sa tante un ouvrage nouveau , lecture interrompue par de rares visites, car ces deux pièces forment avec la chambre où couche madame Féret leur modeste ajipartement ; certes, disons-nous , les pensées de la belle jeune fille ne sont ni à la musique ni à la conversation des visiteurs , et si son esprit est un peu plus captivé par les livres , c'est que dans les livres sans doute elle trouve la continuation , la réalisation de ses pensées. Devenue oisive et paresseuse , à force de s'entendre dire que toute espèce de travail est indigne d'elle qui n'en aura pas besoin dans la position que le ciel ne peut manquer de lui faire plus tard , elle aurait presque honte de donner quelques instans , même à ces délicates broderies qui amusent et attachent, même à ces légers ouvrages que jamais une femme ne rejette , pas plus au milieu du luxe que dans la pauvreté ; elle semble avoir peur de secouer cette espèce de sommeil qui la berce éveillée
si doucement , si mollement. Paresseuse , oui , et cela doit être ; ces livres futiles , ces romans qui n'apprennent rien , qui ne renferment ni moralité ni instruction , ont toujours cela de pernicieux que , même en n'ayant pas la corruption du cœur pour effet immédiat , ils plongent les facultés dans une sorte de langueur somnolente , et les détournent de toute occupation sérieuse. Il y a plus , quoiqu'on affecte de penser et de dire le contraire : les ouvrages cyniques et scandaleux ne portent pas des fruits aussi funestes que les compositions vides et sans portée; les premiers peuvent repousser, les seconds se font lire, affaiblissent l'arae à coup sûr, et fraient le chemin aux autres. Mais qu'importe si le plus grand mal vient de ceux-ci? Oh ! sans doute , qu'importe ? Seulement nous ne savons pas d'imprudent assez entêté pour se jeter dans un abîme à pic , et pour qui la pente ne serait pas au moins une excuse à la chute.
Avec ses dix-huit cents francs de rente viagère , madame Féret ne pouvait guère procurer de plaisirs à Claire , à l'exception de ceux qu'on se donne à peu de frais. Pendant les longues promenades que faisaient ensemble la tante et la nièce , le cœur de la vieille dame lui bondissait de joie dans la poitrine en enten-
î)i RÊVES DORÉS.
danl les exclamations admiralives que les jeunes gens ne pouvaient retenir à l'aspect de sa compagne qui , à son tour , coquette et souriante , rougissait et baissait les yeux.
— Vois donc , Claire , comme on te regarde : c'est qu'en vérité tu es jolie comme un ange. Qui sait? il y a peut-être là un mari.
— Vous croyez , ma tante ?
— Tiens , si je le crois ! Pourquoi pas donc ? avec ton éducation et tes talens
Puis un peu plus loin:
— Oh ! le charmant tilbury , le beau coupé ! voilà comme tu en auras , petite. Dis-moi donc à propos : qu'aimes-lu mieux d'un coupé ou d'un tilbury? Moi je préfère le premier, et ii faudra que tu tiennes à cela, parce que tu me conduiras au bois de Boulogne avec toi. Entends-tu , c'est décidé.
— Mais je n'y suis pas encore..,.
— C'est tout comme ; ça viendra, ça viendra.
Le moyen , après cela , que pour la jeune fille l'eîiivrement des sens et du cœur ne suivît pas l'enivrement des regards , qu'un éclair de raison vînt luire à travers cette molle atmosphère de séductions! Puisqu'ainsi que nous l'avons vu, elle avait bien pu oublier la
mort de son père , le moyen que sa mémoire conservât le souvenir des sages paroles du vieillard ! « Prends garde ! » avait-il dit. Oh ! non , elle ne prenait pas garde , et ce qu'il y a de plus triste , c'est que personne ne prenait garde pour elle.
