Voir aux documenta historiqiMa
était, d'ailleurs, convenu quel.--, k ■;'., qui voudraient rester II Tlemcen, on ailleur-, v posséderaient librement leurs propriétés et y seraient traités comme les Badars.
Sur foui cela il n'y eut, en France, qu'un cri d'élonnement et d'indignation. !/• ritrevue du général Bugeaud avec Abd-el-E ne se pouvait séparer des circonstances qui l'avaient caractérisée: elle fut frappée d'une désapprobation énergique et presque unanime. On accusait M. Bugeaud de s'être conduit en aventurier plutôt qu'en général, et d'avoir exposé dans sa personne la dignité du commandement à des affronts que son intrépidité, son sang-froid, ne suffisaient pas à couvrir. Mais c'était contre le traité de la Tafna que s'élevaient les attaques les plus vives. Quoi! après tant de sacrifices en hommes et en argent, après tant d'an] employées'à combattre, on faisait cadeau à notre plus cruel ennemi de l'ancienne régence presque tout entière ! Quoi ! l'on condamnait la France à camper misérablement sur le littoral, pressée, resserrée, éloulfée entre l'ennemi et la mer ! Quel revers nous avait donc condamnés à un tel excès d'humilité dans notre ambition ? Le traité qui nous dépouillait était-il le résultat forcé de quelque terrible défaite, de quelque irréparable désastre? Etions-nous en Afrique sans ressources, sans armée? Non, car lo.OOO hommes avaient été réunis à Oran; des dépenses considérables avaient déjà été fai pour une campagne : une guerre à mort était annoncée; le soldat était sur de vaincre. Bl c'était du sein des plus formidables prépara tifs qu'on faisait sortir une paix sembla!.' Et, avant même de s'être mesure avec l'éuir.
on lui cédait la province de Titéry, Scber-
chell, la citadelle de Tlemcen. une portion de la Ifétidja, des territoires enfin sur I
quels jusqu'alors il n'avait affiché lui-même aucune prétention '■ Dans la province d'Oran, nous conservions Mazagran et Mostaganem :
mais, séparées d'Oran et d'Arzew . ces deux villes ne seraient-elles pas 00 état de blocus?
Abd-el-Kader reconnaissait notre souve-
LOUIS BLANC
raineté : concession dérisoire qui lui assurait la réalité d'une puissance dont il ne nous laissait, à nous, que le fantôme.
Ces critiques, que le général Danrémont sanctionna de son expérience dans un exposé adressé par lui au président du Conseil, n'étaient par malheur que trop fondées. Et combien n'eussent pas été plus véhémentes les plaintes de l'opinion, si l'on eût connu alors ce qu'on apprit seulement l'année suivante par un procès fameux: c'est-àdire que toutes les conditions du traité n'avaient pas été écrites, et que le général Bugeaud avait été autorisé à se faire payer une somme d'argent qui, dépensée en chemins vicinaux, devait accroître sa popularité électorale !
Quoi qu'il en soit, on dut, après le traité de la Tafna, se demander si l'on pousserait jusqu'à Constantine. Cette expédition avait été résolue cependant, l'honneur national la commandait, la France l'attendait comme la réparation d'une injure, et c'était avec la mission spéciale de l'entreprendre que M. de Danrémont avait été envoyé en Afrique.
Mais, prendre Constantine , n'était-ce pas agrandir encore Abd-el-Kader, rendu déjà si redoutable par le récent traité ? Détruire Ahmed, n'était-ce pas délivrer l'émir d'un rival, appeler son influence dans l'Est, le signaler aux Arabes comme le représentant, désormais unique, des haines allumées par la conquête? Cette considération pesa sans nul doute sur les délibérations du Conseil ; car le comte de Danrémont reçut ordre de négocier avec Ahmed. On lui demandait de rembourser les frais de la guerre, de se reconnaître vassal de la France, de payer tribut. Lui, comptant sur les secours de la Porte, il se retrancha d'abord dans de vagues réponses. Une escadre était partie de Constantinople avec des intentions équivoques : les contre-amiraux Gallois et Lalande lui firent rebrousser chemin. Pressé plus vivement, Ahmed refusa, et l'expédition fut résolue.
I ne partie du mois d'août et le mois de septembre furent employés aux préparatifs.
De Bone à Constantine, la route se couvrit d'étapes militaires. Ghelma était devenue, sous la direction du colonel Duvivier, une véritable place de guerre. Un camp fut établi sur le plateau de Medjez-Amar, choisi comme base des opérations, et ce fut là que, dans les derniers jours de septembre, l'armée se trouva réunie. Elle s'élevait à 13,000 hommes, abondamment pourvus de vivres et de munitions, et traînait avec elle un matériel considérable. Yiile de feuillage, coupée de rues tirées au cordeau, le camp de Medjez- Amar présentait, au cœur des plaines désertes qui l'environnaient, une physionomie vraiment féerique. C'était l'ordre dans le mouvement, la régularité dans l'enthousiasme, c'était la guerre en habits de fête. Rien de comparable à l'ardeur du soldat. On allait donc couvrir de l'éclat d'un grand succès les revers de la campagne précédente ! Là se trouvaient des officiers qu'excitait le souvenir de la mort d'un ami. Le capitaine Ilichepanse était accouru pour venger la mort de son frère.
L'armée se mit en marche. On savait par une cruelle expérience, que les plaines à traverseï étaient entièrement nues ; qu'elles n'offraient ni arbres ni buissons dont on se pût servir pour les feux de bivouac. Aussi, le soldat avait-il ajouté un petit faisceau de branches au fardeau dont il était chargé : fardeau qui se composait d'une ration de vivres pour douze jours, de cent-vingt cartouches, d'une provision de sucre, de sel, de café, de linge, et d'une giberne, sans compter une longue canne sur laquelle chaque homme appuyait la main droite et le fusil que portait la main gauche. Mais il y avait chez tous une vigueur morale qui défiait la fatigue, et la plus belliqueuse impatience éclatait dans les rangs. Toutefois, la première journée fut menaçante. Ii fallait gagner des régions très élevées, il fallait monter à travers des couches d'almosphi'iv chargées d'humidité et de plus en plus froides. Au col de Has-el-Akba, la pluie commença. Bientôt, sur la terre détrempée, les voitures eurent de la peine à se traîner : et le lieutenant-général Valée. qui
Mort du général Danrémont
Le général Valée fut aperçu, un fouet de conducteur à la main. Pi 1. 1.)
commandait l'artillerie, fut aperçu à pied, un fouet de conducteur à la main, animant la marche. Ainsi semblaient se reproduire les sinistres présages de 1836. Les images funestes ne manquèrent pas, d'ailleurs, le long de la route. A mesure que nous avancions, les Arabes fuyaient après avoir mis entre eux et nous la dévastation, le désert: et,' de distance en distance, des tourbillons de fumée ardente marquaient la place des meules de paille
incendiées. Le S octobre, on atteignit te sommet d'une colline sur laquelle se dressent les ruines d'un monument romain.
Alors apparurent, vers la gauche, un camp arabe, et en lace la plaine de Constantine. En ce lieu s'était ouverte. L'année précédente, la série de nos désastres. Ici était la place où plusieurs de nos frères moururent de froid: là coulait cette rivière de l'Oued-Akmimin qui, grossie par les pluies, avait oppose au
LOUIS BLANC
passage du maréchal Clauzel de si douloureux obstacles; plus loin s'étendait le champ où il avait fallu abandonner le convoi et celui auquel était resté le nom de Camp-de-la Boue. Chaque pas nouveau vers Constantine réveillait un souvenir poignant, et le pied du soldat se heurta plus d'une fois à des ossements qui n'avaient plus de nom, mais qui rappelaient la patrie.
L'armée était divisée en quatre brigades, •commandées : la première par le duc de Nemours ; la deuxième par le général Trézel ; la troisième par le général Rullière, et la quatrième par le colonel Combes. Le lieutenantgénéral Fleury était commandant en chef du génie. Ce fut le 6 octobre (1837), à neuf heures du matin, que la première colonne couronna le plateau de Mansourah. A peine y était-elle arrivée, que du sein de la place s'éleva un grand cri où se distinguait la voix perçante des femmss. Cachés parmi les aloës qui couvrent les pentes du ravin en avant de Mansourah, trois cents tirailleurs turcs attendaient les Français, qu'ils accueillirent par une fusillade aussi vive qu'imprévue. Mais les Zouaves s'élançant avec violence, enivrés déjà par l'odeur de la poudre et frémissants, l'ennemi se replia en désordre dans la ville, et l'on put procéder aux préparatifs du siège.
Il fut reconnu sur-le-champ que la place devait être attaquée par le plateau de Kou- (lial-Aty, pendant que trois batteries de gros calibre, établies sur celui de Mansouiah, prendraient d'enfilade et de revers les batteries du front d'attaque. Tout fut disposé en conséquence. Conduites par le général Rullières, la troisième et la quatrième brigade franchirent le Rummel, sous le feu de la place, et prirent position à Koudiat- Aly ; de toutes parts les travaux commencèrent, poussés avec une activité que protégeait un courage inébranlable. Car les Arabes ne se contentaient pas d'envoyer la mort aux travailleurs du haut des remparts; et tandis nui' Ahmed, glissant de colline en colline, lamait sur nous ses cavaliers, Turcs et Kahiles accouraient du fond de Constantine,
et contre les divers points de la courbe décrite autour d'eux venaient se briser en rugissant. Et puis, comme en 1836, ie ciel semblait s'être déclaré contre les Français. La pluie tomba par torrents. Les passerelles jetées sur le Rummel furent emportées. Les sacs à terre, que les soldats se passaient de main en main, n'arrivaient à destination que remplis d'une fange liquide. A Mansourah, la terre, changée en boue, refusant à l'artillerie un appui suffisamment solide, trois pièces versèrent dans un ravin et ne furent relevées que par les efforts surhumains des Zouaves. Pas de foin, pas de paille pour les chevaux. Ceux de l'artillerie, les plus utiles, ne recevaient qu'un tiers de ration d'orge par jour, les mulets affamés rongeaient les caissons. Il y eut des nuits de tempête, effroyables, mortelles. Les soldats couchaient dans l'eau ; à quelques-uns il fut donné de s'étendre sur des cailloux ; d'autres, pénétrants dans le cimetière deKoudiat-Aty, se reposèrent sous la voûte des tombeaux.
On conçoit ce que dételles souffrances devaient être pour des Français, race impétueuse et plus propre à supporter le péril que le retard. Aussi, lorsque dans la matinée du 9, les batteries de Mansourah ouvrirent le feu, l'armée tout entière répondit au bruit du canon par un immense cri de joie. Mais c'était trop peu que d'éteindre çà et là le feu de la place, que d'échancrer les embrasures : les portes restant closes et rien n'annonçant que la ville se fût émue, les Français appelèrent avec impatience l'heure de l'assaut. Pour le rendre praticable, il fallait achever les travaux de la batterie de brèche que le mauvais temps avait interrompus et transporter à Koudiat-Aty, sur un terrain mouvant, inégal, profondément déchiré, des pièces dô 24 et de 10 destinées à celle batterie. On y parvint, tant était forte la trempe des courages et des volontés ! Alors les Arabes sortent de tous côtés de la ville, et, à la faveur des ressauts de terrain, ils viennent ramper jusqu'au pied des parapets qui couvrent les assiégeants. Le général Danrémonl arrive suivi du duc de Nemours. Il or-
donne aux soldais de BEUter par-dessus les parapets. A la baïonnette! crient les Français, et les parapets sont franchis. Es ii'i clin-d'œil, les Arabes sont culbutés de gradins en gradins et refoulés dans Constantine. Le 1:2, les travaux étaient terminés: on touchait enfin à l'assaut !
