‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 2)Chapitre 159 sur 250 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

noncer à la suprématie dans le Cabinet, pourvu que, dans la sphère de son autorité, on le laissât librement exercer son adroit despotisme et accroître sa fortune. Car, à côté dune science militaire incontestable et des plus hautes qualités de l'administrateur, il y avait dans ce soldat heureux tous les défauts des anciens chefs de barbares qui envahirent les Gaules : la rudesse, l'avidité, la ruse.

Assuré de son empire, Casimir Périer ne songea plus qu'à en faire l'épreuve sur la Chambre, où, depuis l'émeute de février, le parti de la résistance ne montrait qu'indécision et frayeur. Casimir Périer se présenta au Palais-Bourbon le 18 mars. Quand il parut à la tribune, ému et impérieux, il y eut un moment d'attente solennelle. On sentait bien que le ministère d'un tel homme ne pouvant être qu'un long duel, son programme allait être un défi. On ne se trompait pas. Il commença par nier avec une franchise pleine de fiel que le principe de la révolution de juillet fût un principe d'insurrection. Il annonça hautement sa résolution de briser les partis, de faire faire silence autour du pouvoir. Les peuples insurgés à notre exemple, il les abandonnait à leur destinée. Ainsi, avec l'Europe monarchique, une paix obstinée; avec la France démocratique, une guerre à mort, voilà ce qu'il venait promettre.

« Le sang français n'appartient qu'à la France ! » s'étaitil écrié au milieu de son discours. Parole impie! blasphème de l'ignorance et de l'incapacité! le génie delà France ayant toujours été dans son cosmopolitisme, et le dévoûment lui ayant été imposé par Dieu comme un élément de sa puissance, comme une condition de sa vie.

Pourtant, la majorité de la Chambre applaudit avec

transport. C'est en vain que le général Lafayette vient opposer à ce programme de l'égoïsme en délire, un touchant appel à tous les sentiments généreux •. cYst en vain qu'il commande au gouvernement le respect de ses promesses, la fidélité. L'honneur; c'est en vain qu'il montre les Italiens soulevés sur la foi de nos déclarations, et les Polonais armés pour notre querelle. La majorité reste immobile, froide, silencieuse. La Pologne, continue le vieux général, c'est l'avant-garde qui s'est retournée contre le corps de bataille. Et il lit des lettres trouvées dans le portefeuille de Constantin, douloureux témoignages des dangers qui menaçaient l'Occident, lorsque la Pologne, se jetant au-devant du Czar, s'était offerte en holocauste. Des applaudissements partent des bancs de la gauche. Alors, laissant tomber sur les ministres un regard accusateur : « Est-il vrai, demande Lafayette, que le gouver- « nement a déclaré qu'il ne consentirait jamais à l'entrée « des Autrichiens dans les pays actuellement insurgés de « l'Italie? » A cette foudroyante apostrophe, tous les yeux se portent sur M. Sébastiani. « Entre ne pas con- « sentir et faire la guerre, répond le ministre embarrassé, u il y a une grande différence. — Et moi, reprend l'ora- « teur avec force, je dis qu'après une déclaration offîa cielle. laisser violer l'honneur de cette déclaration en « se contentant de dire : « Aon, je n'y consens pas, » est « incompatible avec la dignité, avec l'honneur du peuple « français. » Une extrême agitation suivit cette lutte parlementaire, et elle eut un retentissement qui se prolongea long-temps dans toute l'Europe.

Casimir Périer ne pouvait plus douter de son ascendant sur la Chambre : il s'élança, la tête haute, dans la voie

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