A part ces promenades , qui ne faisaient que fournir un nouveau texte aux pensées de Claire et aux ambitieuses suggestions de sa tante , à part aussi quelques visites reçues et rendues , et une fois par mois , peutêtre, une soirée chez une amie de madame Féret, petite réunion dont la fille de Caroline était la reine par sa beauté et ses lalens, l'existence des deux dames se passait dans la solitude , et la solitude entretenait les illusions et les flatteuses espérances : on rêve si bien et avec tant de charme quand on est seule , et que la vérité ne fait pas entendre à l'oreille sa voix rude et sévère ! Au retour de ces soirées, c'était à qui, de la tante et de la nièce , se moquerait le plus des modestes invités , des jeunes gens sans fortune qui avaient osé adresser à la charmante brune , ainsi qu'ils l'appelaient , une timide parole d'amour ou un regard plus hardi ; le dédain de la vieille éclatait en aigres apostrophes aux absens , dont l'audace , disait-elle , la ferait rire si elle ne lui faisait pitié; tandis que Claire,
tout en repoussant de pareils hommages si peu en harmonie avec ses sentimens , ne laissait pas de sentir son amour-propre doucement chatouillé des preuves d'admiration qu'elle avait recueillies. Si madame Férel , ce qui lui arrivait assez souvent , se répandait en invectives trop amères contre ses adorateurs, vile elle prenait leur défense avec un ton de compassion méprisante sans doute, mais dans laquelle, à son insu peutêtre, perçait une émotion secrète , émotion dont jamais une jeune fille ne se défendra qui se voit adorée, n'importe d'où parte l'adoration.
Ainsi la retraite , les personnes qu'elle voyait , les discours qu'elle entendait chez elle ou ailleurs , tout concourait , comme par un accord unanime , à nourrir dans son cœur des idées d'élévation. Ln seul être au monde lui donnait un exemple contraire. C'était sa sœur Fanny ; mais cette enfant , qu'elle aimait beaucoup et qu'elle trouvait encore davantage au-dessous d'elle , ne pouvait guère peser dans la balance. Malgré la haine de madame Féret qui s'exhalait en reproches violens à propos du moindre mot prononcé par la pelile, malgré les rebuffades qui l'attendaient toutes les fois qu'elle se présentait à la maison du faubourg Poissonnière, Fanny avait trop d'amitié pour sa sœur pour ne
pas venir voir aussi souvent que cela lui était possible. Quant à Claire, elle la recevait bien, lui parlait avec douceur, avec tendresse, mais elle ne laissait échapper aucune occasion de lui faire part de ses triomphes , de ses espérances que l'avenir ne manquerait certainement pas de réaliser. La fille de Madeleine écoutait ces confidences comme on écoute une langue qu'on ne comprend pas, et surprise qu'elle était de ces idées si étrangères à sa manière de vivre et à l'avenir qu'elle se préparait , tout cela lui paraissait naturel cependant, lorsqu'elle venait h réfléchir que l'éducation de Claire avait été bien autre que la sienne : « Ça doit être , pensait-elle , et ma sœur a raison , pourvu qu'elle y trouve son bonheur. » Dans la naïveté de son ame , elle allait jusqu'à partager des espérances qu'elle ne concevait pas pour elle-même.
— Oui , Fanny, disait Claire dans ces entretiens où son cœur débordait de joie ; oui, un beau jeune homme aimable et riche , qui me comblera de soins et d'amour. Comprends-tu? mais non , tu es trop petite pour cela.
— Est-il venu , l'as-tu vu? répondait l'autre.
— Non , mais je le verrai , et songe comme je serai heureuse !
— Eh bien ! tant mieux , ma sœur.
08 ItÉVES DORÉS.
Et là-dessus l'enfant s'en allait , et la minute d'après elle ne pensait plus à rien de ce que sa sœur venait de lui dire , sinon que Claire serait heureuse , et elle-même était contente. C'est qu'elle avait à s'occuper de bien autre chose.
En dépit des sentimens élevés dont la veuve faisait volontiers parade, le désir de briller, devenu chez elle une habitude , l'avait peu à peu conduite à de singulières croyances. Suivant elle , les visions du sommeil influaient prodigieusement sur les événemens de la vie , rien n'arrivait qui n'eût été prédit d'avance : il s'agissait seulement de comprendre les prédictions. Or, à cet égard , sa science était infaillible : n'avaitelle pas, durant le premier veuvage de M. Granger, rêvé chat et dents tombées , ce qui signifiait dispute et malheur. Forte de cette expérience , sa manie divinatoire prétendait connaître les plus intimes révélations de l'avenir : superstitieuse , en un mot , comme toutes les vieilles femmes qui n'ont rien à faire , elle cherchait sans cesse et h propos de tout à lire dans l'obscurité des temps ; niaise , du reste , car elle espérait toujours, et crédule autant que possible, car elle avait intérêt h croire , nous n'affirmerions pas , mais il est probable qu'elle mettait à la loterie. Quoi qu'il en soit
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de celte dernière assertion, inspecter les lignes d'une main ou d'un visage, interroger les cartes sur les chances plus ou moins heureuses qui se trouvent dans leurs combinaisons , voilà , après le bavardage , son plus cher délassement , son occupation favorite. Dans ces momens là, Claire l'écoutait avec attention, et il faut le dire , avec un certain plaisir : par un hasard étrange toutes les consultations lui étaient favorables. Un jour , ses lunettes sur le nez , l'œil brillant de joie, la nouvelle déesse du destin interrogeait des tarots étalés sur une table , devant elle.
