DU PARC
HJSTOIRB DE DIX VNS
publia une proclamation ambiguë danfl laquelle il déclarait que la Belgique constituerait un État indépendant. Une commission fut ensuite chargée par lui de rédiger un projet de constitution. Tous les membres de cette commission, à l'exception de M. Tielemans, se prononcèrent pour la monarchie, et la rédaction du projet fut confiée à
MM. Devaux h Nothomb. Quand celui-ci en donna lecture au gouvernement provisoire : • Ce n'était pas la peine, dit M. de Potier > avec amertume, de vertes tant de - '< pour si peu tir chosi
Cependant Guillaume avait appelé aux armes ses sujets fidèles, et les Prussiens se disposaient à le seconder, quand If. Mole
Révolution de I!. 'Inique. — Palais du Roi. (D'après une lithographie de l'époque.)
leur déclara que, s'ils mettaient le pied sur Le territoire belge, une armée française y paraîtrait aussitôt. Il n'en fallut pas davantage pour intimider la Prusse. Le succès tic cette honorable fermeté aurait dû prouver au Cabinet du Palais-Royal combien une politique courageuse était alors facile, profitable, et même prudente.
Peu confiant dans ses propres forces, Guillaume eut recours au gouvernement anglais; Le royaume des Pays-Bas étanl une création diplomatique, Guillaume en appelait naturellement à la diplomatie. Dans nue note remise à lord Aberdecn par M. Palck, el datée dn :; octobre 1830, il était dit :
« Comme L'assistance des alliés du roi « pourra seule rétablir la tranquillité dans
c les provinces méridionales des Pays-Bas, « j'ai reçu l'ordre de demander qu'il plaise à « sa majesté britannique de commander à « cette lin l'envoi immédiat du nombre tté- • cessaire de troupes dans les provinces mé- « ridionales des Pays-Bas, dont ranivée « retardée pourrait compromettre grav%- « ment les intérêts de ces provinces et ceux « di' l'Europe entière. En m'acquittant, par « la présente, des intentions de mon gou- « vernement,j'ai L'bonneur d'informer Votre « Excellence qu'une semblable communicau tiiin est adressée à la Prusse, à l'Autri- « clic et à la Russie, qui, ayant également signé les huit articles constitutifs du royaume îles Pays-Bas, sont appel.
h ainsi que L'Angleterre, à soutenir le
LOUIS BLANC
« royaume des Pays-Bas et l'état actuel de « l'Europe. »
Dans sa réponse en date du 17 octobre, lord Aberdeen refusait comme tardif l'envoi des troupes, mais il annonçait la prochaine réunion des plénipotentiaires des cinq Cours.
Cette réunion eut lieu, en effet : la Prusse y était représentée par le comte de Bulow, la Grande-Bretagne par lord Aberdeen, la Russie par le comte Matuszewic. Elle prit le nom de Conférence, et n'était qu'une continuation du Congrès de Vienne. Aussi, ce fut avec un étonnement inexprimable que l'Europe y vit la France représentée par M. de Talleyrand. Car nous devenions par là complices de toutes les mesures prises par nos ennemis contre nous-mêmes. La Conférence se tint à Londres, comme pour mieux prouver que c'était à l'Angleterre qu'appartenait le droit de régler le sort du monde.
