‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 2)Chapitre 99 sur 250 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

un bruit sinistre , c'est le tambour qui annonce l'insurrection.

La foule, en effet, inonde les abords du palais, s'amoncèle aux grilles, et pousse des clameurs terribles. Sur ces entrefaites, un charriot de l'imprimerie royale entre dans la principale cour du palais, et ouvre ainsi accès à la multitude qui se précipite en grondant. La garde du Luxembourg s'avance pour la contenir. Des cavaliers partent au galop pour aller avertirle général Lafayette. Des menaces de pillage ont été habilement semées parmi les commerçants. Au son du tambour qui les appelle, des milliers d'hommes sortent des boutiques, le fusil à la main. Sur la rive gauche delà Seine, tout semble se préparer pour la guerre civile.

La confusion était dans l'intérieur du palais. M. Bérenger y avait repris contre les accusés le réquisitoire de M. Persil, mais sans sortir de la discussion froide et subtile des fictions constitutionnelles. L'assemblée était évidemment distraite. Du fond d'un cabinet où il s'était retiré pour rédiger quelques notes, un journaliste. M. Eugène Briffault. faisait passer à ses camarades, sur de petits bulletins, les nouvelles qu'il recevait du dehors. Ces bulletins sont jetés dans leparquetdela cour. La frayeur exagérant le péril, les assistants se disent l'un à l'autre à voix basse que dix mille hommes vont escalader le palais. Les juges tremblent sur leurs sièges. La séance est un moment suspendue. C'est en vain que le commandant en second du Luxembourg. M. Lavocat. cherche à calmer cette terreur, c'est en vain qu'il répond du maintien de l'ordre, et représente la garde nationale accourant de toutes parts -, M. Pasquier. dans son trouble, entend tout le contraire de 11. 13

ce qu'on lui dit, et, rentranl dans la salle d'audience : « Messieurs, la séance est levée 5 M. le commandant de la « garde me prévient qu'il ne serait pas prudent de tenir « une séance de nuit. »

La Chambre des députés s"est réunie de son côté, et l'inquiétude n'y est pas moins grande. M. Laflîtte essaie d'y rassurer lesesprits,enattribuant les mouvements de la capitale à des agitateurs peu nombreux; mais à peine estil descendu de la tribune, (pue les députés l'entourent avec des signes de douleur et d'eflroi. M. Dupin aîné s'écrie que puisque la représentation nationale est menacée et qu'on parle d'envahir la demeure royale, il faut de la fermeté, et que céder une fois c'est se résigner d'avance à céder toujours. « Séparons le peuple de ceux qui veulent « l'égarer », ajoute M. odilon Barrot dans un discours vivement applaudi. Le président se lève à son tour pour inviter la Chambre à reprendre avec calme le cours de ses délibérations. Mais l'agitation était extrême, et nul n'osait arrêter sa pensée sur les orages prévus pour le lendemain.

11 y avait à Paris, à cette époque, un bravo nommé Fieschi, espèce de scélérat bel esprit, âme basse, cruelle et audacieuse à l'excès. Cet homme, qui n'appartenait à aucun parti, et mêlait une exaltation grossière à une cupidité sans bornes, était cependant né en Corse, pays habité par une noble race, par une race aussi loyale qu'intrépide. Il avait rassemblé autour de lui quelques misérables dignes de lui servir de soldats, et ils se tenaient prêts pour un coup de main.

Du reste, et en dehors de ces factieux de hasard, recrues de l'émeute, trois partis pouvaient descendre dans

Page 1