‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 5)Chapitre 116 sur 201 · CHAPITRE M. soi · texte numérisé non relu

CHAPITRE M. soi

remploi de toutes leurs ressources ^ trop de circonspection les compromet, la déliance les perd. Quant aux accusations que M. Martinez de la Rosa encourut pour avoir voulu mettre un frein à la licence des journaux, elles manquaient de bonne foi ou d'intelligence. La liberté de la presse est la force dans la paix ; c'est, s'il est permis de s'exprimer ainsi, le mouvement des sociétés au repos. En temps de guerre civile et au milieu du choc des factions armées, la liberté absolue de la presse est le commencement de l'impuissance, parce qu'elle est Taliment de Tanarchie. Quoi qu'il en soit, les tendances que révélaient les mesures prises par le ministère espagnol étaient évidemment de nature à créer entre lui et le Cabinet des Tuileries une communauté d'intérêts de plus en plus étroite. Mais, quoique ami de la France, M. Martinez de la Rosa ne pouvait la savoir si près de lui sans prendre ombrage de sa force et sans redouter son ascendant. L'Angleterre, plus éloignée, l'attirait davantage, par cela seul qu'elle avait moins de prise sur l'indépendance espagnole. De là les relations qui devaient aboutir au traité de la Quadruple- Alliance.

Que, dans la querelle qui troublait le Portugal, le droit fût du côté de doua Maria ou du côté de don Miguel, M. Martinez de la Rosa s'en inquiétait peu. 11 ne haïssait, il n'avait juré de combattre énergiquement, dans le fils puîné de la moderne Agrippine, que le protecteur de don Carlos, sujet félon et prince rebelle. Mais c'en était assez pour qu'il prît, contre don Miguel, les mesures les plus vigoureuses. Ainsi, la politique de l'Espagne à regard du Portugal s'était subitement transformée. Favorisé par M. Zéa, don Miguel allait être poursuivi sans relâche par

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le nouveau ministre d'Espagne. Et il y eut cela d'étrange dans le soudain revirement qui venait de s'opérer, que les mêmes instruments servirent à Taccomplissement des desseins les plus contraires. M. Zéa-Bermudez avait rassemblé une armée espagnole qu'il se proposait de pousser contre don Pedro : M. Martinez de la Rosa résolut de la faire marcher contre don Miguel^ et comme l'ambassadeur anglais l'y engageait avec instance, à son tour il invoqua la coopération d'une armée anglaise. L'ambassadeur répondit que le Cabinet de Saint-James se trouvait dans l'impossibilité de prendre une détermination aussi grave ^ que son influence sur le parlement était trop combattue, son existence trop incertaine, pour qu'il risquât une telle partie. « Eh bien, dit M. Martinez de la Rosa, « que l'Angleterre au moins nous fournisse de l'argent ; « car nos caisses sont vides. — Cela même, répondit l'am- (( bassadeur anglais, mon gouvernement le voudrait en (( vain. )) Blessé, M. Martinez de la Rosa déclare alors que l'Espagne interviendra seule, mais quand elle voudra et comme elle voudra. La situation était pressante : l'ordre de franchir la frontière fut expédié à Rodil, et le marquis de Miraflores eut mission d'en instruire le Cabinet de Saint- James.

Les Anglais étaient trop jaloux de leur séculaire et dévorant patronage sur le Portugal pour souffrir que, sans eux, on mît la main dans les affaires de ce pays. De son côté, l'Espagne n'ignorait pas quelle force morale donnerait à son entreprise l'adhésion des Anglais consacrée solennellement par un traité. Ce double intérêt fixa le point de départ d'une négociation diplomatique entre les deux Puissances, négociation dans laquelle fut naturellement

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admis Tenvoyé extraordinaire de don Pedro, et qui aboutit à la rédaction d'un traité dit de la Triple-Alliance. Il y était stipulé : 1^ que don Pedro emploierait tous les moyens en son pouvoir pour forcer Tinfant don Carlos à se retirer des États de Portugal; -2° que Christine, ayant reçu de graves et justes motifs de plainte contre Tinfant don Miguel par l'appui qu'il avait accordé au prétendant à la couronne d'Espagne.^ ferait entrer sur le territoire portugais un corps de troupes espagnoles dont le nombre serait déterminé plus tard, lesquelles seraient entretenues entièrement aux frais de l'Espagne, et rentreraient dans leurs foyers aussitôt après l'expulsion de don Miguel et de don Carlos ^ 3° enfin, que l'Angleterre assurerait aux opérations le concours d'une force navale ^ .

Le caractère de ce traité était manifeste : l'Angleterre y conservait à l'égard du Portugal une attitude de protection dérivant d'une sorte de suzeraineté qu'elle n'avait garde de laisser prescrire ; et l'Espagne y poursuivait dans don Miguel, non pas lusurpateur de la couronne du Portugal, mais l'allié de don Carlos. On avait donc éludé les questions de légitimité et de constitution aussi soigneusement que possible. Les négociateurs avaient même poussé la prévoyance jusqu'à stipuler en faveur des deux infants, aussitôt après leur retraite des États qu'ils troublaient, un « revenu convenable à leur naissance et à leur rang'. » Il n'y avait rien là, on le voit, qui ressemblait à une alliance expresse des monarchies constitutionnelles contre les monarchies absolues. L'idée fondamentale du traité de la Triple-Alliance était, on ne saurait trop le faire remar-

' Voir aux documents historiques, n^S.

- Ibid,

quer, — de régulariser Ventrée des Espagnols en Portugal; et elle n'était que cela !

