‹ Histoire de dix ans, 1830-1840Chapitre 84 sur 159 · XL VII · texte numérisé non relu

XL VII

Le gouvernement français s'allie à la politique du continent. — Manœuvres de la (lotir d'Autriche. — Dispositions des réfugiés accueillis par la Suisse. — Note menaçante adressée par le duo de Moutobello au Directoire fédéral. — Indignation de la Suisse. — Timidité delà Diète: concluswn adopte pareils. — Affaire de l'espion Conseil. — Réponse de la Diète à l'office du duc de Montebello. — La persécution éclate contre lea réfugiés. — Mission contre-révolutionnaire imposée par les Puissances du nord au gouvernement français. — L'envoi do "espion Conseil caché à M. .Thiers. — M. Thiers veut revenir à l'alliance anglaise; pourquoi? — L'intervention en Espagne est remise sur le tapis. — Résistance du roi. — Situation de l'Espagne sous le ministère de M. Memli/.abal. — Système île ce ministre; il est sourdement combattu par M. de Rayueval ; sa chute; avènement de M. laturits. — M. Thiers est appuyé dans la question d'intervention par le dm- d'Orléans. — Portrait du duc d'Orléans. — Evénements de la Ghranja. — Secrètes démarches tentées auprès de M. Guizot ; on parvient a le détacher de M. de Broglie. — M. de Talleyraud est employé contre le système de l'alliance anglaise — M. Thiers est abandonné par M. de Montalivet. — Le ministère du 2> février dissous,

Le ministère de M. Thiers comprend deux phases bien distinctes.

Dans la première, M. Thiers se montra l'allié le plus fervent des monarchies abso-

HISTOIRE I)l<: DIX ANS

lues, séduit qu'il était par Les avances il»; la diplomatie continentale et par l'espoir de faire accorder au duc d'Orléans la main d'u in: archiduchesse d'Autriche.

Dans la seconde, déçu cruellement, et revenu de ses illusions d'un jour, il essaya, mais trop tard, de reprendre en Europe une attitude révolutionnaire, et ce fut alors que par l'intervention en Espagne, il s'efforça de rentrer dans l'alliance anglaise.

.Mais, avant d'aborder ce dernier point, il convient de dire jusqu'où furent poussés, en 1836, les sacrifices faits par le gouvernement français au génie contre-révolutionnaire.

Le pays qui avait toujours tenu le plus de place dans les préoccupations de M. de Aletternich, c'était l'Italie, et, après l'Italie, la Suisse. Placée en effet entre l'Autriche et la France, la Suisse pouvait devenir, soit pour l'un, soit pour l'autre de ces deux pays, ou une grande force ou un grand danger. AI. de Metternich nourrissait donc un très vif désir de soustraire les vingt-deux cantons à l'influence française, surtout depuis que les révolutions cantonales de 1830 et 1831 étaient venues saper les hases du palriciat helvétique.

Tant que la France fut représentée en Suisse par AI. de Rumigny, notre autorité y resta prépondérante. Mais, à l'arrivée de M. de Alontebello, les choses changèrent de face. Appuyé faiblement par AI. Alorier, diplomate anglais d'une insouciance parfaite, AI. de Montebello eut à combattre des rivaux fort actifs dans AI. Severin, le ministre de Russie, et dans l'envoyé d'Autriche, Al. de Bombelles, dont l'ascendant se faisait sentir particulièrement sur les cantons d'Uri , d'Unterwald et de Schwitz.

Alais ce n'était pas assez, pour L'Autriche, la Prusse et la Russie liguées, de miner sourdement Le crédit de la France. Pour nous porter le dernier coup, il fallait un prétexte : on le trouva dans L'hospitalité accordée par

la Suisse aux réfugiés de diverses nations.