Tout-à-coup, un jeune musulman, sorti des rangs de l'armée française, s'avança vers lu ville, agitant un papier d'une main et de l'autre un drapeau blanc. Les assiégés lui jetèrent des cordes et le hissèrent sur le rempart. C'était un parlementaire que le général Danrémonl envoyait aux assiégés pour les sommer de se rendre, avant le signal décisif et terrible. Le lendemain l'envoyé revint* avec cette fière et noble réponse : « Si les « Français n'ont plus de poudre et de pain, « nous leur en donnerons. Nous défendrons « à outrance nos maisons et notre ville. On ne « sera maître de Constantine qu'après avoir « égorgé son dernier défenseur. »
M. de Danrémont prit aussitôt son parti. Depuis le commencement du siège, qu'il dirigeait d'ailleurs en général expérimenté, il n'avait cessé de prodiguer sa personne en soldat; si bien, qu'en le voyant passer dans les retranchements, le front chargé de soucis, mais d'un pas qui semblait chercher le péril, quelques-uns l'avaient cru décidé à mourir si la fortune pour la seconde fois nous était contraire. Heureusement, l'assaut était devenu praticable, et il n'y avait plus à douter du succès. Plein de confiance désormais, et suivi d'un petit groupe d'officiers, le comte de Danrémont se dirigea vers Koudiat Aty. Arrivé sur un point très-découvert, il s'y arrêta et se mit àobserver la brèche. « Prenez « garde, lui dit alors le général Ilullières, « qui était venu au-devant de lui : nous « sommes ici au point de mire de l'ennemi. « — C'est égal, répondit froidement M. de
((Danrémont. » A peine avait-il prononcé ces mots qu'on le vil tombera la renverse, frappé d'un boulet de canon. Le général lVrrégaux se penchant aussitôt sur lui, une balle l'atteignit à la trie. Le gouverneurgénéral fut relevé avec une émotion pleine de
respect par les témoins de sa mort glorieu et, quelques instants après, le corps sanglant traversait l'armée, couvert d'un manteau.
Parmi les soldats, il v en eut qui pleurèrent leur chef : tous saluèrent sa deslioée. Le commandement revenait de droit au lieutenant-général Valée : il h- prit, aui applaudissements des troupes : •! ce fut avec transport qu'elles reçurent, le jour même, la grande nouvelle de l'assaut pour le lendemain.
Le lendemain était un vendredi. Or, d'après une croyance superstitieuse depuis longtemps répandue parmi les Arabes, un vendredi devait marquer en Afrique le triomphe définitif des chrétiens. Mais Constantine ne s'en préparait pas moins à une résistance furieuse. Et, de leur côté, les Français se montraient sûrs de vaincre, puisque c'était corps à corps qu'ils allaient saisir l'ennemi. Les troupes destinées à l'assaut avaient été, dès la veille, divisées en trois colonnes, sous les ordres du lieutenant-colonel Lamoricière, du colonel Combes et du colonel Corbin. A sept heures, le signal est donné, et au bruit du tambour tous les cœurs palpitent d'impatience et de joie. Le ciel était radieux ce jour-là. Commandée par Lamoricère, la première colonne, au milieu de la plus vive fusillade, gagne le rempart au pas de course. Voilà les Zouavesdeboutsur la b che; etledrapeau tricolore, qu'y place lf capitaine Garderens, est salué par de victorieuses acclamations. Mais le danger restail caché dans le triomphe. Tandis qu'a droit.' et i gauche, les sapeurs du génie se fiaient un passage le long des murs, leurs comj se trouvent devant un dédale de maisons eu ruines et d'impasses mytérieuses d'où cltappe une grêle de halles. Ou avance pourtant, on s'attache à l'ennemi, dans une mêler meurtrière et furieuse. Soudain, un pan (le mur s'écroule qui étouffe et enterre nombre d'assaillants. Bientôt une mine éclate; un tourbillon de Qamme et de famée s'élève; et. par un phénomène étrange, effin ble, plusieurs de i ils sentent
tout autour d'eux l'air s'embrase ; ils respi-
LOUIS BLANC
rent le feu ; une douleur acre et cuisante les dévore ; leurs vêtements consumés laissent leur chair à nu ; leurs paupières sont brûlées; d'éternelles ténèbres les environnent. Ce fut un spectacle déchirant que celui de ces malheureux. Quelques-uns déliraient, défigurés à tel point, que leurs amis mêmes ne les pouvaient reconnaître, et ils allaient s'agitant semblables à des spectres.
Constantine, du reste, s'ouvrait de toutes
Le général comte Dauréniont.
parts aux Ilots des assaillants. D'intrépides canonniers turcs gisaient au pied d'une de leurs batteries conquise. On luttait de porte en porte, à travers des rues si étroites, que les maisons se faisant face se louchaient presque par le haut. Les Français se précipitaient la baïonnette au bout du fusil, poussant tout devant eux, fouillant la ville, et partout vainqueurs déchaînés, irrésistibles. Les insignes de la domination turque, les étendards d'Ahmed, les queues de cheval, disparaissaient Je proche on proche pour l'aire place au drapeau tricolore. On dit que,
ne voulant ni se soumettre ni fuir, un ministre du dey s'arracha la vie. Tout retentissait du tumulte de mille combats, et ce ne furentbientôt que morts, mourants et ruines. De dessous les débris fumants sortaient de farouches imprécations ou des cris étouffés. La population, pâle d'épouvante, avait reflué tumultueusement du côté opposé à nos attaques : elle arrive et s'entasse, derrière la Casbah, sur une pente rapide aboutissant à une muraille de rochers verticaux. Là, celte multide gémissante grossit outre-mesure, se presse, se pousse, roule pêle-mêle au fond de l'abîme. Femmes, enfants, vieillards y périssent dans une affreuse confusion. Les plus hardis se suspendent à des cordes qui. en se rompant, les laissent tomber sur un monceau de cadavres. L'odeur du sanp monte dans l'air. La ville est prise.
Ce n'était pas sans de cruels sacrifices. Le chef de bataillon Sérigny et le capitaine du génie Haket avaient péri sur la brèche. Parmi les blessés on comptait le colonel Lamoricière, les chefs de bataillon Vieux et Dumas, l'officier du génie Leblanc, le capitaine Richepanse. Le colonel Combes avait été blessé lui aussi, et mortellement. Arrivé sur la brèche, il y commandait une attaque décisive, lorsqu'il reçut deux balles dont Tune lui traversa la poitrine. Alors se passa une scène digne des temps héroïques. Invincible à la douleur, le colouel Combes s'avança vers le duc de Nemours pour lui rendre compte de la situation. Son pas était assuré, son visage calme : à le voir, uul ne se fût douté qu'il portait la mort dans sa poitrine. Il s'exprima noblement, avec simplicité, sans parler de lui autrement que par cette allusion mélancolique et sublime: « Ceux qui ne sont « pas blessés mortellement jouiront de ce . succès. » On l'emporta près de rendre l'âme. Ses dernières paroles furent adressées au général Boyer, son ami : « Recevez mes < adieux, lui dit-il. Je ne demande rien à « mon pays pour ma femme, pour les miens; « mais je lui recommande les officiers de mon u régiment dont voici les noms... » La mort l'interrompit.
On raconte que, pendant la prise de Constantin©, Ahmed, du liant d'une montagne voisine, assistai! à ce solennel spectacle de sa puissance abattue. Frappé sans retour par
le destin, il ne fut pas maître de sa douleur, et des larmes, dit-on, coulèrent do ses yeux. Toutefois, il ne renonça pas à la douceur de vivre ; il tourna bride et son cheval l'emporta. La première pensée des nouveaux maîtres de Constantine fut pour les blessés. Confiés au docteur Baudens, ils eurent pour hôpital une des plus belles maisons de la ville, celle qu'occupait le califat du bey. Le palais d'Ahmed, dont un nègre ouvrit les portes aux vainqueurs, renfermait de riches tapis, des chevaux magniliques, beaucoup d'esclaves ; mais on y avait rêvé des trésors qu'on ne put découvrir. Les femmes du harem, dont une seule, nommée Aïcha, était remarquable par sa beauté, furent mises sous la garde du niuphti. Peu à peu tout rentra dans l'ordre ; du sein des campagnes arrivèrent des tribus qui venaient faire leur soumission ; les mesures que l'occupation réclamait furent prises, et l'armée se remit en route pour
Bons, laissant dans Constantine 2,500 h mas sons le commandement dn colonel Ber-
nclle.
Cette conquête si chèrement disputée, fut célébrée en France d'une manière ^ la fois
touchante et modeste. La dignité de m chai de France et !e titre de gouverneur néral de l'Algérie récompensèrent le- lieutenant-général Valée. Un avancement mérité attendait les maréchaux-de-camp Rulliet Trézel, ainsi que les colonels Bernelle, lïoyer, Vacher, de Tournemine. Le corps du comte de Danrémont reçut, à son arrivée en France, les bonneurs militaires, et l'hôtel des Invalides lui fut donné pour sépulture. (Juaut au général Perrégaux, il était mort dam traversée, presque au moment de touchei rivages de la patrie'.
1. Non- renvoyons ceux de n> connaître toutes les circonstances de la prise de Cou tiau. aux .1 nnales al marquable article publié dan- la /.'
par le capitaine Latour-du-Pin. Leda . chi-
rurgien du dm- de Nemours, a publié, d" son cote. | . fait- qui se rattachaient plus spécialement à la nature de ses fonctions, d.'- détafla du pi"- grand intérêt.
lui
Nouvelle attitude prise par le parti démocratique. — Portrait de M. Arago. — Formation du Courra •
-ionomie ; résultats de son influence. — Elections. — Origine de la Coalition. — Fausse tactique de M. Qmi Première défaite de la Coalition. — Derniers moments de M. de Talleyrand.
Pendant longtemps, on l'a vu, le parti démocratique avait obéi, dans sa marche, à des inspirations de dévouement ou à des haines impatientes ou à l'esprit d'avenluie. Mais ses j»assions, même les plus généreuses, l'avaient mal servi. Dotant de glaives tirés dans des jours de colère, pas un qui n'eût été retourné contre lui et ne l'eût déchiré. Il lui avait donc fallu enlin reconnaître que, sous la domination de la bour-
geoisie, les chances n'étaient pas toute . du côté de l'audace el que malaisément il fei violence à la fortune. Il ne se découraf point cependant, et. donc d'une t volonté plus grande que ses revers, il solut de m' commander le calme. île mettre île la patience dans ms attaques, de vaini
en un mut, avec les >eule> armes de la loi,
par le seul effort île l'intelligence. 1. >oca-
sion pour cela se présentait favorabli
LOUIS BLANC
pressante, à la fin de 1837; car M. Mole avait dissous la Chambre, et la lice électorale s'ouvrait.