— Tiens , disait-elle à sa nièce , vois comme cela se présente bien.
Et à mesure qu'elle retournait les cartes;
— Bonne nouvelle... fortune... Ah ! ah ! une lettre à la poste. Qu'est-ce que cela signifle? Bien , la lettre est agréable. Mais qu'est-ce que je vois là? une contrariété.... une femme blonde qui t'en veut, qui contrecarre tes desseins.... J'en étais sûre : c'est ta sœur !
— Et où pouvez-vous prendre cela, ma tante? Vous vous trompez : Fanny n'a que de l'amitié pour moi. En ce cas , il faut qu'elle se cache bien,
— Justement , elle se cache. Regarde : elle te
100 nÈVES noRÉs,
tourne le dos , elle agit de ruse : c'est une jalouse et une hypocrite. Mais cela ne peut pas être autrement: elle reçoit de mauvais conseils d'une autre.... Juste ! la religieuse !
— Allons , ne dites pas de mal de sœur Louise , elle est incapable....
— Incapable ! je n'en voudrais pas jurer. D'ailleurs ce n'est pas moi qui parle, ce sont les cartes, et les cartes , c'est la vérité pure.
— Après, ma bonne tante, après?
— Ma foi, tout se brouille.... plus rien.... Ohî si fait, si fait : trèfle , amour et richesse! Bonté divine ! un roi qui te regarde, qui te trouve jolie , et puis un jeune homme aussi , rivalité sans doute ! Oui , une lettre envoyée par le jeune homme à l'autre, qui fronce le sourcil.... Bien! bien! Non, toujours celte maudite dame blonde qui se trouve entre toi et le bonheur.... Je le dis de te défier de Fanny ; mais c'est égal , tu triompheras : l'amour et la richesse dominent.... Voyons maintenant le grand jeu pour le mariage !
— Voyons ! s'écria Claire , je serais si contente !
— Et tu le seras bien sûr.... Écoute.... Ah ! ah ! toujours ce beau cavalier!.... 11 paraît qu'il a forcé
RÊVES DORÉS. Il)l
son rival h se désister de ses prétentions ; et d'ailleurs, celui-là" a beau se mettre à tes genoux, tu ne Técoutespas. C'est décidé, tu épouseras un jeune homme.
— Mais certainement , ma tante î
— Bien ! ses projets sont honnêtes ; bien , il renverse tous les obstacles , la passion le transporte. Oh ! comme il l'aime, comme il t'aime !....
— Est-il brun ou blond , ma bonne tante?
— Brun , ma nièce , brun , très-brun , beaux sourcils , beaux yeux , beau garçon ! Vois , plutôt.
— Ah ! tant pis ! Et un léger soupir accompagna cette exclamation.
— Allons , répliqua la sibylle , reprenant momentanément son rôle de tante ; c'est parce que tu es brune que tu aimerais mieux un blond, je le conçois, mais , pour un caprice il ne faut pas refuser ce que le bon Dieu nous offre , mon enfant. Ainsi attention : comme je te le disais tout à l'heure , ce charmant jeune homme qui est riche à millions t'aime à en perdre la tête ; il extravague que c'est une pitié , et tu dois avoir compassion de son état.
— Vraiment?
— C'est si vrai , répondit la vieille dame suppléa»! par son imagination à ce que les cartes ne disaient pas
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sans doute , c'est si vrai , ma fille , que la pensée seule d'un refus lui inspirerait une terrible résolution : sur ma foi rien qu'à le voir , on devine qu'il ferait un malheur, prends-y garde !
— Ah ! mon Dieu ! vous m'effrayez....