Le prince d'Orange, de l'aveu de son père, avait établi à Anvers une espèce de contregouvernement. Il fit répandre une proclamation dans laquelle il reconnaissait l'indépendance do la Belgique. Or, l'incertitude des esprits était si grande encore dans ce pays, que l'effet de la proclamation du prince y fut prodigieux. Le gouvernement provisoire affecta de la dédaigner, mais la cause du prince d'Orange était loin d'être perdue. (( Des actes populaires, dirent à un envoyé du prince MM. Van de Weyer et Félix de Mérode, pourraient peut-être détourner une solidarité qui pèse sur toits les membres de la
maison de Nassau. »
Un événement grave vint simplifier la situation. Dans la nuit du 27 au 28 octobre, on entendit à Bruxelles comme un bruit lointain
et formidable. Les membres du gouvernement provisoire avaient établi leur siège dans l'ancien palais des états-généraux. Du haut du péristyle ils aperçurent à l'horizon une lueur sanglante, semblable à celle d'un vaste incendie. C'était la ville d'Anvers que le prince d'Orange avait abandonnée et que le général Chassé faisait bombarder. L'indignation des Belges fut extrême. Coupable ou non du bombardement d'Anvers, le prince d'Orange resta chargé du crime d'avoir livré aux flammes la plus florissante cité delà Belgique, et la seule qui se fût jusque-là montrée fidèle à la Hollande.
Le moment approchait où la Belgique allait se trouver complètement affranchie. Les Hollandais avaient été chassés de ville en ville, de poste en poste. Dans un des nombreux engagements qui eurent lieu, le comte Frédéric de Mérode fut mortellement blessé. Les feuilles belges publièrent les détails de son agonie : ils étaient touchants et de nature à produire en France une grande impression. Sur le point d'expirer, le comte Frédéric se tourna vers un de ses amis, et dit d'une voix éteinte : « Lui aussi est un brave. Dans les « journées de juillet, officier de cuirassiers, « il n'a pas voulu tirer l'épée contre ses frè- « res. » Et il rendit le dernier soupir.
Ces nouvelles firent éclater à Paris des scènes d'enthousiasme. Les sociétés populaires, surtout, se livrèrent à l'orgueil. On ouvrit des souscriptions en faveur des blessés de septembre. Les clubs envoyèrent à Bruxelles leurs émissaires. La Société des Amis du Peuple leva un bataillon à ses frais, cl le fil partir en lui donnant un nom, un chef, un étendard.
«-=Ha^"kj*^>
MM. de Polignae, de Peyronnet, de Ouernon-Ranville et Chantelaaze, au donjon de Vinceaaee. — <>n nomme des eutmissaires pour les interroger. — Singulières dissidences. — Vues de M. Mauguin; ion portrait.— interrogatoire
des ex-ministres; leur attitude; singulière cssurance du prince de Polignae. — <>n prépare toul pour -;m accus.». — i,,. poi baisse éclater son horreur pour la peine de mort. — Débats parlementaires sur l'abolition de celle peine. — Indignation croissante du peuple; émeute de Vincennes. — Mot du roi Bur Pétion. — Vio déclamations et perfides manœuvres. — Proclamation de M. Odilon Barrot; on veut l'exclure des an scène étrange entre le roi et M. Dupont (de l'Eure). — Les doctrinaires sortent du Conseil. — Pourquoi. — NouveéU ministère; M. Lal'ntte, président du Conseil; son Byslème peu différent de celui des doctrinaires: définition des doctrinaires. — Résultais désastreux de deux mois de règne. — Parti qu'on cherche à tirer du | des ex-ministres.
Cependant un drame terrible se préparait. Trois des anciens ministres de Charles X, MM. de Peyronnet, de Guernon-Ranville et Chantelauze, venaient d'être conduits de Tours à Paris. On leur lit prendre la route de Vincennes, où le prince de Polignae ne tarda pas d les rejoindre.
Les prisonniers avaient été renfermés d'abord dans le pavillon de la Heine, chacun dans une pièce séparée. On envoya l'ordre de les transférer au donjon.
Ri, de Polignae fut appelé le premier à faire De pénible trajet. Il y avait plusieurs cours à traverser ; et un grand nombre de gardes nationaux, mêlés aux soldats de la garnison, accouraient pour jouir du spectacle de la force abattue, spectacle qui charme les hommes. M. de Polignae parut. Il s'avançait, entre deux grenadiers, d'un pas lent et la tête nue. Ses vêtements étaient en désordre, la fatigue altérait ses traits; mais le feu d'une croyance irritée par le malheur brillait encore dans son regard. En montant l'escalier du donjon, il se montra ému: il s'arrêta, la main appuyée sur le fusil d'un grenadier. Le gouverneur du château l'accompagnait.