AI. de Bombelles 0.e cessait d'écrire, Mules prétendues menées des proscrits italiens.

des rapports propres a semer L'alarme. On parlait de réfugiés prêts i envahir h main année h- grand duché de Bade. L'Autriche affecta de grandes terreurs. Des représentations furent laites au cabinet des Tuileries sur la nécessité d'éteindre !e foyer des conspirations allumé au cour même de i Km C'était eu Suisse, disait-on, que les ennemis • les trônes tenaient école de régicide- : il y avait urgence à la fermer, cette école sanglante. Et quel prince y était plus intéri que Louis-Philippe, environné de tant d sassins?

En même temps, AI. de Metternich donnait à entendre que si la France refusait d'agir contre la Suisse, l'Autriche, pour son compte, n'hésiterait pas.

M. Thiers voulut, sans déplaire à l'Autriche, l'empêcher d'intervenir et il prit le parti d'intervenir lui-même par des injonctions hautaines et des menaces.

Ainsi. AI.de .Metternich réussissait au delà de ses espérances. La France, devenue subitement la maréchaussée des rois absolus.

consentait à prendre sur elle tout l'odieux d'une initiative brutale; elle allait poursuivre jusque dans leur dernier asile quelques malheureux réfugiés, provoquer la Sui>- •■. l'irriter, se la rendre hostile à jamais peutêtre: double triomphe pour le Cabinet autrichien, qui avait amené de la sorte le gouvernement de juillet, et à s'armer contre la liberté, et à détacher de lui, pour le poudans les bras de l'Allemagne, un peuple dont il lui importait à un si haut degré de conserver les sympathies.

Le gouvernement français commença à

élever des plaintes sur la conduite des réfugiés que la Suisse avait recueilli-, sur l'abus

qu'ils faisaient du droit d'asile. SUT leurs

relations ténébreuses avec les conspirateurs

de Paris.

< u\ rien de plus injuste que ces aceu-tlions, du moins eu ce qui concernait la

France. Car, loin de s'entendre avec la Haute Vente Universelle ^ siégeant à Pari-, les principaux membres de L'asssciation dite la Jeune Europe la dénonçaient comme te

LOUIS BLANC

plus dangereux de tous les pouvoirs occultes. Ils lui reprochaient de rêver l'unité absolue de l'Europe, de prétendre à la confiscation des droits de tous au profit d'un seul peuple, la France, et même d'une seule ville, Paris; ils lui reprochaient d'avoir conçu l'audacieux et tyrannique dessein d'ériger au milieu du 19e siècle une papauté républicaine tout aussi dévorante que la monarchie universelle convoitéejadis par Charles-Quint et Philippe II. Et comment nier que tel fût le but de la Haute Vente Universelle! Ses théories de centralisation, sa physionomie dictatoriale, le secret redoutable dont son noyau suprême restait enveloppé, l'art avec lequel elle avait morcelé, fractionné les forces révolutionnaires des divers pays, de manière ta ce qu'elles ne pussent jamais se concerter contre une mesure qui leur aurait paru funeste ou oppressive, en fallait-il davantage pour trahir les projets de ceux qui aspiraient à gouverner, de Paris, l'Europe souterraine ? Voilà sur quelles défiances, sincères évidemment, mais mal fondées, vivaient les meneurs de la Jeune Europe : c'était le fédéralisme en matière de conspiration. Aussi les efforts de la Jeune Europe étaient-ils dirigés, non du côté de la France, mais du côté de l'Allemagne et du Piémont. De sorte qu'en sommant la Suisse d'expulser les réfugiés, les ministres français ne faisaient, à leurs risques et périls, que les affaires de la monarchie autrichienne.

Mais cela même servit à décider la Cour des Tuileries, tant on y était impatient de donner des gages à la ligue des Puissances absolutistes !

On en était là et l'on n'attendait plus qu'une occasion, lorsque, le 22 juin 1830, le Directoire de Berne1 adressa au duc de Monlebello une note2 par laquelle le gouvernement français était prié de recevoir sur son territoire les réfugiés dont la Suisse pouvait être amenée à ordonner l'expulsion.

1. on Bail qu'en Suisse, le Vorori est te gouvernement <>ii sic-.- La Diète, el qu'il est alternativement possédé par Zurich, Berne ci Lucerae. A L'époque dent il est ici question, Berne était le canton directeur.

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