— Bon ! il ne mourra pas , c'est moi qui le prédis. . . avec ça qu'il saura bientôt à quoi s'en tenir ; oh ! il veut tout de suite connaître son sort , il y va de tout cœur, celui-là; comme il est pressé, comme il se dépêche !
— Je n'attendrai donc pas long-temps ?
— Non , ma foi , il accourt sur les ailes de l'amour pour l'offrir son cœur et sa main... ah î ah ! le voilà , il vient. — Tiens , qui est-ce qui nous arrive là ? c'est drôle! s'écria-t-elle tout -à- coup interrompant l'horoscope; et moitié surprise, moitié mécontente , elle se hâta d'enlever les cartes , de remettre la table à sa place , et s'en alla ouvrir au visiteur. Quant à Claire , elle entendit probablement une voix qui ne lui était pas inconnue , car toute rouge et toute émue , elle avait quitté le petit salon , lorsque madame Féret y rentra précédant d'un air sec et digne le nouveau venu , à qui elle montra une chaise de la main ; après quoi , ils s'assirent , et un assez long silence régna
entre eux , tandis que la curieuse jeune fille , l'oreille collée à la porte de sa chambre, s'apprêtait à ne pas perdre un mot de la conversation qui , à en juger par les mouvemens de son sein et l'attention toute particulière qu'elle mettait à comprimer son haleine, comme si elle eût craint d'être entendue , devait singulièrement l'intéresser.
Georges Marsault était un bon et honnête ouvrier , qui , à force d'application et de travail , était parvenu à se distinguer dans l'art si difficile et si beau de la mécanique ; son assiduité , ses progrès avaient frappé son maître , possesseur d'une fabrique immense située à l'une des barrières de la capitale. Fils de ses œuvres , Georges ne devait rien qu'à lui-même : à vingt ans , son ignorance le condamnait h un état pénible , capable de le nourrir sans doute ; avec des bras et du courage un homme gagne toujours de quoi vivre , mais voilîi tout ; il avait voulu davantage, il avait voulu fortement apprendre et savoir , à vingt-cinq il était habile ; ses heures et ses jours de repos , au lieu de les perdre dans la dissipation et les mauvaises compagnies , il les avait employées à étudier. Il avait complètement réussi, et le patron qui le connaissait bien , lui confiait parfois la direction d'un travail im-
portant. Voyant ses efforts récompensés , le gain de ses journées triplé, fier surtout de l'amitié de son maître, Georges était heureux, rien ne troublait le calme dont il jouissait; grûce au ciel, la fabrique dont il se regardait pour ainsi dire comme l'enfant , prospérait au gré de ses vœux ; rien ne lui manquait donc jusqu'au jour , ou pour parler plus justement , jusqu'à la soirée où il avait vu Glaire , car la voir et l'aimer ce fut tout un pour le jeune mécanicien, mais l'aimer avec passion , avec délire : elle était si belle , elle paraissait si bonne et si douce quand elle le voulait , et la coquette n'avait pas refusé de l'être avec lui , peut-être parce qu'il était bien fait et blond , et nous savons que la couleur blonde est celle que son imagination donne à l'amant de ces rêves. Timide et craintif comme on l'est quand on aime réellement et pour la première fois , si le jeune artisan n'avait pas , depuis cette soirée qui faisait époque dans sa vie , osé risquer une parole , en revanche , ses regards s'étaient chargés de ce soin , et la jolie brune n'avait pas été long-temps sans s'apercevoir qu'une nouvelle victime s'enchaînait à son char. Toutefois, soit caprice, soit instinct, elle gardait sa découverte pour elle seule , et sa tante à qui d'ordinaiie
elle ne cachait rien , l'ignorail. Quant à Georges, il avait tout dit au fabricant , et celui-ci l'encourageait k se prononcer.
— Cela ne peut plus durer , lui disait-il , tu n'es plus le joyeux garçon que j'aimais tant à voir; à présent tu es triste , préoccupé , il faut une fin à tout ; elle te plaît, présente-toi , que diable? elle pourrait choisir plus mal ; va , mon ami , ne te laisse pas épouvanter , un moment de courage et tout sera fini.
— Mais, reprenait l'amoureux, elle a des goûts si difîérens des miens ?
— Tu la mettras à la raison , et ce ne sera pas difficile pourvu qu'elle t'aime.
