CHAPITRE V
par le second. La peine fut terrible : quinze mois d'emprisonnement et cinq mille francs d'amende! Et, commis si c'eût été trop peu d'une pareille condamnation, on Taggrava en appliquant au condamné un règlement de prison fait pour la lie des criminels. Des gendarmes saisirent i'écrivain, et, de brigade en brigade, il fut traîné à Clairvaux, au milieu de dix-huit cents voleurs. Et les hommes qui présidaient à Taccomplissement de telles vengeances, étaient les mômes qui avaient crié anathème à la Restauraiion pour sa conduite à regard de MM. Magalon et Fontan!
Ainsi s'accumulaient les causes d'irritation et de révolte. Mais la désunion s'était glissée parmi les démocrates lyonnais. La Charbonnerie, à Lyon, manquait d'une organisation solide. Plusieurs charbonniers, par une singulière ignorance de ce qui constitue la force des sociétés secrètes, se plaignaient du mystère dont les membres de la haute-vente nationale restaient enveloppés, et ils ne dissimulaient pas leur répugnance à suivre aveuglément une impulsion dont on leur dérobait avec tant de soin l'origine. Deux Lyonnais, MM. Martin et Bertholon, ayant été élus présidents de vente, on demanda au dicastère de les initier au secret de la constitution de la vente nationale : il parut promettre et ne voulut ou ne sut pas se décider. De fâcheux tiraillements s'ensuivirent. Les dissidents nomment des commissaires, on prépare un règlement nouveau, une reconstitution est imminente.
Ceci se passait au mois de juillet (1833). Godefroi- Cavaignac, qui était d'avis qu'il fallait lutter contre le Pouvoir, au grand jour, à la face du soleil, arriva inopinément à Lyon. îl s'aboucha aussitôt avec les démocrates
les plus iiilluents. s"eriquit de l'état de l'opinion, et une assemblée se tint, en sa présence, dans les bureaux du Précurseur j, sous la présidence de M. Jules Séguin. Après un examen approfondi des ressources dont le parti disposait, on reconnut qu'il n'y avait pas lieu, pour le moment, à une levée de boucliers; qu'on devait se borner à une propagande énergique-, que, même en admettant le cas d'une insurrection commencée à Paris, Lyon ne pourrait efficacement s'y associer qu'avec Fadhésion volontaire et spontanée des ouvriers 5 qu'il importait, par conséquent, de prendre racine dans le peuple ; qu'en attendant, et dans la prévision d'une crise, il était bon de créer un pouvoir représentant toutes les forces vives de la cité et destiné à centraliser l'action du parti, soit qu'il fût conduit à soutenir la lutte, soit qu'il fallût assurer au peuple les avantages de la victoire. C'était donc tout à la fois un comité de résistance et une municipalité provisoire qu'il s'agissait d'instituer. Mais pour investir ce comité d'une puissance suffisante, on convint d'un mode d'élection propre à enlever autant que possible aux électeurs la connaissance des membres élus. Chacun fit son bulletin, et, l'assemblée s'étant séparée, le président dépouilla seul le scrutin, dont il ne communiqua le résultat qu'aux élus. On sut leurs noms plus tard C'étaient MM. Jules Séguin, Lortet, Bertholon, Baune. Charassin, Poujol, Jules Favre, Michel- Ange Périer, Antide Martin, Rivière cadet.
M. Cavaignac choisit pour correspondants MM. Bertholon et Martin, leur donna les noms de tous les affiliés de province avec lesquels des relations actives devaient être publiquement entretenues, et leprit la route de Paris.
l.h<Mîr«» semblait approcher où les républicains domine-
OllAl'ITUE V. U'ii)
raient dans Lyon. Kn vain leur ascendanl y elail-il ennil)attu avec énergie : ils tendaient de plus en plus à siniposer par leur courage. Le 29 juillet (1833), dans une revue des troupes de la garnison, des gardes nationaux ayant protesté hautement contre les bastilles, et une voix partie du cortège du lieutenant-général Aymar ayant crié : u II y a ici des Autrichiens, » deux républicains, MiM. Jules Séguin et Baune, courent chezle lieutenant-général Aymar, (ju'entourait son état-major, lui demandent des explications, et obtiennent un désaveu public.
La force du parti avait, toutefois, besoin de direction, le comité formé par suite du voyage de M. Cavaignac, et ([u'on appelait le Comité invisible^ n'agissait pas et paraissait vouloir s'abstenir. Quant à la Charbonnerie dissidente dont nous avons déjà parlé , elle s'était mise à l'œuvre ^ mais certaines divisions produites par des antipathies personnelles, la lassitude, la difficulté d'organiser une société secrète sans en resserrer le cadre, tout avait concouru à rendre stériles les efforts tentés . Des principaux débris de la Charbonnerie il se forma, sous le nom de Société du Progrès,, une association qui eut une existence semi-publique d'abord, puis tout-à-fait publique, et dont M. Lagrange fut Tàme.
La Société des Droits de l'Homme vint ensuite, et elle se modela sur celle de Paris. Née au mois d'octobre (1833), elle commença par élire un comité composé de cinq membres : MM. Martin, Bertholon, Baune, Hugon et Poujol. Le 25 décembre (1833), une réunion générale des sectionnaires ayant eu lieu, le règlement fut adopté; on nomma deux nouveaux chefs, MM. Albert et Sylvaincourt, et la Société se trouva définitivement constituée.