Mais , pour que l'entreprise n'avortât point, il importait qu'elle fût conduite par des personnages d'une haute renommée et d'une modération qu'eût épargnée la calomnie, des personnages tels que M. Arago,par exemple.
Et quel puissant allié qu'un tel homme! Sa stature imposante, son œil étincelant sous de grands sourcils mobiles, la constante altération de ses traits, son profil aquilin, le rayonnement de son front, tout exprimait en lui l'intelligence dans la force et je ne sais quelle propension violente au commandement.
Il avait été donné à cet homme illustre d'entrer en commerce avec la gloire, à un âge où, d'ordinaire, on ose à peine la rêver. A vingt ans, M. Arago avait été choisi par le Bureau des Longitudes pour aller prolonger la méridienne de France jusqu'au midi de l'Espagne, et, dans l'accomplissement de cette mission, il avait enduré mille souffrances, affronté mille dangers. Il passa six mois sur un pic isolé des montagnes, atten dant l'heure où une observation serait possible. Lors de la première entrée desFrançais dans la Péninsule, il fut, comme envoyé de Napoléon, plongé dans les prisons de Valence ; plus tard, conduit à Alger, il regagnait la France, lorsque, capturé en vue de Marseille par un corsaire espagnol, il fut ramené à Rose, puis jeté sur un ponton à Palu.mos. Pendant sa dure captivité à Rose et à Palamos, il poussa le dévouement à la science jusqu'à refuser de se sauver, pour ne pas perdre ses observations et ses instruments. Ainsi avait commencé la vie scientifique de M. Arago, vie marquée par une foule de travaux célèbres et d'admirables découvertes.
Ce qui caractérisait M. Arago, c'était la diversité de ses aptitudes. Renommé dans l'Europe entière comme professeur et comme savant, il apportait dans les joutes oratoires une éloquence abondante, lumineuse, nour-
rie de faits, de citations, de détails saisissants; et certes, parmi les premiers écrivains de son siècle, nul n'aurait pu se flatter de l'emporter sur lui pour l'ampleur, la souplesse, et surtout la clarté du style. Cette dernière qualité avait chez M. Arago quelque chose d'éblouissant, et faisait de lui un des plus féconds vulgarisateurs qui aient jamais paru.
Un homme ainsi organisé pouvait d'autant moins se résigner à vivre éloigné de la politique , qu'il y était appelé par un esprit naturellement dominateur et un immense besoin d'activité»; car à cette nature, si richement douée, tout semblait convenir également : le recueillement et l'action, l'immobilité de l'étude et le mouvement des choses humaines, la contemplation solitaire des mondes et le Forum rempli de tempêtes.
Puissant par la science, M. Arago l'était peut-être plus encore par la passion. Aussi n'avait-il pu se contenter longtemps de l'espèce de dictature que l'Académie des Sciences lui avait volontairement confiée, bien qu'il y eût là des obstacles à vaincre, et des ennemis à accabler. Mais, pour que les facultés de M. Arago trouvassent un emploi sufiisant, il lui fallait d'autres obstacles et d'autres combats. Il s'était donc élancé vers les régions politiques, et, avec cette force d'attraction qu'elle exerce sur toutes les natures souveraines, la démocratie l'avait irrésistiblement attiré. Et qui, plus que lui, était fait pour y figurer avec éclat? Non moins capable d'émouvoir le peuple que de L'instruire, il s'imposait à ceux-ci par l'autorité de son nom, il entraînait ceux-là par l'énergie de son Ame, affectueuse d'ailleurs et sans Bel.
Au besoin, le rôle de tribun n'eût pas été au-dessus de son ardeur. El toutefois, il n'avait pas ce genre de supériorité qui permit à Mirabeau de se jouer des orages, d'y respirer avec une aisance orgueilleuse, de s'enivrer de la contradiction, et de se faire porter par les haines mêmes autour de lui soulevées. Accoutume, comme professeur,
HISTOIltK DE DIX ANS
aux applaudissements, M.Arago ne Bf déployait tout entier que devant un auditoire disposé à le comprendre et à l'aimer. Les frémissements d'une assemblée hostile, sans abattre son courage, altéraient en lui les sources de L'inspiration. Ln soir de printemps, comme il se promenait dans le jardin de l'Observatoire, avec quelques membres de sa famille et un ami, il lui plut d'exposer les idées dont se composait un discours qu'il devait prononcer à la Chambre, le lendemain. 11 s'agissait de venger le peuple des mépris praticiens eu traçant l'histoire des services rendus par lui à la science, et en faisant le compte des grands hommes sortis de son sein. Emporté par l'élan d'une improvisation d'abord familière, M-. Ara go s'anima peu à peu, il s'exalta, il devint sublime. Sur cette terrasse élevée d'où l'on domine Paris, il nous semble le voir encore avec sa haute taille et sa figure de chef arabe, la tète découverte, le bras étendu, J'œil plein de flamme, les cheveux agités par îe vent, le sommet du front éclairé par les rayons du soleil qui descendait à l'horizon
dans une vapeur embrasée Non, jamais
homme n'eut un aspect plus majestueux, et jamais pensées du cœur ne revêtirent des formes plus solennelles et plus nobles! Le ilendemain, nous allâmes entendre M.Arago à la Chambre, et nous eûmes de la peine à île reconnaître, tant il paraissait attentif aux murmures imbéciles que l'éloge du peuple arrachait à l'assemblée!
Les éminentes qualités de M. Arago n'étaient pas, du reste sans mélange. Se proposer un but invariable et unique, savoir concentrer son activité, ménager prudemment ses alliances et ses ressources, se faire des créatures par un système suivi d'attentions prévoyantes et d'égards patients, ne se donner d'autres ennemis que ceux qu'il est bon d'avoir, voilà ce qui importe à un élut' de parti, dans une société qui balance entre le goût du changement et la peur «les crises. Or, M. Arago avait moins de persévérance que de fougue; il se laissait trop aisément distraire de la poursuite d'un grand dessein
par des préoccupations secondaires; il diminuait lui-même» en les répandant sur trop
d'objets .1 la fois, les Ion i volonté; il
ne connaissait qu'à demi l'art de discipl
sous lui la résistance, intrépide et fidèle dans ses amitiés, il ne cherchait pat gagner les indifférents, et sa personnalité
impétueuse blessa pins d'un»; fois un parti ombrageux à l'excès : pour tout dirt*. i crifiait plus à sa passion du moment qu'à son but. L'opiniâtreté et le calcul dan passion furent tout le génie de Pym. Avec ce génie-là on prépare les révolutions : M. Arago avait le génie qui les décide.
Quoi 'qu'il en soit, M. Arago, à l'époque dont nous parlons, ne faisait pas mystère de ses espérances, et le parti démocratique le pouvait déjà saluer comme un de ses chefs. Or, M. Arago se décidant, M. Laflitte. qui acceptait volontiers l'influence de son illustre ami, se laissait entraîner inévitablement ; et, quant à M. Dupont (de l'Eure . les démocrates n'avaient jamais douté que son patriotisme ne leur fût un appui.
MM. Dupont, avocat, et Louis Blanc partirent de ces données pour prendre l'initiative des démarches qui devaient amener la formation d'un comité électoral au centre même du parti démocratique. M.Dupont (de l'Eure) promit son concours; on obtint celui de M.Arago; par M. Arago, celui de M. Laffilte; et, cela fait, les membres de l'Opposition dynastique furent invités à se réunir à un comitédont le parti démocratique venait de fournir le premier noyau,
Une double hypothèse avait été posée : on bien l'opposition dynastique accepterait, et alors on combattait à coté d'elle.
faite de la différence des principes; or bien elle refuserait, et. dans ce cas, "ii était en mesure de Be passer de son alliance, puisqu'on avait pour soi MM. AragO, Laflitte. Dupont de l'Eure » c'est-à-dire trois bommes
qui d'avance frappaient île mort tout comité
d'Opposition dans lequel ils n'auraient pas
Le plan était bien conçu : la suite le prouva.
I He assemblée ayant été indiquée, au mat-
LOUIS BLANC
ché des Jacobins, dans les bureaux de la Nouvelle Minerve, les deux Oppositions s'y réunirent. La république y siégait dans la personne de quelques-uns de ses plus fermes représentants, parmi lesquels MM. Dupont, Dornèz, Thomas, rédacteur en chef du National; Frédéric Degeorges, rédacteur en chef du Propagateur du Pas-de-Calais. La discussion s'ouvrit sous la présidence de M. Laffitte.
Les radicaux s'expliquèrent sur leur but, hautement et fièrement. Jusqu'alors on n'avait cessé de leur reprocher ce qu'il y avait d'intraitable dans leur humeur et de trop fougueux dans leurs agressions : s'ils se décidaient à l'attaque, disait-on, ils ne savaient que tiier l'épée, et leur repos même n'était qu'un isolement farouche. Eh bien, il leur plaisait de prouver combien était injuste l'exagération de ces reproches. Les élections allaient commencer : ils y prendraient part et ils invitaient l'Opposition dynastique à joindre ses efforts aux leurs. Mais pour qu'une telle association fût morale, il fallait qu'on la nouât sans secrète pensée, sans lâche détour, avec l'autorité que donnent aux actions humaines la droiture des intentions et la netteté des aveux. Pas de compromis équivoque entre les principes contraires, pas de concessions mollement échangées. Il s'agissaitd'allier les forces contre un ennemi commun, non de confondre les drapeaux.
La proposition était loyale : ce fut avec un mélange d'estime et d'inquiétude que ceux à qui elle s'adressait l'écoulèrent et MM. Chambolle et Léon Faucher n'hésitèrent pas à la repousser. Ne savait-on pas quel esprit animait la plupart des électeurs, et que la politique radicale leur était un sujet d'effroi? L'Opposition dynastique commettrait donc une faute grave en se traînant comme auxiliaire à la suite d'hommes qui, par un scrupule aussi fatal qu'honorable et nécessaire, ne voulaient rien céder sur leurs doctrines et s'en faisaient gloire. M. Dupont répondit d'une manière impétueuse et hautaine. Il laissait entendre que, si l'on refusait de s'unira eux les radicaux se sentaient assez forts
pour marcher seuls. L'agitation gagna l'assemblée.
