LETTRE DU PRINCE DE METTERNICII
Adressée à l'ambassadeur d'Angleterre à Vienne et transmise à lord Seijmour par l'ambassadeur d'Autriche comte de Lutzow.
« Le soussigné, chancelier de Cour et d'Etat de S. M. l'empereur d'Autriche, a l'honneur d'accuser réception de la note qu'il a reçue de l'ambassadeur de S. M. britannique. »
Ici M. de Melternich fait allusion aux délibérations déjà connues de la Conférence de Rome et termine ainsi :
« Le saint Père a refusé seulement deux points principaux :
« 1° L'admission du principe de l'élection populaire, comme base des assemblées communales et provinciales; 2° la formation d'un conseil d'État composé de laïques, qui serait placé auprès du sacré collège, ou plutôt en opposition avec lui.
« Il n'appartenait sans doute ni à l'Autriche ni à aucune autre Puissance de dicter des lois au souverain Pontife, surtout quand il s'agissait de 'matières placées hors de la sphère des améliorations admiuisiratives sur lesquelles il était permis de donner des avis à sa Sainteté; quand il s'agissait, en un mot, de tendre à créer un nouveau pouvoir dans l'Etat. Le Gabinet autrichien se voyait oblige de céder sur ce point à la résistance légitime du Pape, aussi bien qu'aux protestations unanimes des autres gouvernements d'Italie: ces derniers, en effet, aux institutions desquels le principe de l'élection populaire est étranger, voient dans de pareilles concessions un danger imminent pour la sûreté de leurs Etats. De plus, il a lui-même acquis par les faits les plus positifs communiques au gouvernement anglais, la conviction profonde que les concessions demandées par les mécontents n'étaient, même à eurs yeux, que des armes avec lesquelles ils se proposaient
d'attaquer et de détruire le gouvernement lui-même en excitant sans cesse des troubles dans les Etats de l'Eglise.
« L'ensemble des lois et des institutions données par le saint Père a reçu longtemps les suffrages solennels et non équivoques des ambassadeurs des grandes Puissances résidant a Rome, par les notes qu'ils ont adressées au cardinal secrétaire d'Etat, le 12 janvier dernier, au moment où les mesures prises par S. S. pour rappeler à l'obéissance les provinces réfractaires leur ont été annoncées. Les actes officiels en réponse à la note circulaire du 11 janvier ont ainsi obtenu un caractère synallagmatique. Nous n'opposerons pas à la validité de pareils documents celle de l'avis ottîciel que les mêmes personnages diplomatiques ont adressé à la Cour de Rome dans le mémorandum du 21 mai précédent.
« Les événements qui ont suivi sont bien connus. Depuis que les troupes impériales sont rentrées dans les légations, et l'occupation d'Ancône, de vive force, par les Français, le Cabinet autrichien a apprécié la valeur de l'opinion exprimée par le gouvernement pontifical, que chaque concession nouvelle , faite soit aux demandes de ses sujets mécontents, soit à la requête d'une nation étrangère, par voie diplomatique, serait une dérogation à l'indépendance du souverain, de qui, en apparence, on parviendrait à l'arracher par la force des armes, et que, dans ce fait de concessions obtenues par l'intervention armée des étrangers, les factieux trouveraient un précédent pour se faire accorder encore plus, au moyeu d'un appel à ces mêmes étrangers.
« Cette manière de voir les choses a été franchement communiquée au gouvernement français et à celui de la Grande-Bretagne ; on leur a présenté les concessions dont il s'agit comme dangereuses pour le reste de l'Italie et comme une source intarissable de troubles permanents dans l'Etat où elles seraient admises. Pénétré de cette conviction, l'empereur ne pouvait en conscience tenir un autre langage au saint Père.
« Mais en même temps, S. M. I. n'a pas cessé d'inviter le souverain Pontife de la manière la plus pressante, non seulement à maintenir dans une complète exécution les dispositions législatives déjà publiées, mais encore à donner à ces dispositions un caractère de stabilité qui les mettrait à l'abri du risque de changements futurs, sans empêcher d'utiles perfectionnements. Les preuves de la sollicitude du Cabinet autrichien sur ce point onl été placées sous les yeux du Cabinet britannique; mais l'intérêt que l'Autriche éprouve de voir mettre un terme aux sujets de dissensions dans ces Etats, ne s'est pas borné là. Les recommandations les plus sérieuses, pour l'établissement du meilleur ordre de choses possible, n'ont point été épargnées au gouvernement romain. Des fonctionnaires autrichiens expérimentés et connaissant bien l'Italie ont été mis à sa disposition, afin de l'aider à introduire les améliorations praticables dans les circonstances difficiles où il est placé, occasionnées par les troubles perpétues depuis dix-huit mois dans une grande partie de ses provinces.
« Telle est la manière dont l' Autriche a entrepris d'exercer l'influence que le caractère ferme et désintéressé de sor gouvernement lui a procurée à la Cour de Rome. Repoussant, en ce qui la concerne, tout agrandissement territorial, fermement résolue de maintenir, de concert avec ses alliés, l'état de possession tel qu'il se trouve établi par les traités dans la Péninsule italienne, et particulièrement l'intégrité du Saint-Siège, ou en détacher quelques-unes de ses provinces, S. M. I. conserve la conviction que les concessions proposées pour changer la forme du gouvernement pontifical n'ont pour but, dans la pensée de ceux qui les réclament, que de les affranchir entièrement du pouvoir du Saint-Siège. C'est donc par égard pour le repos de l'Italie que l'empereur se croit obligé de refuser do soutenir de pareille» demandes. C'est ainsi qu'obéissant à la
voix de sa conscience, il sert véritablement la cause de la paix générale, qui est l'objet de tous ses vœux et de sa constante sollicitude.
« Rendant pleine justice aux dispositions que le gouvernement français, guidé par les motifs de sa propre conservation, manifeste sous ce rapport, le Cabinet autrichien espère qu'il sera toujours facije de s'entendre et de se débarrasser de toutes les difficultés qui peuvent se présenter dans le cours des événements. Il n'éprouve aucune crainte d'une complication sérieuse qui prendrait sa source dans les rassures administratives d'un Etat indépendant. Mais, fort de la sincérité de ses sentiments, l'empereur se plaît à croire qu'il trouvera dans tous les cas S. M. britannique disposée comme lui-même à maintenir les nœuds indissolubles d'amitié et d'alliance qui unissent les deux monarques, et dont la garantie se trouve des deux cotes dans une identité de principes, de vues et d'intérêt.
« Le soussigné requiert l'ambassadeur de porter sa réplique à la connaissance de sa Cour.
« Signé: Prince de Metternich »