‹ Histoire de dix ans, 1830-1840Chapitre 92 sur 159 · G juin · texte numérisé non relu

G juin

Mais un bien autre scandale allait être donné, et les meneurs de la bourgeoisie étaient à la veille de fournir une preuve plus frappante encore de leur impuissance à régler avec équité, avec sagesse, les intérêts matériels de la France.

Ici, nous" demandons la permission de nous arrêter un instant. On apprécierait mal le caractère des travaux législatifs que nous passons en revue, si l'on ne savait

Rodde. rédacteur du Bon Sens.

pas quel était alors l'état moral de la société.

On se rappelle à quel degré de frénésie s'était emporté l'agiotage sous la régence de Philippe, duc d'Orléans. Un jour tout Paris s'était mis à jouer, et ce qu'on raconte de l'extravagance publique à cette époque était à peine croyable. Dans la rue Quincampoix, le dos d'un bossu servait de pupitre aux agioteurs, et pour les disperser, la nuit venue, on était obligé de sonner la cloche. Des fortunes subites, prodigieuses, s'élevèrent sur la fraude. Les Mémoires du temps citent tel laquais auquel il arriva de monter, par habitude, derrière son propre carrosse. Desprin-

LOUIS BLANC

ces, des gentilshommes, des ministres, des amis du Régent, furent vus faisant assaut de cupidité avec des valets, avec des filles de joie ; et Chemillé put dire au duc de Bourbon petit-iils du grand Coudé, qui lui montrait son portefeuille plein (raclions : « Toutes ces actions n'en valent pas deux de votre aïeul. »

Eh bien, trois ou quatre ans ne s'étaient pas écoulés depuis la révolution de 1830, qu'un mouvement semblable à celui qui déshonora la régence de Philippe éclatait au sein de la société française. Cette nation qui avait presque inventé la chevalerie, qui s'était illustrée à jamais par l'élégance de ses mœurs, celte nation qu'on avait coutume de citer pour son esprit, pour sa grâce, pour son désintéressement, pour sa courtoisie si délicate et si fière, elle se montra tout-à-coup dominée par une classe que tourmentait une honteuse fièvre d'industrialisme. Pour celle classe tout était devenu objet de trafic. On se pressait, on se heurtait dans les avenues des banques. Prendre des actions sans les payer, les vendre, toucher des primes, faire fortune avec la hausse, telle était la folie universelle, tel était le rêve de plusieurs milliers d'hommes éveillés. Aussi, dans l'arène industrielle, une émulation sordide entassaitelle chaque jour débris et victimes. Là, plus de croyances profondes ou exallées, plus d'élans chevaleresques, plus de poésie dans les actes ou dans les pensées, plus de passions viriles. Chez les prolétaires, privés de repos, privés d'espérance, une résignation morne et l'envie tempérées toutefois par des aspirations nobles et une impérissable aptilude aux grandes choses; mais, au-dessus, la convoitise, l'impatience du succès, une soif du gain inextinguible et cruelle, l'alliance de larichesse et de l'intrigue dans un but de spoliation, et, sous le nom d'habileté, la bassesse se glorifiant de ses triomphes. Rien de semblalo ne s'était jamais vu dans notre pays. Ce ne furent bientôt plus partout qu'entreprises fondées sur le mensonge. Les faiseurs d'aiïaires pullulaient. Combiner des infamies lucratives, cela s'appelait avoir des idées. On

mit eii actions des mines imaginaires ; on proposa d'exploiter des inventions qui n'en étaient pas. Nombre d'aventuriers sans pudeur se firent payer par la crédulité des actionnaires, des apports chimériques ou honteusement exagérés. La France fut inondée d'impostures. Alors les tribunaux retentirent de plaintes ; mais on eût dit que le châtiment même ne servait qu'à répandre la contagion du mal. Déjà le théâtre s'était emparé de ces mœurs, et, dans une facétie célèbre intitulée Robert Macaire, la main d'un inconnu avait sculpté le type des charlatans en vogue : mais cette pièce, qui tournait, d'ailleurs, ou semblait tourner en ridicule les plus nobles sentiments: la tendresse paternelle, la piété filiale, l'amitié, l'amour on

dul l'interdire à cause de l'immensité de son succès. Dans le miroir qu'on leur présentait, les coupables s'étaient reconnus sans se faire horreur, et la flétrissure même leur avait été un encouragement.

Voilà ce qu'était en France la classe des gros capitalistes, quand la question des chemins de fer vint promettre L l'industrialisme un aliment nouveau.

Dans la séance du lo février (1838), le gouvernement avait soumis aux délibérations de la Chambre un projet relatif à rétablissement d'un vaste réseau de chemins de fer. Ce réseau se serait composé de neuf lignes principales, dont sept auraient lié Paris: à la frontière de Belgique, au Havre, à Nantes, à la frontière d'Espagne par Bayonne, à Toulouse par la région centrale du pays, à Marseille par Lyon, à Strasbourg par Nancy. Les deux autres grandes lignes auraient joint Marseille ; à Bordeaux par Toulouse, à Bàle par Lyon et Besançon. Le développement eût été de onze cents lieues, et la dépense présumée de plus d'un milliard. Toutefois, le ministère ne proposait pas l'exécution immédiate d'une masse aussi considérable de travaux ; il se bornait à demander l'autorisation de travailler, et cela simultanément, à la confection des lignes qui devaient unir Marseille à Avignon, et Paris: à la frontière Belge, à Rouen, à Bordeaux, à Orléans

et à Tours, ce qui formait un développement de trois cent soixante-quinze lieues, dont la dépense était d'avance évaluée à 350 millions.