Après des vicissitudes sans nombre, la fortune ramenait M. de Polignae dans co triste donjon où il avait jadis expié les haines de sa jeunesse contre L'Empire. Châtié alors pour s'être mis en révolte contre le pouvoir, il l'était aujourd'hui pour en avoir abusé.
M. de Peyronnet, que devaient suivre ses
deux autres collègues, parut à son tour. Il avait le chapeau sur la tête ; sa démarche était hautaine, et la foule remarquait sans colère cette fierté que l'excès de la convictiou ne justifiait pas en lui, lorsqu'un cri se lit entendre. « A genoux, criait un inconnu, « qui couchait en joue l'ancien ministre ; à « genoux, le misérable qui a fait tirer sur le « peuple, et qu'il demande pardon. » On apaisa l'indignation de cet homme ; mais il y avait pour le pouvoir, dans de semblables scènes, un avertissement terrible.
Pour interroger les coupables, la Chambre avait à nommer des commissaires. Elle désigna MM. Bérenger, Madier de Monljau et Mauguin. Ils apportaient dans l'exercice de leurs nouvelles fonctions des qualités diverses: M. Bérenger, beaucoup de sangfroid et de gravité ; M. Madier de Montjau. un grand fonds de tolérance combiné avec une certaine sévérité de maintien: M. Mauguin, au contraire, SOUS les manières aimables de l'homme du monde, l'inflexibilité d'un tribun.
La première question qui divisa les trois commissaires (et elle n'était vaine qu'eu parence) fut celle du cérémonial. Devaientils entourer d'un appareil fastueux ['accomplissement tle leur mission? Ainsi le voulait M. .Mauguin. Convaincu que c'est par les signes extérieurs des choses qu'on agit puissamment sur la multitude, et peut-être aussi animé par un secret désir de paraître, il de-
LOUIS BLANC
mandait que le voyage de Paris à Vincennes se fît avec pompe; que la Chambre, dans ses manifestations, empruntât à la majesté royale les importantes puérilités par où elle brille ; que chaque commissaire, par exemple, eût sa voiture ; que tout un escadron fit cortège à ceux qui allaient représenter la justice du peuple.
Ceci, du reste, se rattachait, dans la pensée de M. Mauguin, à des vues hardies de domination. Il n'avait cédé qu'en frémissant le pouvoir révolutionnaire dont il s'était vu investi à l'Hôtel-de-Ville. N'ayant pu faire disparaître la Chambre dans la Révolution, il aurait voulu introduire la révolution dans la Chambre, engager ses collègues dans des mesures d'éclat, les compromettre ; mais, tout en les soumettant aux exigences de la popularité, leur en communiquer la force. Lui-même il jouissait alors sur l'opinion d'un crédit qu'il s'exagérait peut-être, mais dont il était homme à faire un vigoureux emploi.
