CHAPITRE XI
juillet ce douloureux caractère de déception qu'elle avait naturellement revêtu aux yeux du peuple. On coupait court à l'esprit de spéculation et à ses essais de rapine , enfin, on attribuait hautement à l'État, et dans les circonstances les plus favorables à une semblable innovation, ce droit d'initiative industrielle sans lequel il n'y a plus, au fond de la société, que tiraillements anarchiques, tyrannies partielles, délaissement du pauvre, spoliations égales et impunies.
Mais les chefs de la bourgeoisie victorieuse étaient des banquiers, de grands capitalistes, des hommes d'affaires, des coureurs d'aventures commerciales. On craignitd'entrer dans un système dont le principe menaçait tant de prétentions individuelles, et qui visait à la ruine de ce lâche despotisme : la liberté de l'industrie. Le projet proposé fut donc repoussé en toute hâte; on exagéra les dilficultés matérielles de l'application; il aurait fallu former des ouviers! c'était impossible. En un mot, la spéculation resta maîtresse du terrain.
De tous ceux sur qui pesait l'amitié du premier ministre, nul n'en subissait plus humblement l'empire que M. Gisquet, homme d'esprit, plein d'activité, et qui. dans la révolution de juillet, avait déployé une fermeté honorable. Juge au tribunal de commerce, M. Gisquet avait coopéré, au sein de Paris en feu, à la rédaction d'un jugement courageux que M. Ganneron prononça le 27 juillet contre les ordonnances et pour la Charte. Recommandé par ce souvenir et appuyé par Casimir Périer, M. Gisquet reçut mission, le 2 octobre 1830, daller négocier à Londres, pour le compte du département de la guerre, l'achat de trois cent mille fusils. 11 partit comme
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agent du gouvernement, et la lettre qui l'autorisait portait
ces mots : « 11 vous sera alloué une commission sur le « prix de cette acquisition, et vos frais de voyage1. » Ainsi M. Gisquet était un mandataire salarié du gouvernement ; il partait investi d'un caractère public.
Cependant, arrivé en Angleterre, il se crut en droit de passer avec MM. Wheeler, Iron et Fairfax, fabricants de fusils à Birmingham, un marché provisoire dans lequel il stipulait en son propre et privé nom.
La Tour de Londres contenait un grand nombre de vieux fusils. Les fabricants de Birmingham proposèrent à M. Gisquet de les acheter, pour son compte, au gouvernement anglais, en se réservant à eux-mêmes un tiers des bénétices nets réalisés sur l'opération.
Cette dernière clause était inadmissible. M. Gisquet, n'étant qu'un mandataire, n'avait ni bénéfices à faire dans l'opération, ni bénéfices à partager. 11 consentit néanmoins à traiter sur ces bases. Il fut même convenu que. si le tiers réservé aux fabricants de Birmingham ne produisait pas une somme.de cent cinquante mille francs, le partage du gain aurait lieu par moitié.
M. Cisquet ne demandait, par une acceptation définitive, qu'un délai de quinze jours; et, dans cet acte singulier, il avait eu soin de faire insérer une clause qui interdisait à MM. Wheeler, Iron et Fairfax, la faculté défaire, sans son autorisation spéciale, aucun marché semblable avec quelque Puissance étrangère que ce pût être ; soit qu'il fût animé en cela d'une intention patriotique, soit
1 On lit dans les Mémoires de M. Gisquet (tomel, p. 176) : «Aucune « commission, aucun avantage ne m'étaient promis. Je remplissais là une « mission gratuite et toute de dévoùment ! ! »