Le projet était plein de hardiesse et d'écIaC parfaitement motivé, digne enfin du gouvernement d'un grand peuple ; et le ministre du commerce, M. Martin (du Nord) , aurait acquis une place honorable dans l'histoire s'il avait mis à le soutenir le courage qu'il avait fallu pour le présenter. Mais la proposition ne fut pas plus tôt connue, qu'un cri de fureur partit des premiers rangs de la bourgeoisie. • L'exécution des chemins de fer par l'Etat enlevait, en effet, aux banquiers, aux faiseurs d'affaires, aux joueurs de l'industrie, aux capitalistes des deux Chambres, une proie sur laquelle ils avaient compté. Leur colère s'exhala de toutes parts en termes passionnés. Ils prétendirent que le gouvernement était incapable, en thèse générale, d'exécuter les travaux publics ; que les compagnies particulières devaient en être chargées, parce que pressées par l'aiguillon de l'intérêt privé, elles agiraient plus éconnomiquement et plus vite; que l'esprit d'association avait besoin d'être encouragé en France ; que l'occasion était admirable et qu'il y avait nécessité de la mettre à profit.

Le gouvernement n'avait pas prévu l'excès des résistances qu'il allait soulever. Tant de violence l'effraya. C'était, d'ailleurs, du camp de ceux qui l'appuyaient que venait la clameur. Il commença donc à se repentir d'avoir voulu le bien, et ne chercha plus qu'un prétexte pour se faire absoudre.

Alors commença un spectacle aussi admirable que singulier. Le parti démocratique, si souvent calomnié, si souvent traité de factieux par ses ennemis, s'empara de cette cause de l'Etat que l'Etat lui-même se montrait prêt à abandonner, et par lui furent émises, en matière de travaux publics, les seules doctrines propres à fonder en France l'ordre et l'autorité.

Le parti démocratique, représenté alors à Paris par le National, le Bon Sens, le Journal du Peuple, envisageait les voies de com-

munication sous trois aspects différents ». Il prouvait d'abord qu'au point de vu; \ioral, rien n'était plus déplorable que l'enfantement des compagnies. Il montrait, se pressant autour de leur berceau, les spéculateurs, foule avide, effrénée, habile à battre monnaie avec des noms et des mensonges, et qui n'apportait au public, selon l'expression de M. Jules Séguin, qu'une grande caisse vide, l'invitant à la remplir pour prélever, sur ce qu'il y jetait, une prime scandaleuse. Les machinations des gens d'affaires, surnommés loups-cerviers par M. Dupin ; leur impunité trop certaine; les dominateurs de la Bourse courant à la fortune au travers de leurs victimes frappées dans l'ombre; les actions prises uniquement pour être vendues, et vendues à des prix monstrueux, au moyen de hausses factices; à la place des trayaux publics l'agiotage; les gros joueurs enrichis, et les actionnaires sérieux soudainement précipités dans la misère; les concessions livrées argent comptant par des fonctionnaires prévaricateurs; les compagnies rivales se disputant, par l'ignominie des pols-de-vin, la protection des ministres, des chefs de bureau, des pairs de France, des députes, des hommes de Cour, des principaux commis ; la corruption et son venin partout ; l'amour du gain devenu comme une publique ivresse; la société transformée en une arène d'agioteurs... voilà ce que le parti démocratique apercevait, voilà ce qu'il dénonçait dans le système des compagnies.

Et, AU POINT DE VUE INDUSTRIEL, Combien

leurs actions n'étaient-elles pas ruineuses ! Car enfin, ce que les compagnies dépensent' pour l'exécution d'un chemin de fer, il faut qu'un tarif le leur rende et avec usure : l'Etat retrouve le capital qu'il a dépensé dans

1. Les considérations morale.-;, économiques et politiques qu'on va lire, M. Louis Blanc, en 1838, les développa lors de la discussion, dans une série d'articles qui furent, en 1839, rassemblés dans la Revue du Progrès, et dont M. Louis Blanc n'a t'ait que resserrer ici dans un résumé rapide les principaux aperçus.

La question fut envisagée aussi au point de vue de l'Etat par beaucoup de journalistes de pi'ovince, et entre autres par M. Rittiez, qui la traita dans le Censeur de Lyon avec beaucoup de chaleur et de talent.