Malheureusement, M. Mauguin n'exerçait aucun empire sur ceux qui le connaissaient bien. Il avait beaucoup d'esprit, et manquait de tact. Supérieur à presque tous ses collègues par l'intelligence, il le leur laissait trop apercevoir. La médiocrité, dans aucun cas, ne pardonne au talent, mais elle le respecte lorsqu'il s'efface, et alors, elle se résigne à le subir. M. Mauguin perdait le fruit des facultés les plus cminentes par un légitime mais indiscret contentement de lui-même. 11 éloignait la confiance, avec tout ce qui ordinairement la captive. La mobilité de ses impressions passait pour du scepticisme. La bienveillance naturelle de son regard était altérée par une finesse qui en détruisait l'effet. La grâce de ses manières se faisait aisément remarquer, mais n'attirait pas ; et il y avait jusque dans l'aménité de son langage je ne sais quoi de protecteur dont on se sentait blessé. S'il était donné à nu homme de commander aux événements, c'eut été presque un înalhrur public qui1 oette impuissance de M. Mauguin à jouer le premier rôle. Car, mieux que per-
sonne, il comprenait tout ce que peuvent, au sortir d'une crise, les témérités intelligentes, quand l'amour du peuple les conseille. Il savait que la vraie liberté ne peut se fonder qu'au moyen du pouvoir exercé avec confiance, avec intrépidité, avec audace, et que les grands périls rendent les grandes choses possibles en les rendant nécessaires. Mais il lui manquait, pour dominer, certaines vertus, et plus que cela, certains vices. Avec assez de talent pour se faire beaucoup d'envieux, il n'avait pas assez de caractère pour se créer des ennemis. Or, dans la mêlée des partis, l'importance d'un homme politique dépend de la violence des animosités qu'il soulève. Quand le pouvoir est au prix d'une lutte, c'est la haine qui désigne les candidats.
Membre de la commission municipale, M.
Mauguin avait eu d'excellentes idées, qui avaient échoué à cause dé la défiance qu il inspirait à ses collègues. Membre de la commission d'accusation dans le procès des ministres, il inspira la même défiance, il rencontra les même obstacles. Dans son projet de jeter de l'éclat, d'agrandir le rôle de la Chambre, d'exprimer aux yeux de tous sa souveraineté, MM. Madier de Montjau et Bérenger ne voulurent voir qu'un étroit calcul d'ambition personnelle. Sans combattre ouvertement les vues de leur collègue, ils s'appliquèrent à les déjouer.
Le jour où les commissaires devaient se rendre à Vincennes étant venu, .M. Mauguin fut très surpris de n'apercevoir que cinq ou six gendarmes pour former l'escorte, et de deux voilures au lieu de huit. 11 en témoigna son mécontentement avec vivacité : il était trop tard. M. Madier de Montjau poussait si loin, dans cette occasion, le goût de la modestie, qu'il avait écrit secrètement au -.■lierai Dauniesnil, gouverneur île Vincennes, pour le prier de faire aux connnissaii vs un accueil extrêmement simple. Cependant, quand ils entrèrent dans le château, ils trouèrent toute la garnison rangée en bataille : on leur présenta les armes ; le tambour battit aux champs; et. lorsque M. Madier de
M au pu in 17S5 - 185-4
(Acier reporté typographiquement;.
La revue du 29 août 1830. (Page 184.) D'après Victor Adam,
Montjau, prenant à part le gouverneur, lui demanda pourquoi il ne s'était point conformé aux instructions reçues : « Je m'en serais bien gardé, répondit le général Dau- « mesnil. La souveraineté aujourd'hui n'estelle pas la Chambre? » Mot qui explique bien la répugnance avec laquelle les hauts personnages voyaient alors tout ce qui pouvait donner à la souveraineté parlementaire trop de relief et de prestige !
L'interrogatoire des anciens ministres fut solennel, et plus grave que sévère. Seul, M. Mauguin donna des signes de sensibilité. Il avait jadis obtenu de M. de Peyronnet une amnistie pour des Français réfugiés en Espagne. Il avait connu M. de Gruernon-Ranville, et plus intimement encore M. deChan-
telauze. Quand ce dernier, pâle, malade, attéré, se présenta tout à coup à lui, il ne put s'empêcher de lui tendre la main et fondit en larmes. M. de Chantelauze. en effet, paraissait plier sous le poids de son infortune. M. de Peyronnet, au contraire, déployait uiw assurance qui n'était pas exempte de bravade. Il expliquait sa coopération aux ordonnances par son dévoûment absolu pour un roi qui l'avait comblé de bienfaits. I. courage de M. de ( iuernon-llanville était mêlé de mauvaise humeur. Quant à .M. de Polignao, SOn attitude étonnait au plus haut point les commissaires. Calme et presque souriant, il avait l'air de regarder tout ce qui se passait comme une comédie de mauvais goût. « La responsabilité des ministres,
IIISTOIHK DE DIX ANS
La revue du 29 août 1830. (Page 184.) D'après Victor Adam.