— Voilà la question.... c'est ce que je ne sais pas.
— Eh bien ! le meilleur moyen est de le lui demander.
— C'est juste!
— A propos , est-elle riche , cette belle demoiselle ?
— Non, mais c'est égal, j'ai peur.
— Va donc , va donc! et une fois marié ne redoute pas les suites, compte sur moi.
Un jour, le bon maître ayant une fois expliqué un peu
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plus clairemenl ce qu'il entendait par ces derniers mots, Georges prit son courage à deux mains , et content , plein d'amour et d'espérance, vêtu de son habit des jours de fête , il sortit de la fabrique , entra dans Paris , et se dirigea vers le faubourg Poissonnière , lestement d'abord , puis moins vite , puis lout-à-fait à pas lents ; à mesure qu'il approchait de cette maison où son sort allait se décider , l'espoir s'enfuyait et les craintes revenaient, si bien que quand il fut arrivé, il fut tenté un moment de s'en retourner et de remettre sa visite à un autre jour. Pourtant il eut honte de sa faiblesse , il entra , mais son cœur se serrait h chaque marche de l'escalier qu'il montait, il tira machinalement le cordon de la sonnette , et quand il vit s'ouvrir devant lui cette porte qu'il ne devait repasser qu'heureux ou bien malheureux, un éblouissement si fort l'étourdit qu'assis en face de madame Féret depuis quelques minutes , son trouble durait encore. II fallut même que la vieille dame répétât deux ou trois fois sa première question , avant qu'il fût en état d'y répondre autrement que par des inclinations de têtes multipliées.
— A quoi dois-je le plaisir. Monsieur... qui vous amène ?
— Qui m'amène ?. . . Ah ! pardon , madame , balbulia-t-il enûn , oui, pardon.... je dois vous paraître bien extraordinaire , mais quand vous saurez , quand vous connaîtrez , ainsi que mademoiselle votre nièce. . . et... comment se porte-t-elle ?
— Très-bien , monsieur, très-bien... mais veuillez m'expliquer.
— Je suis venu pour cela sans doute et je
vais.... au fait, reprit-il avec plus d'assurance, pourquoi n'irais-je pas droit au but avec franchise , sans détour? je ne sais pas faire de phrases... Madame, j'aime mademoiselle Claire... oh! je l'aime bien! de son côté... non, non, je ne puis me flatter, et cependant...
— Excusez-moi si je ne vous comprends pas davantage , fut obligée de dire la vieille dame , car il s'interrompit en pâlissant.
— Et cependant je crois que je la rendrais heureuse ; du moins je n'aurais pas un vœu , pas une pensée qui ne fût pour son bonheur , poursuivit Georges tout d'une haleine.
— Tout cela est fort bon , mais enfin que voulezvous ? quels sont vos projets ?
— Ce que je veux ! épouser mademoiselle Granger,
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si vous le voulez , si elle y consent , cl c'est ce que je viens vous demander ix toutes deux.
— G 'est donc une proposition de mariage ? — et tout bas en elle-même: — les cartes, pensait-elle, l'avaient bien dit,
— Oui , madame , répondit le jeune homme avec un soupir d'allégement , car le grand mot était prononcé.
— Eh bien ! mon cher monsieur , — et en parlant ainsi madame Féret cachait à grand'peine sa joie sous une apparence de dignité ; — Voyons , je suis pour ainsi dire la mère de Claire : elle n*a que moi au monde, la pauvre enfant ! vous ne Irouverez-donc pas mauvais que je vous adresse quelques questions.
— Non , non , je suis prêt à répondre.
— El d'abord qui èles-vous ?.. c'est bien le moins qu'on sache à qui l'on a affaire.
— C'est tout naturel ; je m'appelle Georges Marsaull, je suis ouvrier mécanicien...
— Georges Marsault ! un ouvrier ! s'écria la vieille radieuse jusque-là , et saisie d'une horrible colère a cette confidence — un ouvrier!... ah ! maintenant je me souviens, et moi qui croyais!