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les sources de l'impôt élargies, dans les recettes de l'enregistrement, les contributions mobilières, les douanes, les octrois, les passeports, les licences, les contributions foncières. — Les compagnies sont obligées, pour s'indemniser, de lever tribut sur le développement même de l'industrie, que par là elles retardent ou enchaînent : l'Etat laisse la prospérité publique s'accroître, et ne s'adresse à elle que lorsqu'elle s'est accrue. — Les compagnies veulent jouir vite, parce qu'elles meurent: l'Etat peut attendre, parce qu'il est immortel. — Les compagnies, par l'élévation et la durée des tarifs, arrêtent le pauvre à l'entrée des chemins de fer : l'Etat, qui a d'autres moyens que les tarifs pour rentrer dans ses avances, ouvre les chemins au pauvre comme au riche. — Les compagnies sont forcées à des dépenses énormes, dontle poids retombe ensuite sur le public; il leur faut des agents d'intrigue pour obtenir la concession et écarter les rivalités importunes, des banquiers qui vendent leur crédit à l'entreprise et des spéculateurs qui lui donnent l'essor, des courtiers qui se chargent du placement des actions, un cautionnement, des caissiers, des receveurs, des payeurs, des ingénieurs civils, des conducteurs, des conseils : l'Etat n'a rien à créer; il a sous sa main des conducteurs tout trouvés; il a, pour la partie financière, ses receveurs généraux et particuliers, ses receveurs des communes, ses receveurs des contributions indirectes ; pour la partie executive, ses ingénieurs des ponts-et- chaussées ; pour la partie administrative, les agents qu'emploie le service des préfectures. — Les compagnies ont besoin d'une foule -d'employés qu'elles tirent du néant: l'Etat n'a qu'à étendre les attributions de ceux dont il dispose. — Les compagnies sont à la merci d'agents choisis presque toujours au hasard, impatients de faire leur fortune, et dont il faut quelquefois escompter ou l'apprentissage, ou l'inconstance, ou l'incapacité, ou la mauvaise foi, ou la cupidité : l'Etat est servi par des agents revêtus d'un caractère officiel, soumis à un contrôle public, chargés d'une responsabilité

morale, appartenant à une hiérarchie constituée, et ayant pour mobile, non l'argent, mais l'honneur. — Avec les compagnies, les travaux ne sauraient être exécutés que pièce à pièce : inconvénient grave, car il rompt tout équilibre, et retire précipitamment le sang de certaines parties de la société, pour le faire refluer ailleurs d'une manière violente : l'Etat est dans une sphère d'où il embrasse l'ensemble des intérêts ; ses prévisions peuvent avoir un caractère de généralité qui ne lui permet pas de sacrifier une localité à une autre, et de détourner trop brusquement le cours des relations commerciales. — Les compagnies ne cherchentetne peuvent chercher qu'à tirer parti du présent : l'Etat a pour mission de pourvoir aux intérêts de l'avenir. — En un mot, les compagnies ne stipulent que pour elles-mêmes : l'Etat stipule pour la société.

Les considérations dont les démocrates s'armaient contre le système des compagnies étaient bien plus décisives encore au point de vue politique. Quoi! on parlait sérieusement de livrer tout le domaine de l'industrie à de simples particuliers, spéculateurs ou gens de finance! et l'on ne voyait pas ce qu'arriveraient à oser contre l'intérêt public, des associations devenues .plus puissantes de jour en jour, par leurs richesses, par leur crédit, par leurs accointances, parla position de leurs membres, qu'on trouverait dans chaque poste important : et dans les bureaux du ministère, et dans le Conseil d'Etat, et dans les Chambres, et dans les tribunaux, et à la Cour, et dans la presse! On ne songeait pas au formidable réseau dont allait envelopper le pays cette tyrannie, multiple, mobile, insaisissable, ayant pied partout : véritable État dans l'Etat! En Belgique, l'exécution des chemins de fer par le gouvernement avait été considérée comme -le meilleur moyen de consolider la révolution de septembre' et de défendre la nationalité belge, contre la maison d'Orange ; et l'on avait eu raison. C'était donc une féodalité nouvelle qu'on prétendait organiser! Qu'on y prit garde! car, cttte fois, le joug ne se-

Arago Dominique- François

26 Février 178G — 2 Octobre 1853

(Acier reporté lypograpliiqueraent).

rait pas de fer, il serait d'or; et, pour le briser, une seconde nuit du 4 août ne suffirait pas. Mais, en cas de danger, ne pourrait-on exproprier les compagnies? Les exproprier! Oui, peut-être, mais au prix d'un bouleversement effroyable. Et, si les compagnies se trouvaient composées d'hommes anti-nationaux, quelle carrière ouverte à la trahison dans une circonstance critique? Les chemins de fer aux mains de ceux que la révolution de 89 abattit eussent probablement rendu cette révolution impossible.

Voilà par quels arguments le parti démocratique défendait ici la cause de l'Etat. Malheureusement, s'il jugeait nécessaire la consécration du principe, il ne pouvait pas, avec la même ardeur, en désirer l'application immédiate. Rempli, à l'égard de l'administration existante, d'une défiance légitime; la sachant pressée de mille exigences parasites et moins puissante pour le bien que pour le mal, il tremblait de lui confier des moyens d'action aussi étendus, aussi redoutables. Il se rappelait avec effroi le sort des millions engloutis dans la construction des canaux. Il se rappelait à quelles critiques fondées avaient donné lieu la concession du chemin de fer de Paris à Saint-Germain, et celles des deux chemins parallèles de Paris à Versailles. Dans une telle situation, ne valait-il pas mieux retarder l'exécution des grandes lignes? Ainsi pensa M. François Arago, et il n'hésita pas à conclure à l'ajournement dans son rapport sur les chemins de fer, travail lumineux, d'une élégance rare, et aussi savant qu'on devait l'attendre de son illustre auteur.