A dater de ce moment, l'influence du parti républicain s'étendit avec une rapidité extraordinaire. Dans les derniers mois de Tannée 1833, la Société des Droits de l'Homme enveloppait la ville de Lyon 5 et, rayonnant sur les départements voisins, elle avait créé des centres correspondants partout où elle avait fait l'essai de sa redoutable et irrésistible propagande : c'est-à-dire dans les villes les plus importantes de l'Isère, de la Drôme, de TArdèche, de la Loire, du Jura, de Saône-et-Loire. Là, sa domination était si absolue et la parolede ses représentants si respectueusement obéie, qu'à Romans, par exemple, M. Baune couvrit de sa protection et sauva de la colère du peuple le préfet de la Drôme, accouru avec des gendarmes pour l'arrêter. On se ferait difficilement une idée de la vie brûlante que menait, à cette époque, la ville de Lyouj A certains jours, des clameurs étranges y montaient dans les airs, et l'on voyait alors s'entasser sur les places publiques une population menaçante et hâve, espècede marée montante qui semblait prête à tout engloutir. Les soldats étaientépuisés de corvéesetde veilles, les cavaliers toujours sur le point de monter à cheval. Tantôt c'étaient des chanteurs dont il fallait étouffer la voix, parce que l'accent en avait paru terrible, dans ces jours de trouble universel ^ tantôt c'étaient, comme à Paris, les crieurs publics qu'on essayait d'arrêter au milieu d'une foule en délire. Dans le mois de janvier, l'autorité engagea contre les crieurs une lutte ardente, et fut vaincue. Entre le préfet et le maire de Lyon, entre M. Gasparin et M. Prunelle, lanimosité était au comble : un arrêté du second déjoua les mesures despotiques conseillées par le premier. Protégés |)ar le })ouvoir municipal et par la loi, les crieurs publics-
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purent distribuer librement tous les écrits dont la saisie n'avait pas été judiciairement proscrite, et les publications politiques inondèrent la ville.
Tel était, au commencement de Tannée 1834, Tétat des choses à Lyon et dans les contrées qui Tavoisinent. Le mutuellisme alors entra dans l'arène et compliqua la situation.
Le mutuellisme ^ était l'association des ouvriers en soie, chefs d'ateliers ; elle était purement industrielle, et son origine remontait à 1828. Ses statuts excluaient de la manière la plus formelle toute discussion des choses religieuses et politiques. Fondé d'abord dans un but de mutuelle assistance entre ouvriers, le mutuellisme se divisait en loges de moins de vingt personnes. Onze loges nommant chacune deux délégués formaient ainsi une loge centrale; et c'était à un conseil composé des présidents des centrales qu'appartenait la direction. Le pouvoir des présidents des centrales s'était maintenu jusqu'à la fin de 1833; à cette époque il fut ébranlé. L'association voulait agrandir son action ^ elle voulait faire servir la force qu'elle puisait dans l'union de ses membres à empêcher la décroissance du salaire^ elle voulait créer un contre-poids à l'hypocrite tyrannie que, dans la lutte du pauvre contre le riche, on ose appeler la. liberté des transactions. Mais à l'accomplissement de ces vues nouvelles il fallait un pouvoir nouveau. Les présidents des centrales furent destitués, et leur autorité passa aux mains d'un conseil exécutif, qui nétait lui-même, du reste, que l'instrument de l'association, constituée démocratiquement et décidant de tout.par voie élective.
' Voir aux documents historiques, n" 7, le Règlement du Mutuellisme.
Cependant, la situation de louvrier empirait. Par an funeste et trop fréquent effet de la concurrence, les commandes avaient diminué. Le mouvement de la fabrique lyonnaise, dans les premiers mois de l'année 1834, se trouvait notablement ralenti. Et jamais, contraste déplorable! la joie du riche n'avait plus bruyamment éclaté. Les bals se succédaient avec une rapidité oii entrait une sorte d'étalage provocateur. Lyon retentissait du bruit des fêtes. Le pauvre en tressaillit, et dans son cœur la colère prit sourdement place à côté du désespoir. La crise était donc devenue imminente : une réduction de vingt-cinq centimes par aune sur le prix des peluches la précipita. Réduction peu considérable en elle-même, mais qui portait sur un salaire déjà insuffisant, et qui, ouvrant carrière à des empiétements plus funestes, n'était qu'une première application de la loi du plus fort ! Les ouvriers en peluches invoquèrent l'appui de leurs frères des autres catégories ^ et alors, obéissant au principe de solidarité, la société mutuelliste mit en question la suspension générale des métiers.
Envisagée dans ses résultats matériels, la mesure était désastreuse -, considérée dans son principe moral , elle avait quelque chose de singulièrement élevé. Quoi de plus touchant que de voir cinquante mille ouvriers suspendre tout-à-coup les travaux qui les faisaient vivre et se résigner aux privations les plus dures pour garantir de toute atteinte douze cents de leurs frères les plus malheureux! Aussi bien, une détermination semblable, s'il eût été possible aux ouvriers de la soutenir, avait une incalculable portée. Par rapport à la classe ouvrière, c'était la théorie de l'association appliquée sur une grande