Là se trouvait un professeur du collège de France à qui un vif talent de journaliste et des opinions populaires éloquemment propagées avaient valu, parmi la jeunesse, une popularité éclatante. Mais, par une résolution qui est sans excuse et qui resta sans commentaire, M. Lerminier avait depuis peu rompu avec ses anciens amis, déserté son camp ; et condamné par l'opinion, poursuivi par le cri de la jeunesse, il s'était, comme il arrive, réfugié dans l'audace. Il prit la parole, et, avec une âpreté particulière, il insista sur l'éloignement de la classe moyenne pour les radicaux, sur les dangers de leur concours, sur leur faiblesse, prouvée, ajoutait-il, par le nombre de leurs défaites: paroles étranges dans la bouche de M. Lerminier, et qui lui attirèrent de la part de M. Louis Blanc, son collaborateur de la veille, une réplique véhémente, terminée par ces mots : « Il est, Monsieur, certaines défaites qui honorent plus que certains triomphes. »
Ainsi, le débat s'animait de plus en plus. Tout-à-coup M. Mathieu de l'Institut, se dirige vers le président, lui parle à voix basse et quitte l'assemblée. Professeur de l'école polytechnique et beau-frère de M. Arago, M. Mathieu est aussi renommé pour son patriotisme que pour sa science. A peine est-il sorti, que M. Laftitte se lève, et, d'un ton ferme: « Messieurs, dit-il, je suis prié de « vous déclarer que MM. Arago et Mathieu « sont résolus à ne point faire partie d'un « comité où le parti radical ne serait pas « représenté. Je fais la même déclaration. »
Tout fut décidé alors. Au milieu d'une agitation extrême, on consulte rassemblée ; une majorité se prononce en faveur des radicaux ; parmi les membres de l'Opposition dynastique, les plus énergiques se rallient au parti de la démocratie, les dissidents se retirent, et le lendemain la note suivante paraissait dans les journaux :
« Un Comité CENTRAI, est constitué à Paris « pour s'occuper des élections. Son but est de « réunir dans une même action toutes les
« nuances de l'Opposition nationale, et d'ob- « tenir, par la combinaison de leurs efforts, « une (lhambre indépendante,
« Le comité se composo actuellement de « MM. Dupont (de l'Eure), Arago, Ifauguin, « Mathieu, Larabit, Laflitle, Ernest (iirar- « din, le maréchal Clauzel, Garnier-Pagès, « Cormenin, Salverte et Thiars, membres de « la dernière Chambre ; Chitelain, rédacteur c en chef du Courrier Français ; Cauchois-Le- « maire, rédacteur en chef de la Minerve] < lîert, rédacteur en chef du Commerce', E. « D. Durand, de la Minerve ; Louis Blanc,
rédacteur en chef du lion Sens ; Frédéric « Lacroix, rédacteur en chef du Monde ; Tho- « mas, rédacteur en chef du National', Du- « bosc, rédacteur en chef du Journal du peu- « pie ; Goudchaux, banquier ; Viardot, « homme de lettres: Dornèz, avocat; Népo- « mucène Lemercier, de l'Académie fran- « çaise; Rostan, professeur à l'école de mé- « decine ; Félix Desportes, propriétaire ; Ma- « rie, avocat ; Ledru-llollin, avocat ; Du- « pont, avocat ; Sarrans, homme de let- « 1res; A. Guilbert; David (d'Angers), sculp- « teur. »
Furent chargés de la correspondance, MM. Garnier-Pagès, Cauchois-Lemaire et Mau gui n.
La composition de ce comité était presque entièrcmeet démocratique, et à côté de lui, nul autre comité d'Opposition n'était possible. M. Chambolle, rédacteur en chef du Siècle, rendit compte au public, dans un article plein de convenance et de mesure, des motifs qui l'avaient amené à s'abstenir. De son côté, M. Odilon-Barrot, chef de l'Opposition dynastique, publia une note par laquelle il faisait connaître qu'il déplorait la scission qui venait de se manifester dans le parti constitutionnel, mais qu'il ne pouvait s'associer à un comité où le parti républicain venait d'entrer enseignes déployées.
Ainsi, la direction du mouvement électoral restait concentrée aux mains des radicaux. C'était la première fois qu'ils pénétraient au cœur des affaires résolument et
avec ensemble : c'était la première I >is qu'ils
semblaient dire : « Pour sai>ir le gouvernail,
• nous n'avons pas besoin de f air»- ;nilour de
« nous la tempête. » Aussi la frayeur fut-elle grande au Château. Pendant plus d'un mois, la presse ministérielle épuisa au sujet du I
mi n i i.mi: \i., tout le fiel desa polémique, et le Journal des Débat* mit aie combattre un emportement furieux. Séparant, dans l'Opposition constitutionnelle, ceux qui avaient donné leur adhésion au comité de ceux qui la lui avaient refusée, le Journal ih-s Débats louait les premiers de leur prudence et rendait les seconds responsables des maux à venir. A l'entendre le mineur était déjà au pied du trône. Et peu importait, suivant lui, que quelques noms constitutionnels fussent venus s'inscrire sur la liste fatale:* Rien de « plus sérieux et de mieux calculé, s'écriait- (( il dans le numéro du 20 octobre, que le but « et l'intention du parti radical. Il est prêt à « revendiquer et à faire valoir tous les avance lages de la position qu'on lui a faite. La « coalition est son oeuvre propre ; il en a ins- « pire la pensée; il en est l'âme et l'élément « le plus vital; la place qu'il y tient, les « noms qu'il y a fait entrer lui en assurent
« la direction secrète Ce ne sont pas les
« programmes, c'est l'énergie des In unmes <( qui les classe et décide la prépondérance. Dans son numéro du 18 octobre, le même journal avait dit: « Exclure! On s'exprimait « autrement il y a quarante ans ! là qui «- <( clue-t-on d'abord? Ce sont les constito- » tionnels de toutes les nuances, les amis du « pouvoir, le tiers-parti, les dynastiques, « toute cette Opposition dont, il faut le dire. « M. Barrot est la force et l'honneur. L'accusation était calomnieuse. .M . i\ irrol n'a\ ain pas été e xi" lu. et se tant exclu lui -nu'' ne' : mais on semait de la sorte les défiances, la jalousie, et cela sut lisait à la haine, presque toujours injuste.
Le COMl ii CENTRAL était conduit par des hommes audacieux ; il occupait, dans la pressa, des positions formidables: dédaignant de se détendre, il attaqua. Animé à la lutte par la violence de MS adversaires, il lit
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feu à la fois de ses sept journaux, émut Paris, remua la province ; et, s'il ne parvint pas à modifier d'une manière sensible la majorité ministérielle, il se fortifia du moins aux dépens des opinions indécises, accrut à la Chambre le nombre de ses représentants, et fit, en un mot, sentir sur chaque point de la sphère électorale la présence et le souflle de la démocratie. Jamais depuis 1830, le pouvoir n'avait vu se dresser contre lui, dans les élections, une minorité aussi forte. A Paris le nombre des électeurs opposants fut de 6,303 sur un chiffre total de 13,982. Tous les membres parlementaires du Comité centrât furent réélus. Deux républicains bien connus, MM. Martin (de Strasbourg) et Michel (de Bourges) entrèrent à la Chambre ; M. Arago obtint les suffrages de deux collèges, il en fat de même du maréchal Clauzel; et, quelque éclat qu'eussent jeté par l'honorable excès de leur hardiesse les doctrines de M. Voyerd'Argenson, une minorité imposante se déclara pour lui dans la capitale. Il est vrai qu'au deuxième arrondissement de Paris, M. Jacques Lefèvre l'emporta sur M. Laffitte, mais le sixième collège ne tarda pas à dédommager le banquier fameux dans la maison duquel la révolution de 1830 avait campé.
Le ministère, pendant ce temps, déployait une activité souterraine qui le décria et lui réussit. Les ennemis qu'il redoutait le plus, parce qu'il voyait en*eux des héritiers, c'étaient les doctrinaires. Sa tactique fut de combattre ténébreusement leur élection en paraissant l'appuyer : manœuvres dont quelques-uns d'entre eux furent victimes, MM. d'IIaubersaèrt et Giraud, par exemple. Du reste, la corruption électorale, partout mise en pratique, était partout dénoncée. Le préfet du Morbihan trouva dans M. de Sivry un accusateur puissant et passionné. L'ingénieur en chef de la Gironde, M. Billaudel s'étant présenté comme candidat de l'Opposition, une lettre du ministre des travaux publics lui avait enjoint d'opter entre sa candidature et sa place : il renonça noblement.à sa place, triompha dans sa candida-
ture ; et le fait, porté par lui à la tribune, vint éclairer d'un jour odieux les moyens employés par le pouvoir pour arriver au succès.
La discussion de l'adresse ne se composa que de redites bruyantes et vaines ;. et les commencements de la session n'offrirent de remarquable que l'attitude nouvelle prise par les doctrinaires. Trop faibles pour saisir le pouvoir de haute lutte, trop orgueilleux pour le servir, ils résolurent d'abord de le soutenir en le protégeant. Mais à ce patronage glacé, à cette arrogante soumission, à ces services pleins de menaces et injurieux, qui n'eût préféré la guerre ? La guerre, par conséquent, était au fond des choses ; elle éclata enfin, d'autant plus vive que les passions ennemies s'étaient plus longtemps contenues.
Ce fut M. Thiers qui en alluma lapremière étincelle. Bien que M. de Rémusat fût doctrinaire, M. Thiers l'avait toujours recherché. Il aimait en lui une intelligence élevée, un talent sérieux assaisonné d'esprit, des manières sans pédantisme, et l'indépendance de l'homme de lettres. Enfants de la presse tous deux, ils avaient encore cela de commun, qu'ils croyaient le maintien de la monarchie en France conciliable avec quelques idées de fierté nationale, pourvu qu'il s'y mêlât beaucoup de modestie et de- prudence. Ils se convinrent donc, et dans leurs relations privées se trouva le germe de l'alliance si célèbre depuis sous le nom de Coalition. Il était singulier, selon M. Thiers, que les hommes les plus capables de la Chambre en fussent réduits à subir la loi de la médiocrité triomphante. Entre les doctrinaires et le Centre Gauche, n'y avait-il point de rapprochement possible? M. de Rémusat se laissa convaincre ; à son tour il intervint efficacement auprès de ses amis; et bientôt, MM. Jaubert, Piscatory, Duchàtel, Guizot lui-même s'accoutumèrent à l'idée d'une alliance offensive. M. Duvergier de llauranne, qui, plus tard, devait en être lame, s'y montra d'abord peu disposé. Il pensait qu'à changer d'altitude un parti risquait sou
crédit; que de telles résolutions veulent qu'on les mûrisse, parce que, s'il est facile de les prendre, il l'est moins de les expliquer. Toutefois, il était un drapeau auquel, d'après M. Duvergier de Hauranne, il suffisait de se rallier pour ôter à la Coalition le caractère d'une intrigue. La part inconstitutionnelle et excessive que le roi s'était faite dans le maniement des affaires de l'Etat pesait d'une manière égale sur toutes les fractions de la Chambre : n'y avait-il pas moyen de se réunir honnêtement pour faire prévaloir la maxime le roi règne et ne gouverne pas ; pour défendre la prérogative parlementaire contre les empiétements de la prérogative royale? M. Duvergier de Hauranne en fut d'avis, et, pour préparer le terrain, il publia dans la Revue française un article où les doctrines de MM. His et Fonfrède étaient dénoncées hautement comme la destruction du gouvernement représentatif. MM. His et Fonfrède avaient écrit que la vie politique n'était qu'un douloureux chaos sans l'unité, sans la fixité; que la Chambre élective, pouvoir passager, fractionné, mobile, rebelle aux traditions, n'était en état, ni de concevoir un système, ni de diriger; que delà royauté devaient venir l'impulsion et l'initiative; que l'entendre autrement, c'était mettre en face d'une monarchie à moitié morte une république vivante. Mais quoi ! MM. His et Fronfrède prétendaient-ils dépouiller la Chambre élective du droit de refuser les subsides? La logique de leurs théories les conduisait là. Il eût été absurde, en effet, de laisser à la Chambre un irrésistible instrument de domination, quaud on demandait que la royauté dominât. Or, le droit de refuser les subsides anéanti, que restait-il? Le despotisme, compliqué d'une Chambre consultative qui n'aurait plus été alors qu'un vain rouage, qu'un ressort à briser. C'est ce que M. Duvergier de Hauranne prouva sans peine et victorieusement.