« L'expérience a montré, disait M. France çois Arago, qu'un cheval de force moyenne, « marchant au pas pendant neuf ou dix « heures sur vingt-quatre, et de manière à « se reirouver chaque jour dans les mêmes « conditions de force, ne peut pas porter « sur son dos au delà de cent kilogrammes. « Ce même cheval, sans se fatiguer da- « vantage, si on l'attèle à une voiture, por- « tera, ou plutôt traînera à une égale disu tance :

» Sur une bonne route ordinaire empierrée 1.000 k.

a Sur un cheraii; de fer 10.000

« Sur un canal 60.000

« L'auteur inconnu de la substitution du

< roulage ou transport en voiture, au transport à dos de cheval, fut donc, vous le

< voyez, Messieurs, un bienfaiteur de l'hu-

< manité; il réduisit, par son invention, le prix des transports au dixième de leur valeur primitive.

« Une amélioration tout aussi importante est résultée, quant aux transports en voiture, du remplacement des empierrements et des pavés des routes ordinaires par des bandes de fer bien dressées sur lesquelles tournent les roues. En atténuant les résistances, ces bandes ont, en quelque sorte, décuplé la force du cheval, celle du moins qui donne un résultat utile. Le long d'un chemin à bandes métalliques, le poids dont on charge un wagon est centuple de celui que le cheval qui le traîne pourrait porter sur son dos.

« Ce sont là, Messieurs, de bien admirables résultats ; mais n'oublions pas que les canaux en offrent de plus admirables encore, rappelons-nous que, sur une nappe d'eau stagnante, une bête de somme traîne un poids dix fois fois plus fort que sur un chemin de fer. Ne perdons pas, au reste, de vue que le transport à dos de cheval, s'il est peu économique, s'effectue en revanche, presque partout le long de sentiers à peine frayés, sur des pentes rapides; tandis qu'une route ordinaire exige de certaines conditions de tracé; tandis qu'elle représente même en simple empierrement 70,000 fr. de première mise par lieue, et plus de 2,000 fr. d'entretien annuel ; tandis que ces mêmes dépenses, pour un canal, se montent respectivement à 500,000 fr. et 5,000 fr.; tandis qu'enfin, sur certaines lignes, l'exécution d'une lieue de chemin de fer a coûté jusqu'à 3 millions.

« Les chemins de fer, considérés comme « moyen d'atténuer les résistances de toute

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« nature que. Je roulage doit surmonter sur « les roules ordinaires, seraient aujourd'hui, « relativement aux canaux, dans un état « d'infériorité évidente, si on avait dû toujours y opérer la traction avec des che- « vaux. L'emploi des premières machines « locomotives à vapeur avait laissé les choses « dans le même état. Mais tout-à-coup, en « 1829, surgirent, en quelque sorte, sur le « chemid de Liverpool à Manchester, des « locomotives toutes nouvelles. Jusque-là « on n'avait espéré progresser qu'avec des « roues dentées et des crémaillères, ou bien « à l'aide de systèmes articulés dont on don « nerait une idée assez exacte en les com- « parant aux jambes inclinées d'un homme « qui tire en reculant.

« Les locomotives perfectionnées étaient « débarrassées de cet attirail incommode, « fragile, dispendieux. L'ingénieur Stephen-

< son ne s'était pas servi non plus des en- « grenages artificiels de ses devanciers. « L'engrenage naturel résultant de la péné- « tralion fortuite et sans cesse renouvelée

< des aspérités imperceptibles des jantes de ( la roue dans les cavités du métal du rail << et réciproquement, suffisait à tout. Celte w grande simplification permit d'arriver à « des vitesses inespérées, à des vitesses trois,

< quatre fois supérieures à celles du cheval « le plus rapide. De cette époque date une « ère nouvelle pour les chemin? de fer. D'ace bord ils n'étaient destinés qu'au transport « des marchandises. Chaque jour, chaque « nouvelle expérience nous rapproche du « moment peu éloigné peut-être où ils ne « seront plus parcourus que par les voya- « geurs. Jadis, les rails étaient tout. Mainte- « nant ils n'occupent dans le sy>tème qu'une « place secondaire. Dès aujourd'hui les chère mins de fer ne devraient s'appeler que des « chemins à locomotives ou des chemins à « vapeur.

« Quand on a lu dans les gazelles, dans « celles surtout de l'Angleterre et de l'Amé- « rique, le tableau des étonnantes vitesses « que les locomotives à vapeur ont déjà réa- « lisées, on est vraiment excusable de croire

« qu'il ne faut plus compter sur des amélio- « rations importantes, que l'art est presque « arrivé à sa perfection.

« Celte opinion, quelque naturelle qu'elle « puisse paraître, n'en est pas moins une « erreur. L'art des chemins de fer est encore « dans l'enfance. »

