‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 5)Chapitre 90 sur 201 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

professaient, sur le principe d'autorité, par exemple, et sur la centralisation, des idées que ne partageaient entièrement, comme nous Tavons déjà dit, ni M. Armand Carrel, ni M. Anselme I^ététin, ni M. Martin Maillefer. Armand Carrel, toutefois, chancelait dans son opinion, qu'il finit par abandonner avec cette intrépide bonne foi qui le caractérisait -, mais une conviction plus tenace animait MM. Maillefer et Pététin, que touchait faiblement la nécessité de fortifier et de centraliser le Pouvoir après l'avoir rendu tutélaire, et qui se préoccupaient beaucoup plus des moyens d'assurer à la liberté de findividu des garanties solides, et de tenir Paris en respect.

Si le parti républicain s'était senti moins fort, s'il n'avait pas cru toucher à la réalisation de ses espérances, peut-être aurait-il apporté moins de ferveur dans la lutte intellectuelle par laquelle il était intérieurement agité. Mais il y avait alors dans ce parti une résolution de vaincre si impétueuse et une si grande exubérance de vie, qu'on se jugeait à la veille de saisir le Pouvoir, et de passer ainsi de la théorie à la pratique, du gouvernement des passions à celui des intérêts. Car il est à noter que, dans le sein même de la Société des Droits de l'Homme^ et au plus fort de son elîervescence, on voyait s'accomplir un travail d'organisation pacifique très-actif et ayant pour but de subordonner les emportements de la révolte aux procédés de la science. 11 fallait donc s'entendre sur la manière dont la nation devait être excitée, dirigée, administrée, défendue ^ il fallait tout à la fois se disposer à combattre et à étudier, pourvoir aux nécessités du moment et méditer sur les choses du lendemain : double cause d'enthousiasme, mais aussi de division et de fièvre !

Ajoutez à cela que , quoiqu'il y eût beaucoup de Charbonniers dans la Société des Droits de l'Homme^ la direction de cette société et celle de la Charbonnerie n'allaient pas tout-à-fait de conserve. La Société des Droits de l'Homme avait dans le vieux Buonarotti un juge bien plus sévère qu'Armand Carrel, et bien plus imposant. Directeur suprême des mouvements mystérieux de la Charbonnerie, Buonarotti n'avait nulle confiance dans une conspiration qui déroulait sa trame en plein jour, qui publiait chaque matin le nom de ses chefs, qui se recrutait à la face du soleil. Il avait raison, au point de vue du combat. Une association hostile au Pouvoir ne saurait réussir dans ses projets, même quand elle n'est pas secrète, qu'à la condition d'être conduite par un gouvernement inconnu. Le fait est que la Société des Droits de l'Homme avait tous les inconvénients des sociétés secrètes sans en avoir les avantages. Bonne pour une œuvre de propagande, il était impossible qu'à la veille d'une bataille elle ne fût pas désorganisée par le seul fait de l'arrestation des chefs. Ceux qui la fondèrent avaient donc commis, en isolant leur action de celle de la Charbonnerie, une faute qui allait être expiée cruellement -, car c'était du fond d'un cachot que la plupart des chefs allaient entendre le premier appel aux armes !

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