Mais il fut moins heureux dans l'exposition de son propre système. Sentant bien qu'entre une assemblée armée du vote des impôts et une royauté inviolable un duel
était à craindre, un duel à mort, il aurait voulu que le ministère participât à la fois et de la Cbambre et de la Couronne ; de la première par la désignation, de la seconde par la nomination, de sorte que les ministres auraient servi de lien entre des pouvoirs rivaux et formé une autorité médiatrice.
M. Duvergier de Hauranne ne prenait pas garde qu'en croyant prévenir le combat, il ne faisait que déplacer le champ de bataille; car on lui pouvait répondre : «De deux choses l'une : ou le roi sera forcé d'avoir égard à la désignation, ou il lui sera loisible de n'en pas tenir compte. Dans le premier cas. son droit est illusoire. Dans le second, la Chambre venant à lui refuser tout concours, la lutte renaît pour aboutir à un coup d'Etat. et, peut-être, à une révolution. »
Le régime constitutionnel allait ainsi s'affaiblissant, compromis, décrié, par les débats de ses publicistes et l'impuissance de leur logique. L'artiele de M. Duvergier de Hauranne. cependant, avait une signification redoutable : il donnait un mot d'ordre à la ligue parlementaire qui se préparait.
On touchait au 12 mars 1838 .époque fixée pour la présentation de la loi sur les fonds secrets, question de confiance qui devait décider du maintien du ministère ou de sa chute. Les nouveaux alliés jugèrent l'occasion bonne pour essayer leurs forces et se partagèrent les rôles. Esprit agressif, orateur aventureux, M. Jauberl se chargea de commencer l'attaque. M. Guizot devait la soutenir, et M. Thiers porter le coup décisif. Mais les incertitudes de M. Guizot perdirent tout. Il entretenait avec le Centre certaines relations dont il n'aurait pas voulu que le bénéfice lui fût enlevé. Il annonça donc l'intention de blâmer le ministère avec ménagement et sans rien compromettre. En vain ses amis lui représentèrent-iis les inconvénients d'une attitude llottante. et que la sagesse ici c'était la décision; il s'obstina par excès de circonspection ou par égoïsme.
Ainsi qu'il avait été convenu, ce fut M. Jaubert qui engagea le combat. Il s Y montra ce qu'il était : plein de fougue, de
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verve, et railleur. Ce qu'il réprouvait dans ! les fonds secrets, c'était moins leur principe que leur emploi. Il fit ressortir par de vives paroles le scandale des subventions payées aux journaux, mettant à l'index le patronage ruineux à l'ombre duquel le Journal des Débats avait vécu et grandi. « J'accorde mon «. vote au gouvernement, disait-il comme con- « clusion, je l'aurais refusé au ministère. » M. Guizot, lui aussi, vint se poser à la tribune en adversaire du pouvoir. Mais il n'était plus reconnaissable. Il hésitait, il balbutiait, il s'embarrassait dans de vagues formules dont l'emphase dissimulait mal la banalité, cet homme ordinairement si superbe et si tranchant dans son dogmatisme. Tantôt le regard fixé sur ses nouveaux amis, il semblait leur demander pardon de la mollesse de ses attaques \ tantôt se retournant vers le Centre, d'un air suppliant et contraint, il paraissait honteux de la nouveauté de son rôle d'opposition. Après un discours qui fut un supplice pour l'assemblée et pour lui-même, il descendit de la tribune, au milieu d'une désapprobation morne. Découragé, M. Thiers n'osa pas prendre la parole. C'était une campagne manquée. En dépit des graves protestations de M. Odilon-Barrotetde celles de M. Gisquet, ancien préfet depolice, que sadestitution avait fait ennemi du ministère, le chiffre des fonds secrets fut voté tel que M. Mole le demandait. Et, réduite à attendre des jours meilleurs, la coalition vaincue se dispersa.
Une nouvelle bruyante émut, vers cette époque, le monde politique.
Nous avons dépeint M. de Talleyraud ; nous avons dit combien était fastueuse sa vanité dans le mal. Mais son impassibilité n'était qu'un masque. Comme le mépris des hommes et des principes faisait école dans son salon, il ne voulait point perdre le bénéfice de ce professorat honteux, et il avait soindeneparaîtrequetriomphantet moqueur.
Au fond, il était incertain, combattu, humble dans sa tristesse et toumenté. Son immoralité de parade ne répondant pas en lui à une forte nature, à une perversité énergi-
que, il s'y épuisa misérablement. Destémoignagnes tenus longtemps secrets, mais irrécusables, prouvent que dans les dernières années de sa vie la méditation lui était amère, insupportable. Ahandonné à lui-même dans le silence des nuits, il tombait du haut de son orgueil factice dans d'inexprimables découragements , et à la lueur de la lampe qui éclairait la solitude de ses veilles, il lui arriva d'écrire des lignes par où semontraientle tumulte de ses pensées etles défaillances de son âme, deslignes comme celles-ci, par exemple: « Voilà 83 ans écoulés! que de soucis ! que d'agitations ! que de malveillances inspirées ! que de complications fâcheuses ! Et cela sans autres résultais qu'une grande fatigue physique et morale, et qu'un sentiment profond de découragement à l'égard de l'avenir, de dégoût pour le passé ! »
Ainsi, sous la glace de son front, l'ironie perpétuelle de son regard, le calme de son maintien, et la permanence de son bonheur apparent, M. de ïalleyrand cachait une vie pleine de luttes et de pusillanimité. Une fois sur la scène, il faisait volontiers étalage de son dédain pour la vertu. Mais il avait le cinysme du mal sans en avoir le courage. Il ne croyait même pas à son scepticisme ; il n'avait pas foi même en son immoralité : de sorte que tout était faux chez cet homme, jusqu'à ses vices.
S'il en faut croire quelques dévots personnages, l%première communion de la fille de M"1C de Dino aurait marqué, dans la vie de M. de Talleyrand, d'une manière étrange, décisive ; et il se serait laissé toucher à un point extraordinaire par le spectacle de la piété chez une jeune fille qu'il aimait tendrement. Ce qui est certain, c'est que Mllc Pauline de Dino était d'une dévotion rare, et, delà part de son grand-onclo, l'objet d'une espèce de culte. M. de Talleyr.uul. d'ailleurs, avait une faiblesse de caractère à peine croyable, et personne plus que lui n'était propre à être gouverné par un enfant. Ce fut de ces données qu'on partit pour préparer l'œuvre de sa conversion.
On devine de quelle importance était pour
les prêtres une conversion semblable ! Ceux d'entre eux qu'animait un zèle sincère pour la religion devaient s'en réjouir comme d'une sainte conquête; les autres y voyaient un hommage rendu à leur empire, une humiliation sans égale infligée au parti de Voltaire, la preuve enfin que le catholicisme avait droit de suzeraineté sur les deux extrémités de l'existence de l'homme, sur la naissance et sur la mort. Du reste, l'ancien archevêque de Paris, le cardinal Talleyrand de Périgord, avait spécialement recommandé la conversion de son neveu à M. de Quélen, qu'il désira, dans cette pensée, avoir pour successeur.
L'intérêt de l'Eglise fut merveilleusement servi par la duchesse de Dino. Fille du duc de Courlande, et née par conséquent dans le voisinage des trônes, elle avait exercé longtemps le double pouvoir de l'esprit et de la beauté ; mais l'un dure plus que l'autre; et, soit qu'elle voulût par un changement d'habitudes rajeunir sa vie, soit que les allures de la Cour trop bourgeoise de Louis- Philippe eussent fini par épuiser ses aristocratiques dégoûts, elle en était venue à soupirer après le faubourg Saint-Germain. En vain M. Thiers et les hommes nouveaux lui avaient-ils maintes fois représenté combien était peu probable la réconciliation dont l'espoir la tentait, et qu'elle ne trouverait jamais ailleurs ce qu'elle allait perdre en s'éloignant de l'entourage de M. de Talleyrand, c'est-à-dire le plaisir d'influer sur les affaires et celui d'avoir des gens d'esprit pour courtisans, elle s'obstina. Or, elle crut, — et cette croyance, s'associant à des sentiments religieux, lui en était devenue sans doute plus chère, — elle crut que sa paix avec le faubourg Saint-Germain serait faite le jour où elle aurait obtenu de M. de Talleyrand un désaveu public du passé. Elle y gagnait, dans tous les cas, de flatter la reine. Et l'entreprise n'avait rien de chimérique, car la duchesse de Diuo commandait irrésistiblement à la volonté de son oncle, douée qu'elle était d'une vive intelligence et d'un esprit charmant.
Aussi bien, M. de Talleyrand commençait à faire sur lui même de fréquents retours, quoiqu'il se gardât soigneusement d'en laisser rien paraître à ceux de ses amis qui, comme MM. de Montrond, Thiers et Mignet, auraient eu droit de s'en étonner. Pendant l'année qui précéda sa fin, il demanda souventàson libraire des livres pieux; et sur un petit morceau de papier nous avons lu, tracée au crayon et de sa main, l'indication suivante:
M. de Talleyrand (2e portrait)
La Religion chrétienne étudiée dans le uéritable esprit de ses maximes. Enfin, arrivé à cet état d'inertie morale où l'homme ne peut plus se suffire, et voyant se dresser de toutes parts autour de lui les fantômes de son cœur, il résolut d'appeler un prêtre. Ce fut à l'abbé Dupanloup qu'il s'adressa. Il n'était pas encore atteint Je !a maladie à laquelle il devait succomber, et sa vieillesse seule l'approchait de la mort.