De ces prémices M. Arago concluait qu'il fallait bien se garder d'entreprendre siinultanémentla construction de plusieurs grandes lignes, comme le gouvernement l'avait proposé. Il demandait, lui, que pour profiter des découvertes successives de la science, on n'établît que l'un après l'autre les chemins de fer projetés. Malheureusement, l'illustre rapporteur ne s'en tenait pas là ; et c'était au nom du système des compagnies existantes qu'il se prononçait contre le projet de loi. N'osant pas heurler trop violemment de fiont les compagnies, dont il redoutait la puissance, M. Martin (du Nord) leur avait fait, dans son exposé des motifs, la téméraire concession des lignes secondaires, des embranchements : M. Arago prouva que ce partage à l'amiable était absurde; que, si Ion avait la folie de s'y arrêter, l'État ne pourrait abaisser les tarifs sur une ligne, sans nuire à l'afflcence des transports sur toute autre ligne dont les tarifs n'auraient pas été en même temps abaissés; que le gouvernement se trouverait ainsi dans l'alternative, ou de ne pas toucher à ses droits de péage, ou de ruiner certaines compagnies qui ne seraient pas en mesure de modifier les leurs. Tout cela était évident; mais la seule conséquence à en tirer, c'est que l'Etat aurait dû réclamer l'exécution de toutes les lignes. Telle ne fut pas la conclusion de M. Arago. Convaincu que les ministres étaient incapables de justifier la hardiesse de leurs prétentions; que l'exécution par l'Etat présentait des inconvénients et des dangers, rendus plus sensibles par la mauvaise organisation du pouvoir en France; convaincu, en outre, que pour une aussi colossale entreprise les ressources du budget étaient insuffisantes, il prononçait, à la fin de son rapport, ces mots dont l'influence

fut décisive : « La commission a pensé qu'il « fallait se hâter de recourir aux compagnies, « et elle se voit forcée de vous proposer lé « rejet du projet de loi. »

Les hommes qui, dans le parti démocratique, voulait en thèse générale, le système de l'exécution par l'Etat, regrettèrent que M. Arago, en repoussant l'application immédiate, n'eût pas du moins réservé le principe : regret d'autant plus naturel, que, dans la balance des délibérations publiques, l'opinion du célèbre savant était d'un poids immense. Et il y parut bien dans les débats qui suivirent. Etourdi du coup qu'une main si puissante venait de frapper sur lui, le ministère perdit contenance. M. Martin (du Nord) défendit son projet avec une mollesse

qui en trahissait l'abandon; et les compagnies, au contraire, eurent dans MM. Berryer, Duvergier de Ilauranne, des avocats pleine de fougue et parfaitement décidés. Seul, dans celte lutte solennelle, M. Jaubert soutint énergiquement la bonne cause. Mais la dictature des banquiers était là, menaçante, intraitable : le principe de l'exécution par l'Etat fut vaincu et abandonné.

Ainsi éclataient les premières usurpations de cette oligarchie linancière à la domination de laquelle devait tôt ou tard céder le règne de la classe moyenne en France. Or, la bourgeoisie applaudissait en masse, tant était grande son imprévoyance et profond son aveuglement.

Procès Hubert. — Couronnement de la reine d'Angleterre; le maréchal Soull à Londres. — Condamnation du lieutenant Laity. — Louis Bonaparte forcé de quitter la Suisse. — Naissance du comte de Paris. — Evacua 'ion d'Ancône. — La Coalition se ranime. — Fermentation générale des esprits. — Réveil du fanatisme religieux ; troubles à Reims ; mort du comte de 3W ontlosier. — Procès de M. Giequet contiele Messager. — Ouverture de la sessi q de 1839. - Dernier combat de la Coalition contre le ministère. — Attaques du parti légitimiste. — M. de Genoude-; son portrait. — Traite des 24 articles imposé à la Belgique; abandon du Limbourg et du Luxembourg. — Chute du Cabinet du 15 avril ; jugement sur le ministère Mole.

Dans les derniers jours de Tannée qui précéda celle dont nous retraçons le souvenir, le 8 décembre 1837, vers dix heures du soir, un préposé de douanes, nommé Pauchet, se trouvait de service sur le quai de Boulogne, .lorsqu'un paquebot arrivant de Londres jeta à terre ses passagers. La pluie

tombait à Ilots. Un homme venant de la jetée passe en courant devant Pauchet et laisse tomber un portefeuille que celui-ci ramasse aussitôt. L'inconnu est en vain rappelé : il avait disparu. Le portefeuille ne fut pas réclamé : on finit par l'ouvrir, et Ton y trouva une lettre signée Stiégler el qui sem-

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blait indiquer un complot formé contre le gouvernement. Le portefeuille devint alors l'objet d'un examen attentif : il contenait, entre autres choses, une feuille couverte de caractères allemands, un carnet sur lequel apparaissait une longue suite de nombres qui n'étaient l'expression d'aucun calcul, et enfin une lettre portant ces mots : « Tout le « matériel est concentré dans Paris. Le « plan qu'on exige, je l'apporte. » Deux heures après, on arrêtait dans un hôtel garni le propriétaire du portefeuille, dont le nom supposé était Stiégler, et le nom véritable Louis Hubert. Il fut conduit dans la maison d'arrêt de Boulogne, et, plus tard, au moment où il allait partir pour Paris , les gendarmes, en le fouillant, trouvèrent dans la coiffe de son chapeau le plan colorié d'une machine. L'instruction, activement poursuivie, fit supposer aux magistrats que cette machine était l'instrument d'un attentat projeté contre la personne du roi, et qu'elle avait pour auteur un mécanicien suisse nommé Steuble. La police se livra, sans plus de retard, à des recherches inquiètes, et beaucoup d'arrestations furent opérées.

Telles étaient les principales données de l'acte d'accusation qui, dans le mois de mai 1838, amenait devant la Cour d'assises delà Seine, M"e Laure Grouvelle, MM. Louis Hubert, Jacob Steuble, Jules Arnoud, Martin Leproux, Vincent Giraud, de Vauquelin, Léon Didier, Vallantin et Annat; assistés par MM. Emmanuel Arago, Jules Favre, Billiard, ancien préfet, Hemersdinger, Teste, Leblond, Ferdinand Barrot, Colmet d'Aage fils et Charles Ledru.