Montjau, prenant à part le gouverneur, lui demanda pourquoi il ne s'était point conformé aux instructions reçues : « Je m'en « serais bien gardé, répondit le général Dau- « mesnil. La souveraineté aujourd'hui n'est- « elle pas la Chambre ? » Mot qui explique bien la répugnance avec laquelle les hauts personnages voyaient alors tout ce qui pouvait donner à la souveraineté parlementaire trop de relief et de prestige !
L'interrogatoire des anciens ministres fut solennel, et plus grave que sévère. Seul, M. Mauguin donna des signes de sensibilité. Il avait jadis obtenu de M. de Peyronnet une amnistie pour des Français réfugiés eu Es pagne. Il avait connu M. de Gruernon-Ranville, et plus intimement encore M. de Chan-
telauze. Quand ce dernier, pâle, malade, altéré, se présenta tout à coup à lui, il ne put s'empêcher de lui tendre la main el fondit en larmes. M. de Chantelause, en effet, paraissait plier sous le poids de son infortune, M. de Peyronnet, au contraire, déployait uni' assurance qui n'était pas exempte de bravade. Il expliquait sa coopération aux ordonnances par son dévoûment absolu pour un roi qui l'avait comble de bienfaits. Le courage de M. de (luernon-llanville était mêlé de mauvaise luuneur. Quant à M. de Polignac, boo attitude étonnait au plus haut point les commissaires. Calme et presque souriant, il avait l'air de regarder tout ce qui se passait comme une comédie de mauvais goût. « La responsabilité des ministres.
LOUIS BLANC
« disait-il, n'est qu'un corollaire de l'inviola- « bilité royale. On n'a pas respecté l'inviola- « bilité de Charles X, donc ses ministres ont « cessé d'être responsables. » C'était dire à la victoire de fléchir sous des subtilités de légiste. Mais, à l'abri de ces conséquences d'une fiction qui n'avait sauvé ni Charles Ier ni Strafford, M. de Polignac se croyait inattaquable. « Quand me mettra-t-on en lice berté ? » répétait-il sans cesse. On entendait pourtant retentir autour de la prison des clameurs sinistres.
Les commissaires eurent soin de tempérer par beaucoup d'égards l'austérité de leur mission. Us coupaient court aux réponses des anciens ministres lorsqu'elles devenaient compromettantes. Les interrogatoires firent place très souvent à des entretiens pendant lesquels les accusés purent oublier l'amertume de leur position. On apportait des rafraîchissements, la conversation s'égarait sur des sujets frivoles, et l'image de l'échafaud disparaissait. Les prisonniers s'étaient plaints d'avoir été mis au secret : cette plainte fut accueillie avec faveur. M. Mauguin, surtout, se montrait disposé à adoucir le sort des coupables. M. de Polignac lui dut de recevoir la visite de la duchesse de Guiche.
Cependant Louis-Philippe était vivement préoccupé du danger que pouvaient courir les derniers ministres de Charles X. Les livrer au bourreau, c'était donner à la révolution un gage sanglant, au risque d'aigrir encore davantage le cu:ur des rois.
La Convention avait frappé Louis XVI froidement, sans haine, sans colère, comme on frappe un principe. Politique terrible, mais profonde ! Sachant bien ce qu'elle devait attendre des ressentiments soulevés contre elle, la Convention les voulut inexorables, furieux, pour qu'à la France, poussée au travers des tempêtes, il ne rcst;U plus tui'un moyen de salut, le plus puissant de bous : le désespoir.