L'abbéDupanloupéprouvaitpouTM.',eTalleyrand une répugnance extrême: prié à dîner, il refusa d'abord; mais, sur l'invitation de l'archevêque de Paris, il dut se prêter à des relations évidemment profitables à l'Eus
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glise. Une secrète inquiétude l'agitait pourtant. N'était-il pas à craindre que la conversion de M. de Talleyrand ne fût une mystification cruelle préparée par son impiété, et comme une dernière comédie jouée audacieusement sur les bords du tombeau? Tout n'était-il pas possible à une dissimulation qui fut un des grands scandales de l'histoire? Tremblant d'être pris pour dupe, l'abbé Dupanloup aurait volontiers provoqué un éclat qui pûtéclaircir ses doutes. Mais la politesse exquise de M. de Talleyrand le désarmait. Il se décida donc à lui écrire une lettre qui, rappeLant des souvenirs de religion et de sacerdoce, fût de nature à arracher à M. de Talleyrand une réponse péremptoire. M. de Talleyrand répondit en effet, et sa réponse s'ouvrait par la phrase que voici : « Les sou- « venirs que vous invoquez, monsieur l'abbé, « me sont tous bien chers, et je vous rcmer- « cie d'avoir deviné la place qu'ils ont con- ■( servée dans ma pensée et dans mon « cœur. » Entre le prince et l'abbé Dupanloup les relations continuèrent, la religion faisant le fond de leurs entretiens ; et telle était l'incertitude d'esprit <!e l'homme qui passait pour le patriarche de l'incrédulité, qu'il se laissa insensiblement amener nonseulement à l'idée de remplir ses devoirs religieux, mais encore à celle d'abjurer publiquement sa vie. C'est ce qu'il fit dans une déclaration adressée au pape, et qui fut. soumise à l'archevêque de Paris. Le prince y confessait ses erreurs avec une humilité craintive. Seulement, il y en avait une qu'il s'étudiait à excuser. L'archevêque de Paris ne voulut pas de la restriction et fit subir à l'acte des modifications auxquelles M. de Tal leyrand se résigna, tant il était soumis tt dompté !
Cependant, il venait d'être atteint d'une maladie mortelle, et la nouvelle de ce qui se passait dans l'intérieur perçait déjà, quoique vaguement, au dehors. Ce fut pour laportion la plus mondaine de l'entourage du prince un inexprimable sujet de surprise et de douleur. Que M. de Talleyrand eut fait intervenir dans ses adieux à la vie la religion et les
ordinaires pratiques du culte, des hommes comme MM. Thiers et Mignet ne pouvaient trouver cela que très convenable et très décent ; mais dans la rétractation publique imposée au vieillard par qui la messe du Champde-Mars fut célébrée, il y avait, suivant eux, un outrage à l'ensemble des traditions révolutionnaires, et ils s'en indignaient. La colère était grande surtout chez M. de Montrond, homme d'Etat anonyme et génie clandestin, roué sans égal, perdu de mœurs et de dettes, possédant au plus haut degré la grâce dans l'impertinence et le dandysme de l'incrédulité, causeur étincelant d'ailleurs, ami du roi, et bien supérieur à M. de Talleyrand, duquel il disait: « Qui ne l'adorerait'^, il est si vicieux ! » M. de Montrond mit à disputer aux prêtres son complice mourant une ardeur passionnée et violente. Tout fut inutile.
M. de Talleyrand avait toujours eu beaucoup de goût pour M. Thiers et pour M. Mignet. Il aimait leur genre de talent, l'originalité de leur fraternelle fortune; et il flattait en eux des historiens ; car ce sceptique, si profond et si complet en apparence, se préoccupait avec une anxiété presque puérile du jugement que porterait sur lui la postérité. A son tour, M. Thiers avait été sensible aux avances faites à son mérite plébéien par un grand seigneur de la révolution. Il est vrai qu'au sujet du traité de la Quadruple-Alliance leurs relations s'étaient un peu refroidies, mais enfin elles ne s'étaient pas rompues. et. M. Tniers n'avait cessé d'avoir auprès du prince un facile accès: il crut remarquer qu'on essaya de l'éloigner dès que M. de Talleyrand fut tombé malade.
Le 17 mai, les signes d'une mort prochaine devenant visibles, on présenta au piince, poui qu'il y apposât sa signature, la déclaration, objet de tant de craintes, de tant d'-espérances. Il signa. Peu de temps après, le roi parut, et l'on raconte que, touché d'une telle visite, le gentilhomme à l'agonie exprima sa satisfaction en ces termes : « C'est « le plus grand honneur qu'ait jamais reçu « ma maison. » On raconte aussi — et c'est
par des ecclésiastiques que le fait, quelque invraisemblable qu'il soit, a été sourdement propagé — que le roi ayant demandé à M. de Talleyrand s'il souffrait, et celui-ci ayant répondu : « Oui, comme un damné, » Louis- Philippe laissa tout bas échapper ce mot: « Déjà? » mot que le mourant aurait entendu, et dont il se serait sur-le-champ vengé en donnant à une des personnes qui l'entouraient des indications secrètes et redoutables.
Vint l'heure suprême. La gangrène montait des entrailles vers la tête : les secours de l'Eglise furent apportés, et l'on récita les prières des agonisants. Le nombre des visiteurs de marque était considérable, et nul obstacle n'était mis à leur admission, la duchesse de Dino ayant intérêt à ce que les derniers moments du prince fussent entourés d'une publicité solennelle et incontestable. ■ Or, parmi les personnages présents, quelle diversité de sentiments, de précautions, de discours ! Quelques-uns s'affligeaient de l'appareil catholique de cette mort ; la plupart y puisaient au contraire des motifs de cousolations, et, entre autres, le duc de Noailles, Mme de Gastellane. Beaucoup songeaient aux révélations curieuses qu'allait sans doute laisser après lui un homme qui avait passé un demi-siècle dans les coulisses de l'histoire ; ils ignoraient que ses Mémoires déposés en Angleterre, ne devaient être ouverts, conformément à sa volonté, qu'au bout de trente ans.
Vers quatre heures du soir, on s'aperçut qu'il nelui restaitplusque quelques minutes à vivre. Il avait néanmoins toute sa connaissance et paraissait attentif aux prières. En entendant prononcer les noms de ses patrons, Charles, archevêque de Milan, et Maurice, martyr, il ajouta d'une voix faible : « Ayez pitié de moi! » Enfin, comme l'abbé Dupanloup lui rapportait ces mots de l'archevêque de Paris : « Pour M. de Talleyrand je don- « nerais ma vie, — Il aurait un meilleur « usage à en faire, répondit-il. » Et il expira.
Rien ne devait manquer à la pompe offi-
cielle de ses funérailles; mais le peuple, qui doutait de son âme, attaqua par des propos moqueurs l'inviolabilité de son cercueil.
Pourtant, chose bizarre et navrante! cet homme, qui fut traître à son pays, qui méprisa l'humanité, qui n'hésita jamais à immoler d'un trait de plume des millions de créatures humaines, qui trempa dans toutes les iniquités fameuses, qui fit de la politique une science sèche et dure à l'excès, abominable et funeste, il se montrait, dans ses rapports privés, d'une bonté peu commune. Les gens de sa maison lui étaient dévoués. Se séparer d'un domestique était pour lui une peine si vive qu'il ne s'y pouvait résoudre. Il aima, il eut des amis.
N'importe. A qui touche aux destinées des peuples il faut plus qu'une certaine disposition à compatir anx souffrances individuelles. L'existence poli tique de M. deTalleyrand ne fut qu'un long scandale: il est juste, il est nécessaire qu'on la flétrisse. Par lui fut couvée, en effet, l'immoralité contemporaine, qui à son tour le soutint et le porta. A son école se formèrent les philosophes de boudoir qu'on a vus depuis prendre le cynisme pour une preuve de supériorité et la corruption pour de l'esprit, plagiaires du vice heureux, malhonnêtes gens à la suite.
Mais, grâce au ciel, il n'est pas vrai que l'intelligence soit du parti de l'improbité. M. de Talleyrand, nous le répétons, et la vérité l'exige, M. de Talleyrand fut un homme médiocre. M. d'Hauterive eut le mérite des travaux diplomatiques dont il usurpa, lui, tout l'honneur. Les traités sur lesquels on lit sa signature en qualité de serviteur de Napoléon, l'épée de son maître les avait conclus, Repoussé par l'Empereur après l'avoir été parla République, il ne prévit pas le retour des Bourbons, et ne le jugea possible que lorsqu'ils entrèrent dans Paris. Les Cent- Jours prirent au dépourvu sa prévoyance, si follement vantée! Au congrès de Vienne, et bien que le partage des dépouilles du monde eût fait naître entre les Puissances victorieuses des dissidences dont un négociateur habile pouvait aisément tirer
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profit, il ne sut empêcher ni la formation du royaume des Pays-Bas, qui devait nous servir de barrière au Nord, ni celle du royaume de Sardaigne, qui devait nous servir de barrière au Midi; il s'allia, contre l'empereur de Russie, qui nous aimait, à l'Angleterre, qui travaillait ardemment à notre ruine; il ne put rien, absolument rien, pour le roi de Saxe, notre allié le plus fidèle; et, au lieu de donner pour voisin à la France, sur les bords du Rhin, une Puissance secondaire, ainsi que la Russie le proposait, il contribua, par imbécillité ou trahison, à établir à nos portes la Prusse, Puissance principale et hostile. 11 fut incapable de se maintenir sous la Restauration, à laquelle Fouché luimême, le régicide Fouché, s'était rendu nécessaire. Il n'eut point de part à l'avènement de Louis-Philippe, tani son influence était nulle en 1830! Dans les Conférences de Londres, réduit. à un rôle tout à fait subalterne, il fut mis honteusement en dehors des délibérations qui avaient pour objet la destruction des forteresses élevées contre la France, et on lui fit signer le traité des vingt-quatre articles, appendice à ceux de 1815. Il ne connut la Quadruple-Alliance qu'après sa conclusion, et il permit qu'on lui en attribuât la pensée. Humilié par lord Palmerston dans sa fatuité de grand seigneur, il se détacha, pour se venger, des Whigs et de l'Angleterre, et prit parti pour la politique continentale, lui à qui d'ignorants panégyristes ont prêté des vues si persistantes et si profondes. Enfin, rappelé de Londres, il fut obligé, pour retenir un reste d'influence, de s'abaisser aux fonctions de flatteur, et il s'attira un jour, de la part de M. Thiers, celte exclamation cruelle : « Que M. de Talleyrand,
« sous Napoléon, se soit fait le courtisan de « la gloire et de la grandeur, à la bonne « heure ; mais se faire le courtisan de « ceci!... » Donc pas un fait qui prouve la capacité de M. de Talleyrand.
A la vérité, il a traversé beaucoup d'orages, et il est mort dans son lit. Mais,* pour se tenir debout dans les hautes régions de la politique, quand on n'aspire qu'à cela, que faut-il ? Avoir une âme d'esclave ; savoir être infidèle au malheur et ingrat ; ramper dans la tyrannie ; ne sentir ni l'orgueil des choses sublimes, ni l'ambition des vastes desseins; être assez médiocre pour qu'on dédaigne de vous haïr, et assez vil pour qu'on se serve de vous, même en vous méprisant. On appelle cela le génie de l'homme heureux ! Ah! qu'on descende jusqu'aux plus humbles conditions ; qu'on regarde ce malheureux aux prises avec la misère ; qu'on calcule l'étendue des ressources qu'il est. obligé de mettre en œuvre pour échapper à la faim, la force de volonté qu'il emploie contre le désespoir... «Vous vous croyez un « grand homme, Monsieur le comte, parce « que vous êtes un grand seigneur, dit « Beaumarchais. Eh morbleu ! perdu dans « la foule obscure, il m'a fallu déployer plus « de science pour subsister seulement qu'on « n'en a mis depuis cent ans à gouverner « toutes les Espagnes. » Non, le génie n'a point le succès pour mesure. La vraie grandeur ne reste pas si aisément impunie. Seul, abattu, exilé sur un peint de la mer, et tenant fixés sur son impuissance les regards de l'univers inquiet, Napoléon était plus imposant qu'au sommet de sa fortune, où l'appareil du souverain pouvoir le cachait à demi.