Ce procès occupa plusieurs audiences et donna lieu aux scènes les plus orageuses. L'attitude des accusés était énergique et fière, leur mise en général recherchée. Les desseins criminels qu'on leur imputait, ils n'hésitaient pas à les nier; et ils le tirent, les uns avec présence d'esprit, les autres avec emportement. Mais sur le banc où ils étaient assis se trouvait Vallantin, un malheureux qui avait indignement surpris leur confiance et s'était fait leur dénonciateur. Ce fut sur

les affirmations de cet homme, flétri par une condamnation pour faux et auquel avait été arbitrairement épargné l'opprobe de Yexposilion, que l'accusation s'appuya. On put remarquer aussi et on remarqua que la plupart des témoins à charge étaient des individus mal famés, compromis par des actes honteux. Les débats furent vifs et de nature à passionner le public. Louis Hubert y déploya des convictions réfléchies et ardentes. Steuble, qui ne parlait et ne comprenait que la langue allemande, fit preuve, devant le tribunal, d'une force de tête qu'il n'avait pas montrée dans l'instruction. Quant à Mlle Laure Grouvelle, eile unissait à une exaltation politique extraordinaire un dévouement sans bornes; sa tête était d'une républicaine audacieuse et son âme d'une sœur de charité ; elle avait entouré d'ornements funéraires la tombe d'Alibaud, et, dans le choléra, elle s'était attachée à un hôpital, soignant les malades, consolant leur agonie, vivant au milieu de la contagion de la mort : sous le poids d'une accusation capitale, elle resta calme et mit à confesser sa foi une assurance exempte d'affectation.

Dans la dernière audience, les plaidoiries étant terminées, et le président ayant demandé à mademoiselle Laure Grouvelle, si elle n'avait rien à ajouter à sa défense, elle se leva et dit : « Si je prends la parole, Mes» « sieurs les jurés, c'est pour donner un « témoignage public de gratitude à celui « qui est venu avec tant de courage — elle « désignait Hubert — apprendre quelle a « été ma vie, quelles sont mes pensées les « plus intimes. Mon cœur est pour lui plein « d'admiration et d'affection. Souvenez vous " qu'enveloppée dans un réseau fatal, je lui « devrai, ainsi qu'à votre consciencieuse « déclaration, la liberté... plus que. la « liberté... la vie de ma mère! » Un moment interrompue par son émotion, elle reprit en désignant M. Billiard : « Un souvenir au « respectable ami qui ne m'a pas quittée « depuis le jour démon arrestation et que « vous voyez assis près de moi dans cette « dernière épreuve. » Puis, se tournant du

Un homme venant de la jetée... laisse tomber un portefeuille. (Page 955, col. 2.)

côté de Vallantin, qui, pâle, les yeux baissés , paraissait alterré sous le remords : « Que j'apporte aussi quelque consolation à « une conscience qui, je le crois pour Thonce neur de l'humanité, n'est pas tranquille et « a besoin d'être consolée. Vallantin! II u- « bert, de Vauquelin et moi, nous vous « pardonnons vos inventions infâmes. Si « jamais vous êtes malheureux , malade , « abandonné de tous, souvenez-vous que je « suis au monde. » La sensation produite par ces paroles durait encore quand lecture fut donnée de la déclaration du jury. Les accusés s'étaient retirés, suivant l'usage : on ramena Leproux, de Vauquelin et Vallantin pour leur apprendre le verdict qui les rendait à la liberté. C'était leur apprendre en même temps que Laure Grouvelle venait d'être jugée coupable ; une douleur pro-

fonde se peignit sur le visage de MM. Leproux et de Vauquelin, et ils sortirent consternés: Les autres accusés ayant été introduits, Hubeit écouta avec beaucoup de sérénité la lecture du verdict qui le déclarait coupable de complot concerté et arrêté dans le but de changer ou de détruire la forme du gouvernement; mais, quand il entendit le nom de Mlle Grouvelle, un cri terrible s'échappa de sa poitrine, et une arme qu'il tenait cachée brilla dans sa main. Pour l'empêcher de se donner la mort, les gendarmes se précipitent aussitôt sur lui. Une lutte s'engage; le cri aux armes retentit. Tout le monde se lève précipitamment. Les bancs, les tables, les rampes, sont escaladés au sein d'une confusion inexprimable, redoublée par les lamentations des femmes. Steuble tombe évanoui aux bras des gendarmes.

LOUIS BLANC

Jamais les annales des cours d'assises n'offrirent pareil spectacle. Furieux, hors de lui, Hubert se répandait en imprécations, et du milieu des gardes entre les mains d"Squels il se débattait : « Celte femme, s'écria- (c t-il avec une violence inouie , elle est « innocente! Misérables! Vous avez con- « damné la vertu même ! Un jury français ! « Oh, l'infamie ! » On l'entraîna enfin ; et ce ne fut pas sans peine qu'on put achever la lecture de la déclaration du jury, par laquelle étaient reconnus coupables de complot dirigé contre l'existence, non du roi, mais du gouvernement, Mlle Grouvelle, Steub'e, Annkt et Vincent Giraud. Ce dernier fut condamné à trois ans de prison, les autres à cinq. Hubert, déclaré coupable « de complot suivi « d'actes pour en préparer l'exécution », était frappé de la peine de la déportation.

