‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 2)Chapitre 185 sur 250 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

de nouvelles masses, et prenant successivement ses bataillons, il les engouffre un à un dans la mêlée. Les généraux donnent l'exemple; Langermann,Pac,Muchowski, Prondzynski, exécutent des charges furieuses, mais inutiles : l'artillerie polonaise n'a bientôt plus de munitions ; la seule batterie du colonel Ben porte la mort dans les rangs ennemis. On se bat corps â corps, à coups de sabre et de faulx. Une sorte de délire s'empare des Polonais-, on voit des centaines d'officiers se ruer au premier rang, l'épée à la main, en chantant la Varsovienne. Les lanciers veulent charger à leur tour, et le généralissime les pousse à bride abattue; mais leurs chevaux vont s'enfoncer jusqu'au poitrail dans un terrain vaseux, et ils sont exterminés sans combattre.

La nuit tombait, le champ de bataille n'était plus qu'un immense cimetière. Skrzynecki était parvenu à empêcher Tannée russe de passer tout entière sur la rive droite. Il restait maître du terrain. Mais il lui en avait coûté 7,000 hommes. Les généraux Kicki et Kaminski étaient morts, 270 officiers avaient péri. Les Russes repassèrent laNarew dans la nuit, ayant perdu plus de 10,000 hommes. Le généralissime polonais ordonna la retraite sur Varsovie, et, montant en voiture avec Prondzynski, il répétait d'un air sombre ces fameuses paroles de Kosciusko : Finis Poloniœ !

Retiré dans le camp de Pultusk, où le choléra l'avait suivi, et accablé de ses pertes, Diéhitch était tombé dans une mélancolie profonde. Ne doutant plus que la faveur du maître ne se fût retirée de lui, il cherchait dans l'ivresse l'oubli de ses anxiétés, de ses humiliations. Tout-à-coup on apprit que le comte Orloff était arrivé au camp. L'en-

voyéde l'empereur portait ud nom sinistre. Orloffcomptait deux assassinats de princes dans ses traditions de famille. Chacun vit dans L'apparition soudaine de cet homme l'annonce d'un mystérieux arrêt île mort.

Le comte et le feld-maréchal eurent une entrevue, s'assirent à la même table, et le 11 juin, le général Toll prenait le commandement de l'armée russe. Diébitch venait de mourir au milieu d'horriblessouflYances. Succombait-il à la peste, ou à cette haine des grands de la terre, fléau redoutable aussi ? Les peuples crurent à un empoisonnement,

De Pulstusk, le comte Orloiï se rendit à Minsk où se trouvait le grand-duc. Us eurent une entrevue, s'assirent à la même table, et Constantin mourut.

La princesse de Lowicz aimait son époux, tigre qu'elle avait dompté. Ne lui voyant partout que des ennemis, elle l'avait entouré d'une tendresse vigilante et courageuse, avec cette admirable puissance de dévoùment qui rend précieux aux femmes ce qui est fragile ou menacé. Constantin mort, elle ne se sentit ni la force ni le désir de lui survivre : et comme elle perdait le but de son existence, elle s'éteignit dans une douleur pieuse, muette et calme.

11 y eut bien des larmes versées sur le tombeau de cette Polonaise si belle et si tendre. La noblesse de ses amours et leur bienfaisante influence n'était un secret pour personne. Quant à Constantin, la malédiction publique, qui n'avait cessé de peser sur sa vie, n'épargna point sa mémoire. Malédiction si terrible qu'elle étouffa jusqu'à cet intérêt qu'inspirent les hautes victimes! Car, comme celle de Diébitch, la mort du grand-duc fut attri-

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