Il est vrai que, pour éviter des complications faciles à prévoir, on n'avait pas jugé à propos de prévenir du traité TAutriche, la Russie, la Prusse \ mais il est à noter qu'on n'en avait pas non plus prévenu la France, M. de Talleyrand n'avait été ni appelé, ni consulté, ni sondé, ni averti ! Ce fut par hasard qu'il fut instruit de la négociation presqu'au moment où elle allait être ébruitée. Il fit alors des démarches pour y entrer, craignant, d'une part, que l'absence de sa signature dans un traité où figuraient trois Puissances constitutionnelles, ne trahît aux yeux de l'Europe le secret du rôle subalterne qu'il jouait à Londres; et ravi, d'autre part, de l'occasion qui s'offrait à lui de faire cause commune avec la Grande-Bretagne. Lord Palmerston, le marquis de Miraflores et M. de Moraes Sarmento avaient cru pouvoir se passer de M. de Talleyrand; mais dès qu'il s'empressait auprès d'eux, ils n'avaient aucune raison sérieuse pour le repousser, d'autant que l'adhésion de la France fortifiait la cause d'Isabelle et celle de dona Maria. Ils accordèrent donc à M. de Talleyrand la faveur qu'il demandait. Sa signature, qu'il offrait, fut acceptée \ le traité de la Triple- Alliance prit le nom de traité de la Quadruple- Alliance (22 avril 1834)-, et l'on y inséra un quatrième article conçu en ces termes :

« Dans le cas où la coopération de la France serait ju- « gée nécessaire par les hautes parties contractantes pour (( atteindre complètement le but du traité, sa majesté le (( roi des Français s'engage à faire, à cet égard, ce qui (( serait arrêté, de commun accord, entre elle et ses trois « augustes alliés. »

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Ainsi, la coo|)éralion de la rrance ifélail envisagée que comme une éventualilé lointaine, sul)or(lonnée à des riroonslances variables et à des décisions ultérieures (4u'i! faudrait prendre en commun. Un engagement semblable avait le tort d'être très-vague, et, comme la suite le prouvera, très-compromettant; mais, en revanche, le nom de M. de Talleyrand avait la gloire de figurer à coté de celui de lord Palmerston, au bas d'un traité décoré d'un titre pompeux!

Cependant Rodil était entré en Portugal vers le milieu du mois d'avril (1834). Le 16 mai, il remporta la victoire d'Asseicerra, que la capitulation d'Evora suivit de près, et qui eut pour conséquence dernière l'embarquement de don Miguel et de don Carlos. Ce dernier serait tombé aux mains des Espagnols sans la protection des Anglais, qui le sauvèrent. Réfugié à Londres, où il trouva dans le parti aristocratique des encouragements et des secours, il ne tarda pas à en sortir furtivement, traversa incognito toute la France, passa les Pyrénées, et, se montrant tout-à-coup à ses partisans étonnés, leur rendit la confiance et l'espoir. Plus menacé que jamais, le gouvernement espagnol dut songer à étendre à l'Espagne le bénéfice du traité delà Quadruple- Alliance. Mais, cette fois, lAngleterre se montra extrêmement froide et réservée, car il ne s agissait plus pour elle de protéger un royaume soumis à son influence immédiate. De son côté, le Cabinet des Tuileries tremblait de s'engager dans une politique trop aventureuse. Ce ne fut donc pas sans difficulté que M. Martinez de la Rosa obtint de ces deux Puissances des articles additionnels portant : Que la première fournirait à l'Espagne des secours en armes et en munitions; et que

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la seconde veillerait à ce que des secours semblables ne fussent pas envoyés, du territoire français, aux insurgés espagnols '.

Telle est la véritable histoire du fameux traité de la Quadruple-Alliance. Des hommes qui n'en connaissaient même pas les clauses se prirent à en exagérer Fimportance jusqu'au ridicule. A les entendre, ce n'était pas moins qu'une vaste et durable confédération des monarchies constitutionnelles dans un but vraiment européen ; un contrepoids venait d'être trouvé à la Sainte- Alliance, à la vieille politique du Continent; l'ère de la diplomatie moderne venait de s'ouvrir. Si bien que, grâce aux commentaires de quelques gazetiers mal informés, grâce aux hâbleries de quelques diplomates à la suite, des proportions imposantes furent données à un traité de circonstance qui ne réglait que des intérêts passagers, et qui n'avait évidemment ni portée ni avenir. Mais ce qu'il y eut de plus extraordinaire, c'est que M. de Talleyrand atteignit, du coup, aux dernières limites de sa renommée. Dans une œuvre qui était si loin d'être la sienne, on ne manqua pas de voir le résultat de ses profondes méditations, le couronnement des travaux de sa vie diplomatique. Or, on lui avait fait dans la négociation une part si iuHTible, si conforme, en un mot, à sa médiocrité, que l.ouis-Philippe eut un moment le dessein d'en témoigner son humeur à M. de Miratlores, quand il fut question de décerner aux signataires du traitélesdinstinctions honorifiques d'usage!

Au reste, cette alliance anglaise dont on lui attribuait, avec une emphase aussi niaise que mensongère, le mérite

' Voir aux docunicnls historiques, n« 0.

CIIAIMTIIK VI. ',V)\

(l'avoir (brinô les nœuds, M. de Talleyraiid ne la prenail pas lellenient à cœur qu'il ne lut dis])osé à la sarrilieiaux premiers mouvements de son orgueil olïensé^ et nous le verrons, dans la suite, fouler lui-mi^me aux i)ieds ses prétendus titres à limmortalité, tout simplement poui* tirer venaeance de lord Palnierston, qui s'était plu à le faire attendre une heure dans son antichambre î

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