Quant aux moyens mis en œuvre pour obtenir de Yallantin des révélations et des aveux, est-il vrai qu'une somme de huit à dix mille francs lui fut promise? C'est ce qu'il a affirmé dans une lettre écrite de sa main, et qui est là sous nos yeux.

Quoi qu'il en soit, au moment où nous écrivons, Hubert se meurt ; Steuble est mort, s'étant coupé la gorge avec un rasoir dans son cachot; Mlle Grouvelle est folle; Vincent Giraud se trouve libre, mais il est sorti de prison avec des cheveux blancs.

Un mois environ après les débats du procès Hubert, qui montraient d'une manière si terrible de quelles haines la monarchie en France était entourée, le couronnement de la reine Victoria vint ouvrir carrière aux démonstrations du loyalisme anglais.

Le Cabinet des Tuileries avait cru devoir choisir pour ambassadeur extraordinaire à Londres le maréchal Soult : choix convenable, s'il faut en juger par l'événement.

Et toutefois, l'arrivée du maréchal en Angleterre fut d'abord accueillie par des attaques non-seulement inhospitalières mais injustes. Le Quaterly-Review avait donné le signal : les journaux de l'aristocratie britannique n'eurent pas honte de répéter ce cri d'une rancune sans élévation et d'une im-

mortelle jalousie. On contestait au vieux soldat la victoire de Toulouse, sa gloire incontestable; on racontait, avec un orgueil grossier, qu'à Waterloo, le repas préparé pour lui avait été mangé par le duc de Wellington. Mais la réaction vint, prompte, éclatante, mêlée d'enthousiasme : elle avait commencé par une lettre d'une modestie pleine de grandeur, dans laquelle le colonel Napier rappelait les esprits au respect de la France impériale et de l'équité.

Le 28 juin 1838, dans la matinée, la solennité du couronnement fut annoncé à Londres par une salve de vingt et un coups de canon. D'épais nuages menaçaient la fête, et cependant une foule inombrable inondait déjà Whitehàll, Parliament-Street, Abingdon- Street, et toutes les rues voisines de l'abbaye de Westminster. Sur une ligne que l'œil se serait fatigué à parcourir, ce n'étaient qu'échafaudages chargés d'hommes et de femmes, que gradins mouvants, que galeries animées -r et, partout, des drapeaux, des tentures somptueuses, des couronnes, des banderoles, des guirlandes de fleurs, des sièges de velours, des étoiles, des préparatifs d'illumination, de gigantesques V.R. L'aristocratie de l'Europe était à Londres dans la personne de ses plus célèbres représentants : le prince de Ligne, le comte de Strogonoff, les marquis de ISignolle et de Mirallorès, le baron Van derCapellan. Il n'y avaitpas jusqu'au prince de Schwarlzemberg qui ne fût accouiu en Angleterre, au risque d'y réveiller le scandale, à peine assoupi, des aventures dont on lavait fait le héros. A dix heures du matin, au bruit des cloches de Sainte-Marguerite, alternant avec celles de l'abbaye de Westminster, il se lit dans une des plus grandes villes du monde un mouvement de foule prodigieux, indescriptible. Ce n'était pas cette multitude de Paris, si impressionnable, si communicative, si chargée de fluide électrique, spirituelle eu sou enthousiasme , frondeuse jusque dans ses entraînements, et qui, jetée sur la place publique, n'est qu'un homme passionné ayant de l'esprit ; les Anglais que le passage de leur reine attirait par

myriades, formaient une masse compacte et serrée, mais dans laquelle chaque individu conservait sa physionomie, sa personnalité. Pas d'échanges intellectuels, pas de fusion entre les âmes. L'enthousiasme de tous ces hommes s'entassant l'un sur l'autre sans se confondre avait quelque chose de puissant mais de glacé ; une gravité morne perçait dans les transports de leur joie ; un commun respect pour la tradition monarchique formait leur unique lien, et leur émotion venait de la tête, non du cœur ; Jà où des Français seraient allés voir passer une femme, les Anglais couraient voir passer un symbole.

Un indéfinissable bourdonnement salua l'apparition et le défilé des équipages. Ils étaient tous magnifiques, un seul excepté : celui de l'ambassadeur des Etats-Unis, peuple libre. Mais à l'aspect d'une certaine voiture aux rebords d'argent, d'un fond bleu, ayant la forme d'une gondole, etmonirant, ciselées avec art, des couronnes ducales qui surmontaient des lanternes, une explosion de hourrahs frénétiques ébranla tout-à-coup les airs. Cette voiture, la plus brillante de celles dont l'insolence des grands seigneurs du cortège pouvait se vanter, renfermait un soldat de fortune, le maréchal Soult. Qu'applaudissait-on dans lui ? Etait-ce l'alliance du gouvernement des Tuileries, ou l'envoyé d'un roi qui devait être cher aux Anglais, ou le souvenir d'un grand homme abattu? Napoléon, en succombant à Waterloo, avait dégagé de toute crainte l'admiration de l'Angleterre, et il lui avait imposé le devoir d'être juste, en mourant à Sainte-Hélène.

