‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 2)Chapitre 84 sur 250 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Polonais, encore frémissants de leur glorieuse victoire, marchaient, tète baissée, ceux qu"un moment d'erreur avait enlevés à la défense de leur patrie. On remarquait parmi les généraux trop fidèles à la cause du grand-duc. Zymirski, dont le sang versé plus tard sur le champ de bataille devait expier la faute, et Krasinski , l'un des plus orgueilleux suppôts de la tyrannie russe. Lorsque ce dernier parut sur la place de la Banque, une clameur menaçante retentit, et mille bras, prêts à frapper, se levèrent sur sa tète. Lui, tombant à genoux, il demandait grâce. Lhlopicki accourut et le sauva.

Il ne restait plus à Constantin d'autre parti à prendre que celui d'une prompte fuite. Il donna l'ordre de la retraite. Ses soldats, saisis de stupeur et d'effroi, marchaient en silence, tournant de temps en temps les yeux vers cette voluptueuse cité de Varsovie où plusieurs d'entre eux laissaient, pour ne plus les revoir peut-être, leurs femmes et leurs enfants.

La fièvre héroïque qui , pendant les premiers jours, anima la capitale de la Pologne, n'a rien d'analogue dans l'histoire. En Lithuanien avait-on dit. Et le peuple, avec son admirable instinct, le peuple répétait : En Lithuanie! f'n club patriotique, que présidait Bronikowski. entretenait par des discours véhéments l'ardeur révolutionnaire. Les plus hardis, et par cela même les plus intelligents, disaient que la révolution ne pouvait être sauvée qu'à force de vigueur- qu'il fallait attaquer pour n'avoir pas à se défendre 5 que Chlopicki, en laissant échapper le grandduc, s'était placé sur la pente des trahisons; que. pour faire trembler la Russie, dénuée de ressources financières, affaiblie par ses dernières guerres contre les Turcs, et ra-

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vagée par la peste, il suffisait de lui ôter le temps de se reconnaître, en poussant droit au .Niémen el <'n soufflant la propagande comme un vaste incendie dans toutes les provinces polonaises. Le peuple applaudissait à l'énergie dé ces convictions, et, les regards fixés sur la France, il ne demandait qu'à tirer l'épée, sur de vaincre. L'élan fut prodigieux. <)n lit d'incalculables sacrifices. Les moines venaienl offrir aux greniers publies une partie de leurs rations. Les femmes donnaient au trésor leurs boucles d'oreilles et leurs bijoux. Les citoyens riches levaient à leurs Irais des escadrons. Jamais pareils dangers n'enfantèrent pareilles ressources.

Témoin de ce mouvement, Lubecki crut un moment à la possibilité du succès, et voulant savoir ce dont pouvait être capable ce Chlopicki qu'il avait d'abord effrayé, il lui parla de porter la guerre en Lithuanie, si la guerre lui semblait inévitable. Mais, comme tous les esprits étroits, Chlopicki avait fini par prendre pour des inspirations qui lui étaient propres toutes les frayeurs qu'on avait su lui inspirer, et il apportait à taxer de folie toute mesure énergique l'inexorable violence de son caractère. Irrité de l'immense désordre qui éclatait autour de lui et dont le côté sublime lui échappait, il ne pouvait regarder sans colère cette multitude armée qui roulait sous ses fenêtres en chantant des hymnes de guerre et de liberté. Les hommages mêmes dont on l'entourait, les cris où se mêlait le culte de son nom, lui causaient une impatience brutale. Il ne tarda pas à prendre son parti. Au gouvernement mixte formé dans la nuit du 29 novembre avait succédé un septemvirat dont le prince Czartoryski et le républicain Lelewel faisaient partie. Chlopicki ordonne un jour une

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