D'il
Travaux législatifs dans l'année 1838; lois sur l'organisation départementale, sur l'état-major, sur les justices de paix, sur les aliénés. — Finances : question de la conversion des rentes. — Exposé dos doctrines financières de M. Jacques Laffitte : théorie de la dette perpétuelle. — Nécessité d'abolir l'amortissement. — Etat moral de la société. — Agiotage. — Question des chemius de fer. -- Le principe d'autorité défendu par le parti démocratique, abandonné par l'Etat. — Rapport de M. Arago. — Comment la question est résolue.
Les travaux législatifs de l'année 1838 furent très importants, non par leurs résultats, mais par leur objet : il convient de les passer en revue.
Nous ne nous arrêterons pas à la loi sur les attributions des conseils généraux et d'arrondissements: hérissée de détails stériles et conçue dans l'esprit le plus étroit, elle ne changeait rien au mécanisme administratif que nous avons eu déjà occasion de décrire, et elle signalait dans la bourgeoisie une ignorance complète des premiers rudiments de la science politique. Il ne saurait y avoir, en effet, dans la société que deux forces: la commune, qui répond à l'idée d'association, et I'état, qui répond à l'idée de nationalité. Quant à l'autorité départementale, sa destination ne doit être évidemment que de mettre en rapport ces deux forces essentielles. Les Chambres travaillaient donc à une œuvre puérile et vaine, lorsque, n'ayant encore rien fait pour constituer la Commune, elles essayaient de constituer le Département.
La chambre élective eut ensuite à organiser l'état-major général de l'armée. La France entretenait surpied 280,000 hommes, répartis en 53 régiments de cavalerie, 88 régiments d'infanterie et les armes spéciales. Ce fut sur ces données, bien qu'elles fussent variables de leur nature, qu'on s'appuya pour fixer le cadre des maréchaux et des généraux. Il fut décidé que le nombre des maréchaux serait de six en temps de paix et de douze en temps de guerre ; que le cadre des officiers généraux se diviserait en deux classes ; l'une d'activité et de disponibilité, com-
prenant 80 lieutenants-généraux, et 160 maréchaux-de-camp, et l'autre de réserve : que les lieutenants-généraux, à l'âge de 65 ans accomplis, et les maréchaux-de-camp, à l'âge de 62, cesseraient d'appartenir à la première section pour passer dans la seconde ; que les officiers généraux ne seraient admis, à la retraite, à titre d'ancienneté, que sur leur demande, à l'exception de ceux qu'un conseil d'enquête aurait reconnus incapables de continuer à servir activement ou à faire partie des cadres de l'armée. Ces dispositions présentaient un inconvénient grave, Celui d'établir une règle dont l'inflexibilité, trop absolue, tendait à priver le pays de services quelquefois précieux et nécessaires. Mais, par là, on coupait court à l'arbitraire ministériel; on empêchait les héros d'antichambre décharger de leurprésence inutile les cadres de l'activité; en un mot, on arrachait l'armée au régime du bon plaisir. Aussi la loi fut-elle acceptée avec faveur par l'opinion, tant la conduite des divers gouvernements subis par la France avait décrié le principe d'autorité !
De toutes les institutions trouvées par nous dans le glorieux héritage de nos pères, pas une qui eût été aussi bienfaisante que celle des juges de paix : on n'aurait dû, par conséquent, y loucher qu'avec beaucoup de réserve et de prudence. C'est ce que les Chambres ne comprirent pas assez. Elles crurent qu'en étendant les attributions des juges de paix, elles fortifieraient l'institution. C'était l'altérer, au contraire, et en compromettre les avantages. Le juge de paix est la
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loi vivante ; son aulorité a cela d'admirable que par essence elle est paternelle. Organe de ces traditions d'équité dont la source est au sein de Dieu, il faut, pour que la spécialité sainte de sa mission ne soit point dépassée, qu'il juge avec simplicité de cœur : y avait-il sagesse à faire sortir ces magistrats du pauvre, de la sphère des choses simples et des procès sommaires, pour les accabler d'une besogne qui, exigeant une connaissance approfondie des lois écrites, risquait de remplacer le conciliateur par le jurisconsulte et l'homme par le fonctionnaire ?
Mais, du moins, la loi sur les justices de paix n'était qu'imprudente : celle qu'on rendit sur les aliénés fut presque odieuse ; car elle mettait à la merci du pouvoir administratif la liberté de tout individu suspect d'aliénation mentale.
Ici se présente une question qui mérite d'être exposée d'une manière complète, à cause de l'ébranlement qu'elle imprima aux esprits et parce qu'elle se lie à des considérations d'un ordre supérieur.
S'il est un droit incontestable, c'est celui qu'a tout débiteur de se libérer en rendant la somme qu'on lui a prêtée. Aussi les auteurs du code civil avaient-ils écrit dans l'article 1911 : « Toute rente constituée en perpétuel « est essentiellement rachetable. »
L'Eiat pouvait-il réclamer le bénéfice du droit reconnu par le code civil à tout débiteur ? Serait-il admis à dire aux rentiers : « Je vous ai payé jusqu'à ce jour un intérêt « de 5 francs. pour un capital de 100 francs: « voici 100 francs; et nous sommes quittes. » Telle était, dans toute sa naïveté, la question à résoudre, et il était d'une haute importance qu'elle fût résolue en faveur de l'État.
En effet, l'intérêt de l'argent, à cette époque, étant descendu au dessous de 5, l'État n'aurait pas manqué de prêteurs disposés à lui fournir, en échange d'une rente de 4 francs, par exemple un capital de 100 francs, au moyen duquel il aurait éteint une rente de 5 francs, ce qui aurait, comme on voit, diminué d'un cinquième la somme des rentes annuellement payées par le trésor.
Que si les rentiers avaient préféré à l'avantage d'être remboursés celui de toucher 4 0/0 de leur capital resté aux mains de l'Etat, on leur aurait laissé le choix.
Il ne s'agissait donc pas de réduire les rentiers, mais de les rembourser. Seulement, la conversion leur eût été offerte comme un moyen d'échapper, s'ils l'avaient voulu, à l'exercice du droit qu'avait l'État de rembourser.
On avait, par conséquent, mal posé la question en disant : Conversion des rentes; il aurait fallu dire : Remboursement des rentes, avec faculté de convertir.
Qui le croirait ? sur le mérite d'une opération si légitime, si fructueuse, si impérieusement commandée à l'État, et par la pénurie du trésor, et par la misère publique, les débats les plus acharnés s'engagèrent.
Les adversaires de la conversion trouvaient la mesure illégale, s'appuyant sur les mots rentes perpétuelles qui se trouvaient dans le Grand-Livre. Ils invoquaient la loi du 9 vendémiaire an VI, laquelle n' avait mis au néant les deux tiers de la dette publique qu'en déclarant l'autre tiers exempt de toute retenue présente ou future. Ils s'apitoyaient sur le sort des petits rentiers qu'on allait frapper inexorablement dans le revenu sur lequel ils avaient compté pour leurs vieux jours et qui était le fruit de leurs laborieuses économies. Sous le nom de conversion, s'écriaient-ils, c'est une spoliation qu'on demande. Consentirons-nous à une banqueroute déguisée?
Mais les partisans de la conversion répondaient par des considérations décisives. Que signifiaient ces expressions du Grand Livre, dont on prétendait s'armer contre l'opération, ces expressions rentes perpétuelles? N'était-il pas évident que le législateur les avait employées en opposition avec cellesci : rentes viagères? Et s'il y avait eu incompatibilité grammaticale entre les mots rente perpétuelle si rente rachetable, comment expliquer l'article 1911 du code civil : « Toute « rente constituée en perpétuel est essence tiellement rachetable » ? Eh quoi ! ,1e droit
conféré par le code à chaque citoyen dans son intérêt propre, on osait le disputer à l'Etat voulant l'exercer dans l'intérêt de tous ! On rappelait la loi du 9 vendémiaire an VI? Mais rembourser était-il synonyme de retenir ? Chose étrange ! on dépouillait les rentiers en leur rendant ce qu'ils avaient prêté, ou plutôt, ce qu'ils étaient censés avoir prêté ! car, lorsque la loi du 9 vendémiaire fut portée, les rentes ne valaient pas plus de' 9 ou 10 francs. Or, c'était pour ces rentes, achetées 9 ou 10 francs par quelques-uns des possesseurs actuels, que l'Etat offrait 100 fr. Et l'on appelait cela une spoliation, une banqueroute déguisée !
Quant au sort des petits rentiers, atteints dans leurs revenus, était-il plus lamentable que la destinée de tant de malheureux cultivateurs, de tant de journaliers, privés de revenu, quelquefois privés de salaire? Si l'on plaignait le pauvre qui touche une rente, que ne plaignait-on davantage le pauvre, plus pauvre encore, qui la paie ? Que ne descendait-on sur les pas du fisc, qui descend partout, dans ces abîmes de misère d'où sort l'impôt, déplorable trésor dont chaque parcelle représente une souffrance ? Mais non : les riches propriétaires et les financiers opulents pourvus de rentes, voilà ceux dont on prenait en réalité la défense en ayant l'air de plaider seulement la cause des petits rentiers. Et la preuve, c'est que les adversaires de l'opération étaient des gens de Cour, des écrivains du Journal des Débats, des banquiers ou amis de banquiers, et les mêmes qui, à la nouvelle des désastres de Lyon couvert d'une population affamée, révoltée, avaient indiqué la mitraille pour tout remède, trouvant sans doute que, de la part des tisseurs, le crime était grand d'avoir manqué de pain !
La polémique en était à ce point de violence et d'emportement, lorsque, le 17 avril (1838), la discussion s'ouvrit à la Chambre. La Cour ne voulait à aucun prix de la conversion ; mais la mesure avait pour eile la majorité de la commission s'exprimant par l'organe de M. Antoine Passy, la majorité
des députés, et enfin l'opinion publique, qui s'était prononcée hautement.
