CHAPITRE IX
1830, la société se trouvant réunie au manège Pellier, un grand bruit éclate au dehors. Un capitaine de la garde nationale est introduit, et, d'un ton respectueux: « Mesu sieurs, dit-il, je n'ai aucun ordre à vous donner. Mais « votre séance est l'occasion d'un rassemblement de deux <( mille personnes dans la rue Montmartre ; peut-être fe- « riez-vous bien de l'ajourner — J'appuie cette proposi- « tion, crie une voix. » Un officier d'état-major entrant alors dans l'assemblée, la conjure de se séparer. Il se présente, dit-il, au nom du général Uafayette. Ua Société délibère. Il faut résister, disent les uns, Montrons-nous amis de l'ordre sans pourtant laisser prescrire nos droits, répondent les autres. Enfin, le second de ces deux avis l'emportant , la société décide que sa prochaine séance aura lieu sur convocation à domicile, et les membres se séparent en silence, au milieu d'une grande foule diversement agitée.
II y avait donc long-temps que la Société des Amis du Peuple n'existait plus comme assemblée publique , lorsque Casimir Périer monta au pouvoir; mais elle était loin d'avoir perdu son influence. Nous avons dit dans un précédent chapitre qu'elle avait armé à ses frais un bataillon, et l'avait envoyé au secours de la Belgique. Un de ceux qui partirent alors comme chefs sous ce populaire drapeau ne devait plus revoir son pays! Il se nommait Caunes, et avait rédigé à Paris un journal intitulé le Moniteur des faubourgs. L'indépendance delà Belgique le compta bientôt au nombre de ses martyrs. Fidèlement secondée par l'intelligence de M. Félix Avril, son secrétaire, et membre du comité, la Société des Amis du Peuple entretenait avec les départements des relations assidues, ralliait les com-
battants épars, soutenait les convictions chancelantes, et tenait sans cesse le gouvernement en échec par une série de vives publications- attaques d'autant plus redoutables qu'on ne savait y répondre que par les pamphlets impurs de la police, ou par des calomnies. Carie ministère public osait à peine provoquer à une lutte judiciaire, devant la magistrature de Charles X, conservée, des hommes que la révolution de juillet avait entourés d'une sorte d'auréole et qui touchaient la multitude par leur courage. «Messieurs, « avait dit un jour1, en plein tribunal, le président de la « Société des Amis du Peuple, M. Hubert, traduit pour un « placard où la Chambre était offensée, c'est un étrange « spectacle que devoir citer devant vous, deux mois après « la révolution de juillet, des hommes qui n'ont pas été « étrangers aux succès de nos grandes journées. Que ceux « qui n'ont pas reculé devant cette funeste anomalie en « portent la peine! Quanta moi, je n'aurai pasl'inexcu- « sable faiblesse de vous accepter pour juges et de me
« défendre devant vous Juges de Charles X, récusez-
« vous : le peuple vous a dépouillés de la toge en rendant « la liberté à vos victimes, et vous-mêmes avez sanctionné « sa sentence en fuyant lorsqu'il se battait. Voyez les ru- « bans tricolores dont nous sommes parés : il y a deux <« mois encore, vous les eussiez flétris comme des insignes « desédition! Comment osez-vous, avec la même con- « fiance, juger ceux qui les ont portés au mépris de vos « vengeances? Comment osez- vous affronter, sur vos « sièges, dont les fleurs-de-lys ont été arrachées, ceux « qui ont chassé l'idole à laquelle ont été sacrifiés tant « de proscrits? » Tel était le langage de ces hommes au- 1 Audience du 2 octobre 1830.