Louis-Philippe, (1rs le Lendemain de sou avènement, avait adopté une politique tout opposée. Il l'annonçait à L'Europe en sauvant
M. de Polignac et ses collègues. Proposer aux Chambres l'abolition de la peine de mort, préparer de la sorte les esprits à l'indulgence, et confier le jugement aux pairs de France, amis pour la plupart des anciens ministres, tel fut le plan arrêté au Château.
Depuis la révolution, le cours de la justice criminelle était en partie suspendu. Bien qu'il y eût dans les prisons des hommes condamnés au dernier supplice, le mouvement de la guillotine avait été arrêté sur toute la surface de la France. Le rigide Dupont (de l'Eure) s'affligeait de cette dérogation à la règle : il ne comprenait pas que la loi pût rester en interdit. Mais, toutes les fois qu'il était question de l'échafaud, le roi témoignait une sensibilité extrême. Les ministres ayant un jour décidé qu'un recours en grâce serait rejeté (il s'agissait d'un parricide), M. Laffilte entendit le fils de Philippe-Egalité s'écrier: « Mon père est mort sur l'échafaud. » Et en prononçant ces paroles, le roi avait le visage baigné de larmes.
Le système jugé le plus propre à sauver les anciens ministres n'ayant rencontré aucune opposition dans le Conseil, le roi s'en réjouit comme d'une victoire due à son ascendant personnel, et il espéra tout de la condescendance de ses ministres.
L'abolition de la peine de mort avait été proposée dans la séance du 17 août, par M. Victor de ïracy. Dans la séance du 6 octobre, M. Bérengcr avait lu sur cette proposition un rapport qui concluait à l'ajournement. Deux jours après, la discussion s'ouvrit. Après M. de Tracy, qui demandait que sa proposition fut acceptée, ou, du moins, examinée sans retard, M. de Kératry se leva: et, comme il importait d'intéresser au salut des ministres prisonniers la générosité du peuple, encore assez puissant pour être ménagé : « Je l'atteste devant vous, Messieurs, a s'écria impétueusement l'orateur, s'il était « possible de rassembler dans celte enceinte ■ les parents et les amis des courageuses « victimes de juillet, et de leur demander:
voulez-vous du sang pour du sang? Parlez! « Le jury silencieux agiterait sa tète en signe
IIISTOIHK DE DIX ^NS
« de refus, h retournerait, avec sa noble « douleur, vers ses foyers déserts ! Que si je « me trompais, j'adjurerais 1rs mânes des « nobles victimes elles-mêmes ; eu pensée,
« je les appellerais ;ï réformer une sentence « aussi peu digne d'elles: car je sais que les « braves qui risquent leur vie pour une sainte « cause, ne versent du sang que pendant la « mêlée. » A ces mots, des applaudissements retentissent dans l'assemblée. M. de Kéralry continue : il demande que la commission dont on a entendu le rapport soit chargée de rédiger un projet d'adresse au roi, et que l'abolition de la peine de mort pour crimes politiques soit confiée à l'initiative du monarque.
If. de Lafayctte se lève à son tour au milieu de l'assemblée attentive : « On vous a « proposé l'ajournement, dit-il. Sans doute « ceux qui l'ont demandé n'ont pas eu le « malhour de voir traîner sur les éohafauds '< leur famille, leurs amis, les premiers ci- « toyeas de la France: ils n'ont pas eu le « malheur de voir des infortunés immolés (( sous prétexte de Fayétisme.» L'assemblée couvre d'applaudissements la voix respectée de Lafayette. La proposition d'une adresse au roi ayant pour objet la suppression de la peine de mort dans certains cas, est appuyée par le garde-des-sceaux, et le renvoi à la commission adopté unanimement par la Chambre.
