chapitre il
Plus malheureux le lendemain que la veille, quelle destinée est la nôtre, et que vient-on nous parler de notre victoire? On nous appelle le peuple souverain, et nous n'avons pas même la propriété de nos bras ? nous venons de sauver la patrie, on le proclame, et nos familles languissent autour de nous, réduites au désespoir ou à l'aumône ?
Ainsi se révélaient déjà de terribles malentendus. Toute puissante dans l'ordre social par la propriété du sol, par la jouissance des capitaux, par le crédit, la bourgeoisie n'aspirait plus qu?à l'affermissement de sa domination dans l'ordre politique. Le peuple, au contraire, trop ignorant encore pour désirer le partage du pouvoir, frémissait sous le joug d'un ordre social où tout n'était pour lui qu'oppression.
11 est certain que la révolution de juillet avait rendu plus vives les souffrances de la classe ouvrière. Le parti vaincu se composait d'hommes opulents ; sa défaite avait ébranlé toutes les professions qu'alimentent des habitudes de luxe. L'avenir, d'ailleurs, était incertain, la guerre possible; et l'enthousiasme affecté par les hommes politiques ne faisait que couvrir la défiance qui serrait le cœur des riches. Delà des désastres irréparables, et. dans les hommes du peuple, un sentiment d'amertume auquel s'ajoutait le dépit des espérances trompées.
Les premières mesures prises par le pouvoir n'étaient pas de nature à calmer cette effervescence. Le projet de loi présenté par le maréchal Gérard pour assurer l'état des officiers, consacrait un principe assurément fort juste: toutefois cette sollicitude hâtive témoignée à l'armée pouvait paraître menaçante au début d'un règne. Quant au projet de M. Guizot. relatif à la réélection des députés il. 3
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promus à des fonctions publiques, il tendait à réaliser une réforme puérile pour la circonstance.
Les -landes situations veulent de grandes entreprises. Mais la bourgeoisie élan! arrivée au terme de ses vœux, sa politique était d'empêcher l'éveil des désirs nouveaux elle devait chercher à rapetisser toute chose, parce que celait le plus sûr pour contenir les esprits.
C'est à cette politique sans élévation que sacritiail M. <;uizot, lorsque, demandant à la Chambre un crédit de cinq millions applicables à des travaux publics, il disait : « L'ébranlement ne peut cesser en un jour, et la rumeur « est forte encore après le péril. Le bon sens du peuple le (i reconnaît, et demande au travail un refuge contre de « nouvelles agitations. »
Plus tard. M. Guizot devait formuler la même pensée avec une précision cruelle, en s"écriant : « Le travail est « un frein. »
Quoi qu'il en soit, les troubles allaient croissant dans la capitale ; ils commençaient même à se répandre au dehors. A Rouen, les ouvriers réclamèrent une augmentation de salaire ou une diminution de travail. Dans plusieurs lieux, la perception des impôts fut arrêtée par d'énergiques résistances. Dans le seul mois d'août, sur 13 millions que devaient produire les contributions indirectes, le trésor éprouva une perte de 2 millions. Enfin, l'impôt sur les boissons fut repoussé avec tant de vivacité, que les Chambres furent forcées d'adopter provisoirement un projet de loi qui substituait, au gré du débitant, l'abonnement à l'exercice.
Or, pendant que le peuple souffrait et s'agitait, la bourgeoisie continuait à s'enivrer de son propre triomphe.