— Oui, madame, un ouvrier, — répliqua le jeune
homme avec vivacité, espérant par ce qui lui restait ù dire réparer le mavais effet produit par ce mot, — mais ne pensez pas qu'avec moi votre nièce se trouve dans une situation précaire... je gagne cinq francs par jour, j'en gagnerai plus encore, car je travaillerai pour deux ; de plus j'ai des économies à la caisse d'épargnes , mon patron m'aime , il a confiance en moi , je ne crois pas en être indigne... il se fait vieux, si j'en juge par quelques paroles souvent répétées , s'il ne m'a pas trompé ce matin même , et je le jure, il en est incapable , eh bien ! madame , le temps n'est pas éloigné où je serai pour quelque chose dans la fabrique , mieux qu'ouvrier , maître aussi à mon tour , du moins en partie : de Iti à l'aisance, à la fortune, qui sait ? n'y a pas loin ; en attendant , lorsque la promesse qui m'a été faite sera réalisée , ma femme viendra avec moi.
— Vivre dans des ateliers , tenir des écritures , n'est-ce pas?
— Non, oh! non, je lui épargnerai toute la peine ; son bonheur sera ma seule étude , mon bonheur à moi-même; pour elle , comme je vous l'ai dit , je travaillerai davantage , pour elle j'arriverai à cette richesse dont je vous parlais tout à l'heure; fiez-vous
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à moi , quand il s'agira d'elle , mes forces el mon courage doubleront , car la volonté ne me manquera pas ; elle sera heureuse , j'en fais serment devant vous qui êtes sa tante , son amie , croyez-moi , elle sera heureuse !
Georges aurait continué long-temps ses plans d'honnête garçon et de mari dévoué que la vieille dame n'eût pas songé à l'interrompre ; elle suffoquait de fureur, et les seuls mots un peu intelligibles qui sortissent de sa bouche étaient ceux-ci: — un ouvrier ! ma nièce , femme d'un ouvrier !
— Accordez-moi sa main et qu'elle y consente , poursuivit Georges , et ma vie ne sera pas assez longue pour lui prouver à elle mon amour , à vous ma tendresse et mon respect , dites , le voulez-vous !
— Avez vous un équipage , monsieur Marsault ? deraanda-t-elle au lieu de répondre.
— Non , madame , mais je ne vois pas... dit-il avec étonnement.
— Ah! vous ne voyez pas... eh bien ! votre réponse est la mienne ; vous avez dit non , je dis non à mon tour... vous ne voyez pas! mais je vous excuse , vos idées ne sont pas les miennes , el il n'y a rien d'étonnant, votre éducation...
— Je voulais devenir un artisan utile à moi et aux autres; je me suis borné à apprendre ce qu'il faut savoir pour cela. Je n*ai pas de ces jolis talens qui plaisent aux femmes , je ne sais pas faire de ces gracieux complimens qui leur tournent la tête, mais j'ai un cœur franc et plein d'amour pour votre nièce , je croyais que cela suffisait.
— C'est bien quelque chose , certainement , mon cher monsieur, c'est quelque chose ; mais voyez-vous, ma Claire n'est pas de celles à qui l'on peut venir dire : acceptez-moi pour mari , et la richesse viendra après, peut-être non , non , elle mérite une fortune toute venue , une fortune brillante.
— Ali ! si je l'avais , ce serait un bonheur pour moi de la lui offrir , soyez-en sûre.
— Je vous crois sans peine ; par malheur vous êtes loin de là.
— Ainsi , madame , c'est un refus.
— Réfléchissez vous-même : puis-je faire autrement ? la pauvre petite ne résisterait pas à l'existence que vous lui proposez ; ah ! si vous étiez propriétaire de la fabrique où vous n'êtes qu'ouvrier , et que votre femme n'eût rien autre chose à faire qu'à s'amuser , nous verrions, quoiqu'on vérité ce serait décheoir
112 RÊVES DOnÉS.
encore. Georges en avait assez entendu ; il se leva d'un air triste, salua sans prononcer un mot, et fit un mouvement pour sortir, puis tout à coup, revenant sur ses pas , il s'adressa à madame Féret avec l'accent d'une émotion douloureuse.
— Madame , lui dit-il , il me reste une grâce à vous demander : par pitié , ne nn" la refusez pas. En venant ici j'avais de l'espoir , sans cela je ne serais pas venu. Maintenant je n'en ai plus guère, et je voudrais n'en pas avoir du tout. Oui , il me semble que je souffrirais moins si j'étais certain de mon malheur. Je suppose, d'ailleurs, que mademoiselle G ranger partage vos idées ; il ne lui en coûtera donc pas plus qu'à vous , de confirmer le refus que vous m'avez fait entendre. Que sa bouche aussi....