Or, telle était l'impatience des législateurs que la séance suspendue fut reprise à huit heures du soir. Le travail de la commission était déjà prêt. Le projet d'adresse, lu par M. Bérenger, se terminait par ces mots :
« Sire, la Chambré appelle sur cette ré- « forme la prompte initiative de votre majesté. Trop de gloire y est attaché, trop d'avantages doivent en résulter pour que « la nation veuille la devoir à d'autres qu'à « son roi. »
lui donnant à Louis-Philippe cette haute marque de déférenoe, les députés servaient admirablement sa politique. Ils prouvaient à l'Kuropequo la chute d'une dynastie n'avait rien oté, en France, à la force du principe
monarchique. Et d'un autre coté, en subordonnant le salut des conseillers de Charles \
à la volonté de 'wii Successeur, ils fournissaient a celui-ci l'occasion de s'en faire honneur auprès des souverains étrangers. Qu'elle
eût coin pris on qu'elle ignorât la portée d< projet d'adresse, la Chambre l'accueillit avec transport. Seul, l'austère Eusèbe Salverte
crut devoirprotest.r. Ainsi donc, a en croire « la voix trompeuse de l'humanité, il fau- « drait dire à de grands coupables : Vous
« avez voulu faire tomber nos tètes, conte servez les vôtres. Allez dans les paj a « étrangers jouir des richesses que vous « avez amassées : le temps suivra son vol. « les passions seront amorties, les douleurs « puhliques et particulières apaisées ; on ne « lira plus sur nos murailles l'histoire de « nos troubles qu'avaient gravée les balles « et la mitraille. Alors la compassion publi- <( que s'élèvera sur la Longueur de votre exil ; « elle demandera qu'on y mette un terme, « et pour la troisième, pour la quatrième <( fois peut-être, vous ramènerez votre pays « sur le bord de L'abîme, ou vous réussirez. « peut-être, à le précipiter. » Lu parlant des grands coupables qui allaient profiter de la philanthropie de la Chambre, M . Lusèbe Salverte venait de déchirer le voile : la sensation fut vive dans l'assemblée; mais elle avait pris son parti. Le projet fut voté à une immense majorité.
Le roi répondit à la députation qui lui présentait l'adresse: « Le vœu que vous expri- « mes était depuis longtemps dans mon m cœur. » Et, le lendemain, pour atténuer L'effet que pouvait produire sur le peuple
l'espèce d'impunité promise au\ signataires des ordonnances, M. Guizol parut a la trihune, et «lit d'une voix émue : - Messieurs. « il tardait au roi comme à VOUS de sanc- « t ion mu- par une mesure législative le grand acte de reconnaissance nationale que la
« patrie doit aux victimes de notre revolu-
(i lion. J'ai l'honneur de vous le présenter.
Messieurs, nos trois grandes journées ont
conte à plus de 500 orphelins leurs pères.
a plus de 500 veuves leurs maris, à plus
LOUIS BLANC
« de 300 vieillards l'affection et l'appui de « leurs enfants. 311 citoyens resteront mu- <( tilés et incapables de reprendre leurs trace vaux. 3,564 blessés auront eu à supporter « une incapacité temporaire. »
Dans le projet de loi qui faisait suite à cet inventaire funèbre, le gouvernement proposait d'accorder aux veuves des citoyensmorts
Général Daumesnil, dit la Jambe de Bois '. (1777-1832.)
dans les trois journées une pension annuelle et viagère de 500 francs. Leurs enfants devaient, jusqu'à l'âge de sept ans, toucher une somme de 250 fr. par année, et le bienfait d'une éducation gratuite leur était promis. L'hôtel des Invalides était ouvert aux blessés.
Ainsi le gouvernement venait dire : Ilonneur aux victimes ! Point d'échafauds pour les coupables! Il y avait là certainement quelque chose de chevaleresque et d'élevé, bien propre à toucher un peuple tel que le nôtre. D'ailleurs, par un sentiment de magnanimité, facile à exalter, en France surtout, les blessés de juillet étaient devenus les