CHAPITRE VI. 2î)l
passa sous de favorables auspices. Nombre de seigneurs et d oRiciers russes attendaient dans une pit'ce voisine avec les deux aides-de- camp du maréchal, MM. Delarue et (Miasseloup-Laubat. Or, quoique le premier eut déjà fait un voyage en Russie, et qu'il s'y fut lié d'amitié avec plusieurs personnes de la Cour, aucune d'elles n'allait vers lui, aucune n'eut osé le reconnaître avant d'avoir interrogé les regards de l'empereur. Le maître parut, il fitboti visage aux deux aides-de-camp, s'avança vers M. Delarue, qu'il avait connu aide-de-camp du duc de Raguse, et, l'attirant dans l'embrasure d'une croisée, l'entretint cîî particulier avec unebienveillance démonstrative. Quelques instants après, M. Delarue était l'objet des témoignages de sympathie les plus empressés ; chacun l'entourait, l'accablait de questions ; on se souvenait de l'avoir vu, et qu'on l'avait pour ami. Ces scènes, dont la puérilité même est si féconde en réflexions, annonçaient que l'ambassade française allait avoir à Saint-Pétersbourg une meilleure attitude. Et en effet, à dater de ce jour, le rôle du maréchal Maison ne fit plus que s'agrandir. Certaines particularités y contribuèrent qui semblaient devoir amener un résultat opposé. Un jour, dans un grand dîner donné par rambassadeur français, la conversation étant tombée sur les premières guerres de notre révolution, le maréchal trouva moyen de rappeler incidemment et sans affectation qu'il était fils d'un paysan d'Épinay. On devine quel effet, devait produire sur une aristocratie nourrie de vanités futiles, de tels aveux faits avec une aisance parfaite et avec la fierté d'un plébéien sûr de lui-même. L'empereur im tarda pas à savoir ce qui s'était passé, et son estime pour le maréchal s'en accrut. Des défauts mêmes de notre am-
!?y2 HISTOir.E DE DIX ANS.
bassadeur le servirent. Il avait gardé de la vie des camps une liberté de mœurs qu'il n'avait nul souci de voiler, et l'âge n'avait pas éteint chez ]\n tous les feux de la jeunesse. A Saint-Pétersbourg, une passion de théâtre Tayant vaincu, il dédaigna de s'en cacher. L'imprudence était grande-, car Nicolas, soigneux de sa dignité, affectait une austérité imposante. Cependant les laçons du maréchal ne lui déplurent pas, et il lui sut gré de sa franchise toute militaire. Bientôt, entre Tempereur et la maréchal Maison, il s'établit une intimité de propos hardis dont la faveur n'avait jamais été accordée k aucun courtisan russe, quel qu'eût été son crédit. Il est un châtiment de l'orgueil qui fait partie de l'orgueil même : l'ennui ; et les plus fiers souverains sont à ce point esclaves de leur propre majesté que, pour se sentir un peu libres, ils sont quelquefois obligés de descendre. Soit tolérance exceptionnelle, soit fatigue du rang suprême, l'empereur en était venu à ouvrir aux témérités du maréchal Maison une oreille complaisante -, et celui-ci profita comme ambassadeur de tout ce qu'il avait su se faire permettre comme soldat.
H y avait alors parmi les personnages les plus influents de la cour de Russie, non pas précisément deux partis opposés, mais deux tendances diverses. Les uns, tels que le maréchal Paskewitch, le prince Wolkonski, le ministre de la guerre Tchernichef, apportaient dans leurs préoccu pations nationales un esprit exclusif et violent : c'étaient devrais Russes. Les autres, tels que MM. de rsesselrodc\ Orloffet Bekendortf, auraient désiré qu'en toute chose on tînt compte de l'élat de l'Euiope, et qu'on fît, autant que possible, cause commune avec elle. C'étaient les Russes adoucis et polis par le contact de la diplomatie des diiTé-