— J'en suis fâchée , très-fâchée , interrompit la vieille avec impatience , mais ma nièce n'est pas ici ; elle est sortie.
— En ce cas , permettez-moi de vous faire une seconde visite : cela doit vous être égal ; mon supplice durera plus long-temps , voilà tout.
— Je ne sais si je puis. D'après ce qui vient de se passer , à quoi bon ?
Jl insista. Madame Féret ne pouvait se résoudre ni
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à lui accorder ce qu'il demandait , ni à le lui refuser. Elle se repentait d'avoir feint une absence de Claire. « Ce serait fini à présent , » pensait-elle. Par bonheur , la jeune fille en paraissant mil un terme à son embarras.
— Ma tante ignorait que je fusse rentrée , dit-elle, rougissant de son mensonge.
A sa vue , le jeune homme sentit comme un coup qui le frappait au cœur ; il chancela , et fut obligé de s'appuyer sur le dossier d'une chaise ; Claire se tenait debout , les yeux baissés , et la tante lui faisait en vain des signes qu'elle ne voyait pas.
— Mon enfant , dit enfin celle-ci d'un ton aigre , voici Monsieur qui veut absolument te parler. J'aurais préféré que tu fusses restée là - dedans , mais puisque tu es là , j'espère que tu sauras te rappeler ce que tu te dois à toi-même , et que ta réponse sera digne de la fille de ta mère.
' — S'il en est ainsi , mademoiselle , continua l'ouvrier d'une voix pénétrée et tremblante ; un mot , un seul mot et je me retire. Votre tante a commencé à me faire bien du mal; achevez son ouvrage, de la franchise, ne craignez rien. Oh! si vous saviez combien
je vous aime !....
I 14 HÉVRS DORÉS.
— Je le sais , j'ai tout entendu , répondil-elle vivement , mais tout bas ; je sais ce que vous avez à iTie demander.
— Ah ! laissez-moi vous dire
— C'est inutile.
— Eh bien ! que décidez-vous ?
— Je ne décide rien , monsieur ; seulement , je n'ai pas d'autre volonté que celle de ma tante.
En proférant cet arrêt cruel , elle regarda le jeune homme , et elle eut pitié de lui , car , à coup sûr, il souffrait horriblement.
— ■ C'est tout ce que je voulais savoir, mademoiselle, s'écria-t-il. Ah î je vous aime pourtant bien !
Et il sortit , le désespoir dans l'ame. Claire , touchée de cet amour si vrai , demeura pensive et rêveuse. Quant à madame Féret , il semblait qu'elle attendît son départ avec une vive impatience , car à peine la porte se fut-elle fermée sur le malheureux , que son indignation , long-temps comprimée , s'exhala avec amertume.
— A-t-on jamais vu une pareille audace ! s'écrial-elle ; un méchant artisan qui a bien l'impertinence.... Ah! on vous en donnera, monsieur l'ou-
vrier mécanicien , on vous en donnera une femme comme celle-là.... A ta place, mon enfant, je l'aurais traité du haut en bas ; mais , c'est égal , je suis contente. Embrasse-moi — L'insolent!
— Pauvre garçon ! il a l'air de bien m'aimer.
La jeune fille ne put retenir cette exclamation , qui faillit amener sur elle la colère de sa tante; mais sachant , par expérience sans doute , qu'il est dangereux de heurter de face certaines émotions, celle-ci chercha bien vite à détourner le cours des idées de sa nièce ; il n'y avait guère moyen de songer aux cartes : ce qui venait de se passer leur avait fait perdre du crédit. Un volume qui par hasard tomba sous sa main, lui parut la meilleure ressource.
— Allons , ma chère amie, ne pensons plus h tout cela. Tiens , lis-moi plutôt ce roman jusqu'à l'heure du diner. J'en suis au chapitre où la jeune personne danse devant un lord qui en devient éperdument amoureux.
— Et l'épouse-t-il , ma bonne tante?
— Pourquoi pas ? — répondit madame Féret en s'éîalant dans son fauteuil , et en continuant par sa phrase favorite : — Les talens finissent toujours par
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mener loin, tôt on lard.... Claire , lu seras comme la danseuse.
— Pauvre jeune homme ! répéta celle-ci ; puis elle se mil à lire.