CHAPITRE Vil
classe moyenne, il eut tort de se repentir même vaguement de ce qu'il venait de faire, car il avait réussi, et," grâce à lui, entre l'ancien régime dissous et la démocratie comprimée, la révolution bourgeoise de 89 allait reprendre son cours.
Quant à M. de Lafayette, il pouvait tout alors et ne décida de rien. Sa vertu fut éclatante et funeste. En lui créant une influence supérieure à sa capacité, elle ne ser- ' vit qu'à annuler entre ses mains un pouvoir qui, en des mains plus fortes, aurait fait à la France d'autres destinées. M. de Lafayette avait cependant plusieurs des qualités essentielles au commandement. Ses manières présentaient comme son langage un mélange singulier de finesse et de bonhomie, de grâce et d'austérité, de dignité sans morgue et de familiarité sans bassesse. Pour les uns, il était resté grand seigneur quoiqu'il se fut mêlé à la foule 5 pour les autres, il était né homme du peuple, en dépit de son illustre origine. Heureux privilège que celui de conserver tous les avantages d'une haute naissance en se les faisant pardonner ! Ajoutez à cela que M. de Lafayette avait tout à la fois la pénétration des esprits sceptiques et la chaleur d'une âme croyante, c'est-à-dire la double puissance d'entraîner et de contenir. Dans les réunions de la charbonnerie, il savait parler avec feu.. A la Chambre, c'était un discoureur aimable et spirituel. Que lui manquaitil donc? Du génie, et plus que cela, du vouloir. M. de Lafayette ne voulait rien fortement, parce que, ne pouvant diriger les événements, il aurait été affligé de les voir diriger par un autre. En ce sens, M. de Lafayette avait peur de tout le monde, mais surtout de lui-même. Le pouvoir l'enchantait et l'effrayait ^ il en aurait bravé les périls,
mais il en redoutait les embarras. Plein de courage, il manquait absolument d'audace. Capable de subir noblement la violence, non de l'employer avec profit, la seule tète qu'il eût sans épouvante livrée au bourreau, c'était la sienne.
Tant qu'il s'était agi d'un gouvernement de passage, il y avait suffi, il en avait même été charmé. Environné à THôtel-de-Ville d'une petite cour dont le bourdonnement lui plaisait, il jouissait, avec une naïveté un peu enfantine, de la vénération bruyante dont on entourait sa vieillesse. Dans ce cabinet où venaient aboutir toutes les nouvelles, d'où partaient à chaque instant des proclamations, où l'on gouvernait par signatures, on s'agitait beaucoup pour faire peu de chose. Situation qui convient à merveille aux esprits faibles, parce qu'au milieu des agitations stériles, ils se font plus aisément illusion sur leur effroi de tout ce qui est décisif. Eh bien, cet eff'roi, M. deLafayette l'éprouvait au plus haut degré, et il y parut clairement quand le moment vint de se prononcer. Au danger de faire ce qu'il voulait, il préféra celui de voir faire ce qu'il ne voulait pas. Une couronne était posée devant lui : il ne la refusa point, il ne la donna point, il la laissa prendre.
Toutefois, il ne se rappelait pas ^ans quelque frayeur les promesses dont il avait bercé ses jeunes amis. 11 appréhendait leurs reproches. N'allait-on pas laccuser d'avoir trahi la cause de la révolution.? Lui qui, au sein du carbonarisme, s'était déclaré l'adversaire implacable des royautés^ lui qui avait si énergiquement combattu, dans les conciliabules secrets de la Restauration, la candidature du duc d'Oiléans, appuyée, disait-on, par Manuel, que répondrait-il auxhommes qui avaient suivi sa bannière, lors-