‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 4)Chapitre 73 sur 174 · CHAPITRE V. 2G · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. 2G

homme s'était emparé d'un chapeau roya que garnissaient (les ornements d'un grand prix. Des gens du peuple Faperçoivent et l'arrêtent : « Où allez-vous ainsi ? On ne vole « pas. — C'est un souvenir que j'emporte. — A la bonne « heure ^ mais, dans ce cas, la valeur de Tobjet importe (( peu. » En disant ces paroles, ils prennent le chapeau, le foulent aux pieds, et le rendent au jeune homme. Le peuple se surveilla donc parfaitement lui-même. Un ouvrier, nommé Muller, avait été préposé à la garde d'objets précieux par le conservateur du Musée, M. de Cailleux. Il remplit ses fonctions noblement, avec fatigue, avec péril. Quelques jours après, quand Tordre fut rétabli, un ouvrier, nommé Millier, se présentait chez M. de Cailleux pour implorer quelques secours. Il était sans ouvrage et avait faim.

Pendant ce temps, la Seine charriait des livres, des chasubles, des rideaux provenant de l'invasion de l'archevêché^ et une bande à laquelle s'étaient mêlés des pompiers, revenait triomphante de la caserne de Babylone, agitant au bout des baïonnettes les habits rouges des Suisses vaincus. Le peuple avait pénétré violemment dans le musée d'artillerie : on vit donc briller, dans cette insurrection du 19* siècle, le casque de Godefroy de Bouillon, Farquebuse à mèches de Charles IX, et la lance de François 1".

Les troupes occupaient encore la cour du Palais-Royal et des soldats de la garde étaient rangés en bataille sur la place. Quelques insurgés débouchant par la rue Montesquieu, se précipitèrent courageusement vers la grille qui donne accès dans la cour du Château. L'un d'eux tomba percé d'une balle. Un autre franchit la grille, et se trouva

seul au milieu de la garde et des Suisses. Mais tel était le caractère étrange de cette guerre que dans tout combattant le négociateur se confondait avec l'ennemi : Thomme du peuple, devenu prisonnier, entra aussitôt en pourparlers avec Tofficier qui commandait, et la cour du palais fut évacuée.

Dans la précipitation de la retraite, le duc de Raguse avait oublié, rue de Rohan, une compagnie du 3^ de la garde. Postée dans la maison d'un chapelier, à quelques pas du Théâtre-Français, les soldats de cette compagnie faisaient feu de toutes les fenêtres sur quelques homme qui, couverts par les colonnes du pérystile ou par les angles des rues, soutenaient cette lutte ardente avec une inépuisable vigueur. Deux jeunes gens combattaient, côteà-côte. L'un deux est mortellement frappé. L'autre, qui chargeait son fusil, continue, en disant à ses camarades, d'une voix sourde : « Si je suis tué, vous relèverez ce mal- « heureux, n'est-ce pas? C'est mon frère! »

Après un combat meurtrier, la maison est emportée^ le capitaine Menuisier est précipité du haut d'un troisième étage-, on égorge plusieurs soldats, et les autres sont conduits prisonniers à la place de la Bourse. Ce fut un des plus terribles épisodes de l'insurrection : ce fut le dernier

La résistance avait été opiniâtre : elle provoqua des vengeances. Un soldat s'était caché dans une armoire; il fut découvert par un manufacturier du faubourg Saint- Antoine, qui le perça de sa baïonnette.

Mais si la victoire, chez quelques-uns, se montra implacable, elle fut, chez la plupart, magnanime et pieuse. Un officier nommé Rivaux, s'étant évadé par les toits, s'était glissé dans l'allée d'une maison voisine, d'où i

Page 1