Le chiffre des rentes 5 0/0 inscrites sur le Grand-Livre s'élevant à 134 millions, l'opération proposée eût réalisé une économie de plus de 13 millions par an, alors même qu'elle n'aurait eu pour résultat que de substituer à chaque rente de o fr. une rente de 4 fr. 1/2. Mais elle devait avoir un résultat bien plus utile encore, quoique moins direct; et c'étaitcelui-làqui frappait surtout les bons esprits. La baisse de l'intérêt de l'argent, a dit Turgot, c'est la mer qui se retire, laissant à sec des plages que le travail de l'homme peut féconder : définition magnifique et juste ! Le haut prix des capitaux, voilà le despotime, que consacre la civilisation moderne, lourd despotisme, qui arrête l'essor de l'industrie, enchaîne l'activité humaine, et soumet l'intelligence à une suzeraineté aussi grossière qu'inepte. Faire baisser l'intérêt des effets publics, c'est faire baisser celui des capitaux que réclament l'industrie et l'agriculture ; parce que le prix des rentes payé par l'Etat est un prix régulateur, parce qu'il sert de terme de comparaison dans les transactions particulières, parce que c'est, en un mot, le thermomètre sur lequel se mesurent les exigences du capitaliste. Augmenter la valeur du travail, affaiblir la tyrannie de Fargent, diminuer la prime payée àl'o'siveté par un ordre social corrompu, tendre à ranimer dans le pauvre le sentiment de sa dignité, telles étaient les conséquences certaines, bien qu'éloignées, de la mesure en discussion.
Aussi nul doute sur l'adoption du principe. Mais,pourl'application,àquelsysième convenait-il de s'arrêter? On en avait proposé deux.
Le premier consistait à émettre, pour rembourser le capital des rentes o p. 0 0, d'autres rentes inférieures et que néanmoins l'Etatpouvait vendre, vu le cours du marché, à 100' fr., c'est-à-dire au pair {[). De sorte
1. Personne n'ignore qu'émettre un fonds au pair, c'est émettre une rente qui coûte 100 fr. ; et qu'émettre un fonds au-dessous du pair, c'est émettre une rente qui, vu le cours du marché, coûte moins de 100 fr.
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que l'Etat, pour chaque rente de 4 fr. émise parlai, aurait reçu 100 francs, avec lesquels il aurait remboursé le capital d'une rente de 5 fr. ; à moins que les possesseurs d'une rente de 5 francs n'eussent consenti à en toucher seulement une de 4, ce qui, pour l'État, serait revenu au même et lui aurait toujours procuré un bénéfice d'un cinquième. Le second consistait à émettre, pour racheter le capital des rentes S 0/0, d'autres rentes inférieures, et coûtant, vu le cours du marché, moins de 100 francs, c'est-à dire étant au dessous du pair.
Voici quelle était la différence des deux systèmes :
Les remboursements se font toujours au pair, c'est-à-dire à 100 francs. Que l'État, lorsqu'il a emprunté, ait reçu en échange de la rente émise par lui, un capital de 100 fr. ou un capital moindre, peu importe : c'est toujours un capital de 100 fr. qu'il s'oblige à rembourser le jour où il voudra s'affranchir du paiement de la rente, quelle qu'elle soit.
Lors donc que l'État émet des rentes au pair, recevant 100 francs pour chacune d'elles, il ne sera pas tenu plus tard à rendre un capital supérieur à celui qu'il aura reçu en réalité; et, par conséquent, cette opération n'entraîne aucune augmentation de capital dans la dette publique.
Lorsqu'au contraire, l'Etat émet des rentes au-dessous du pair, comme il touche pour chacune d'elles moins de 100 francs, il se charge de l'obligation de payer plus tard, pour les racheter, 100 fr.; c'est-à-dire un capital supérieur à celui qui est entré dans ses caisses. D'où résulte dans la dette publique une augmentation de capital.
Ainsi, la dette se compose de deux choses qu'il importe de ne pas confondre : le capital et l'intérêt. Ilpeut arriver que parallèlement au premier, qui s'accroît, le second diminue. Et c'est même là le résultat nécessaire de toute conversion au-dessous du pair (I).
1. Pour fixer les idées de ceux qui ne sont pas habitués au langage financier, supposons que l'Etat émette cinq rentes de 3 fr. C'esl Comme ^'il s'obligeait à payer aux
Tels étaient les deux modes mis en présence. Ce fut sur leur valeur comparative que porta la discussion presque tout entière ; et parmi ceux qui combattirent le second, nul ne le fit avec plus de puissance que M.Garnier-Pagès. Jusqu'alors on l'avait cru étranger à l'aride science des chiffres, et la surprise vint s'ajouter à l'impression profonde que produisit son éloquence, aussi vive que substantielle et entraînante quoique austère. Il rappela d'abord que l'amortissement était une caisse alimentée par l'impôt et créée pour éteindre par des rachats successifs de rentes, le capital de la dette publique. Or, augmenter par une conversion au-dessous du pair un capital que l'amortissement avait précisément pour but de diminuer,, c'était, suivant l'orateur républicain, faire une opération insensée, puisque c'était enlever aux contribuables d'une main beaucoup plus qu'on ne leur rendait de l'autre. Au lieu de cela, M. Garnier-Pagès proposait de convertir au pair, par l'émission d'une rente qui pût être vendue 100 francs, c'està-dire par l'émission du 4 pour 0/0.
Mais si ce système était le plus simple, s'il avait l'avantage de réduire l'intérêt de la dette sans en augmenter le capital; s'il allégeait les charges du présent et n'empiétait point sur l'avenir, n'offrait-il pas en revanche un grave danger? C'est ce que fit ressortir avec beaucoup de force etd'autorité un financier célèbre, M. Jacques Laffitte. Que l'État, disait-il, propose aux rentiers de les rembourser, il en a le droit assurément, mais il a le plus pressant intérêt à ce que
préteurs nouveaux une somme annuelle d'intérêts montant à 15 fr. Or, si les renies 3 pour 0/0 se vendent à la Bourse 80 fr., l'Etat, pour les cinq rentes émises, aura reçu cinq fois 80 fr. ou 400 fr., qui lui serviront à éteindre au pair quatre rentes de 5 fr., ou, en d'autres termes, à se décharger de l'obligation de payer annuellement aux préteurs anciens une somme d'intérêt montant à 20 fr.
Bénéfice sur l'intérêt annuel : 5 fr.
Mais si, plus tard, d faut qu'il rembourse le capital des cinq rentes de 3 fr , ne pouvant le rembourser qu'au pair, c'est-à-dire en ofï'ran' 100 fr. par rente, il devra donner 50U fr. , au lieu de 400 fr. qu'il aura reçus.
Perte sur le capital : 100 fr.
De sorte que l'opération aura eu ce double effet de diminuer la dette quant aux intérêts à servir, et de l'augmenter quant au capital à rembourser.
ses créanciers actuels demeurent dans la rente en subissant la conversion. Quel embarras en effet pour le trésor, si, chassés tumultueusement de la Bourse, les rentiers se décidaient tous pour le remboursement! Pressé, accablé, l'Etat serait-il en mesure de faire face à toutes les demandes? Non, bien évidemment. Et alors quelles clameurs!
quelle panique! Une pareille crise pouvait devenir terrible, et c'était le comble de l'imprudence que de l'affronter. M. Jacques Lafiîtte concluait de là que, tout en réduisant les rentes, il fallait ménager à leurs possesseurs un attrait qui les portât à préférer la conversion au remboursement. Et cet attrait, il se trouvait dans l'émission du 3 1/2 pour 100 à 83 fr. 33, parce que, dans ce système, les rentiers avaient pour se consoler de la diminution de leur revenu, l'espoir de gagner un jour sur le capital, tandis que la conversion au pair leur imposait une perte sans compensation (1).
Les deux camps une fois dessinés, chacun courut à celui où l'appelaient ses instincts, ses intérêts, ses prédilections personnelles; mais bientôt la mêlée parlementaire devint
1. Dans le système soutenu par M. Laffite, le rentier aurait pu dire : « Si j'exige de l'Etat qu'il me rembourse, < je me verrai en possession d'un capital que j'aurai peut- « être de la peine à placer ou que je placerai mal. Eh « bien, l'Etat m'offre pour un caj ital de 83 t\\ 33, une « renie de 3 fr. 1/2, c'est Comme s'il m'offrait, pour uu ca- « pital de 100 fr., une rente de 4 fr. 20. Au l.eu de 5 fr. « que je touche aujourd'hui, je ne toucherai donc plus que « 4 fr. 20. Mais, en revanche, les rentes 3 1/2 que je vais « posséder, et qui ne valent en ce moment que 83 fr. 33 c. « vaudront davantage dans quelque temps, puisque dans « les époques de paix et de calme, les rentes tendent tou- « iours à la hausse, surtout quand elles ne sont pas au- « dessus du pair, comme les rentes 5 pour 0/0. Donc, en « me résignant à perdre momentanément quelque chose « sur les intérêts, je me prépare à la chance heureuse et « presque certaine de gagner beaucoup sur le capital, « quand il me plaira de vendre mes rentes. »
Dans le système soutenu par M. Garnier-Pagès, le rentier se trouvait dans une position bien différente. Car, à la place de sa rente de 5 fr., on lui en offrait une moindre et qui avait déjà atteint le pair. Or, il y a deux raisons pour que ces rentes au pair ne soient pas susceptibles d'une grande hausse. La première, c'est que, pour îles motif 8 qu'on verra plus bas, il a été interdit à l'amortissement de les racheter, aussito-t qu'elles ont dépasse le pair; et. l'on sait que le prix d'une marchandi-e s'élève d'autant moins qu'elle a moins d'acheteurs. Ln seconde, c'est que les rentes qui ont dépasse le niveau du pair se trouvent par cela seul menacées d'une conversion prochaine, ce qui tend à les discréditer.
si confuse, et de si épaisses ténèbres descendirent sur le champ de bataille, qu'il n'y eut plus moyen de s'y reconnaître.
Convertissons au pair, disaient les uns avec M. Garnier-Pagès ; mais on leur répondait : Prenez garde! tous les rentiers vont affluer au trésor : l'opération sera impossible.
Convertissons au-dessous du pair, disaient les autres avec M. Jacques Lafhtte ; maison leur répondait : Vous augmentez ainsi le capital que l'amortissement est destiné à racheter; et ne voyez- vous pas combien il est absurbe de faire perdre à l'État par l'amortissement plus qu'il ne gagnerait par la conversion? l'opération serait ruineuse.
De part et d'autre on avait tort, et le tort venait da ce que nul n'avait compris qu'avant d'aborder le problème de la conversion, il aurait fallu abolir l'amortissement.
L'amortissement aboli, l'argument tiré de l'augmentation du capital tombait de luimême. Car il importait peu, au point de vue financier, que le capital de la dette publique fût indéfiniment accru, si on le considérait comme ne devant jamais être racheté. Cette augmentation, dès lors, devenait un fardeau purement nominal, et le meilleur système, sous le rapport, exclusif, de l'économie à réaliser, se pouvait résumer de la sorte : Augmentons indéfiniment le capital de la dette, charge fictive, et réduisons indéliniment l'intérêt de la dette, charge réelle.
Rien, d'ailleurs, n'eût été plus facile que de prouver combien l'institution de l'amortissement était onéreuse et insensée1. C'est ce que sentait parfaitement M. Laffitte. Lui aussi, il avait cru autrefois aux merveil'es tant vantées de l'amortissement; mais, depuis, il était bien revenu de son illusion; et il avait, en matière de iinances, trop de sagacité pour ne pas voir que le système des conversions au-dessous du pair avait un corollaire inévitable dans la suppression de l'amortissement. Il n'osa point la demander, cependant, convaincu peut-être que devant