‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 4)Chapitre 116 sur 174 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

il voulut le conduire sur le balcon du palais; mais M. Laffitte, que rémotion avait gagné, se tenait modestement en arrière. Leduc lui prit la main, et parut avec lui aux yeux de la foule, du sein de laquelle s'élevèrent des cris mêlés de Vive le duc d'Orléans ! Vive LaffUte !

Voilà quelle fut dans la révolution la part de la bourgeoisie. Mais la sanction de THôtel-de-Ville manquait encore à la dynastie nouvelle. Leduc d'Orléans et les députés prirent le chemin de la place de Grève. Lorsqu'ils sortirent du Palais-Royal, les cris de joie et de triomphe étaient assez nombreux. Le duc d'Orléans, à cheval, précédait M. Laffîtte, que des Savoyards portaient dans une chaise. Ils étaient obligés de marcher lentement. Mais le duc s'arrêtait d'intervalle en intervalle pour les attendre, et se retournant, la main appuyée sur la croupe de son cheval, il parlait à M. Laflîtte avec une bienveillance trèsdémonstrative. Ce que voyant, les bourgeois applaudissaient. « Cela va bien », disait M. Laffîtte. — « Mais oui, <( répondait le duc d'Orléans, cela ne va pas mal. » Misères de la grandeur ! A partir du Carrousel, les acclamations avaient été beaucoup moins bruyantes. A mesure qu'on longeait les quais, l'attitude de la population devenait plus grave. Au Pont-Neuf, les cris cessèrent tout-à-fait. Lorsque le cortège arriva sur la place de Grève, elle présentait un aspect effrayant. Une grande foule la remplissait, et c'étaient partout des visages sinistres. On assurait que dans les rues obscures qui débouchent sur la place de Grève, des hommes étaient apostés pour tuer le duc d'Orléans au passage Dans l'intérieur de l'Hotel-de-Ville, l'indignation était au comble, et quelques personnages importants la partageaient. Le docteur Delaberge étant venu

annoncer qu'à quelques pas de là, des jeunes gens paraissaient disposés à tout braver, et que la crainte d'égarer leurs coups sur Benjamin Constant, Laffîtte et quelques autres citoyens aimés, étaient à peine capable de les retenir. « Pour moi, s'écria le général Lobau, avec un emporte- K ment soldatesque, je ne veux pas plus de celui-ci que « des autres, (vest un Bourbon. » Il est certain que Finvitation adressée la veille au duc d'Orléans par les députés avait excité, môme parmi les membres de la commission municipale, un mécontentement si vif, que M. Odilon Barrot venait d'être chargé d'aller au-devant du prince pour l'arrêter. Et telle était la fatigue de tous dans ces dévorantes journées, que, pendant qu'on lui amenait un cheval, il s'était endormi sur une borne. On le réveilla et il partit. Que serait-il advenu de cette mission, si elle eût été remplie? mais le duc d'Orléans déjà était en marche, et tout allait dépendre de la réception qui lui serait faite. Quelques-uns la lui préparaient terrible. Un jeune homme avait juré de l'immoler au moment où il mettrait le pied dans la grande salle. Vain projet ! quand il prit le pistolet destiné à ce dessein, il ne put s'en servir : une main invisible l'avait déchargé.

Ainsi semblaient s'annoncer des événements redoutables. Le duc d'Orléans s'avança lentement à travers les barricades, sans regarder ni à droite ni à gauche, et tout .plein d'une émotion contenue. A son apparition sur la place, le tambour avait battu aux champs dans Tintérieur del'Hôtel-de-Ville. A peine le prince eut-il gagné le milieu de la place, que le bruit du tambour s'éteignit subitement. Il continua pourtant sa marche ; mais on remarqua, lorsqu'il montait les degrés de l'Hôtel-de-Ville, que

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