L'accueil fait au maréchal Soult constitua la partie sérieuse du couronnement de Victoria, le reste de la cérémonie n'ayant été marquée que par un étalage de luxe insultant et des pratiques qui sans doute occuperont une large place dans les fastes de l'imbécillité humaine. Vers le milieu du jour, la reine mit pied à terre aux portes de l'abhaye de Westminster, où l'attendaient les témoins, désignés d'avance, de son couronnement :

juges pliant sous le poids de leurs énormes penuques. roi s d'armes couverts d'une, longue chemise de drap d'or, lords temporels et spirituel*, pairs et pairesses, membres des communes, et O'Connelt en habit de cour! La reine s'était retirée pour changer de costume. Elle parut bientôt vêiue d'une robe de velours écarlate fourrée d'hermine, et le front entouré d'un cercle d'or. En même temps s'avançaient vers l'autel, placé à quelques pas du trône, les grands constables dTr'ande, d'Ecosse, d'Angleterre, et le vicomte de Melbourne, armé de pied en cap. « Messieurs. « dit l'archevêque de Cantorbéry, je vous « présente Victoria, reine incontestée de ce « royaume. Vous tous qui êtes venus ici pour « lui offrir votre hommage, voulez-vous le « faire? » A cette formule, répétée quatre fois dans quitre directions différentes, les assistants répondirent: Vive la reine! Dieu garde la reine ! Cela fait, et, sur la demande du prélat, la reine donna gracieusement à l'autel une nappe d'or, puis un lingot d'or; car les princes ne sont acceptés par les prêtres qu'à la condition de se conformera cette maxime : « Ne te présente pas les mains vi- « des dans la maison du Seigneur! «Vinrent la prière, un sermon prêché par l'évêque de Londres, et enfin le serment, dont le formulaire contient cette interrogation significative : « Conserverez-vous aux évèques et « au clergé d'Angleterre et aux églises ici « confiées à leurs soins les droits et privilè- « ges qui leur appartiennent ou leur appar- « tiendraient? » Des droits du pauvre, pas un mot Le serment prêté, quatre chevaliers de la Jarretière étendirent sur la reine un drap d'or, et l'archevêque de Cantorbérv, après lui avoir oint la t<He et les mains, lui adressa gravement quelques paroles mystiques. Ce fut alors que la reine déposa sur l'autel une paire d'éperons, et reçut en échange, des mains de l'archevêque, un beau snbie que lord Melbourne portait en entrant et qu'il dut racheter au prix de cent schellings. Ensuite... Mus à quoi bon poursuivre le récit de ces bouffonneries monarchiques'1' El pourtant, voilà par quels moyens

LOUIS BLANC

on entretient dans l'esprit des peuples le respect des races privilégiées et l'adoration impie des couronnes! Pendant le cérémonial de l'hommage, le comte de Surrey, en sa qualité de trésorier de la reine, avait jeté dans la nef des médailles frappées à l'occasion du couronnement, et aussitôt, seprécipilantpour les ramasser, les plus illustres personnages s'en disputèrent la possession, au sein dune espèce de pugilat, honteuse et systématique émulation de flatterie.

Ce jour-là, M. Green donna au peuple le spectacle d'une ascension en ballon. Le soir, les théâtres de Covent-garden et de Drury- Lane ouvrirent libéralement leurs portes à la curiosité populaire. Hyde-Park était comme un immense village de toile : on fut admis à y applaudir des charlatans et à s'enivrer autour de la statue d'Achille, dédiée au duc de Wellington. La nuit, Londres se montra splendidement illuminé. Et le lendemain, à la lueur du gaz allumé devant les boutiques de Gm, on voyait comme à l'ordinaire rôder pieds nus et couverts d'effroyables haillons, des fantômes au visage livide, au regard éteint, damnés de ce monde dont, seule, l'opulente Angleterre a le privilège do perpé tuer la race ; le lendemain, dans les districts où la pauvreté se trouve refoulée, parquée hideusement et mise hors la loi, dans les immondes ruelles à l'entrée desquelles la police elle-même s'arrête d'épouvante et d'horreur, dans les quartiers de W/tite-C/tapel, de Saint-Gilles, de SJioredieth, de Saiut-Olave, il y avait, comme à l'ordinaire, des familles qui, enterrées vivantes sous des tas de bois pourri, croupissant sur le fumier, tremblaient la fièvie ou attendaient avec un désespoir hébété ce genre de mort qu'apporte la faim.

Dans les salons diplomatiques, cependant, on s'entretenait beaucoup de la robe de sa majesté, de ses colliers, de sa couronne neuve, évaluée deux millions huit cent mille francs, des illuminations féeriques du palais de M. de Strogonoff, de l'habit du prince Esterhazy, surtout, habit phénoménal, dont chaque bouton était un diamant et chaque

couture un filet de perles fines. On parlait aussi de ce qu'avaient coûté les débauches nocturnes d'un jeune lord, lequel, après avoir pris part aux divertissements populaires, s'était fait ramasser ivre dans une voiture qui avait écrasé un passant.

Pour ce qui est de la presse anglaise, si l'on en excepte les feuilles du dimanche, spécialement destinées au peuple, son loyalisme éclata par des extravagances dont n'approchèrent jamais les superstitions du fétichisme. Pour que la postérité ne perdît rien de la journée mémorable qui avait vu mettre une couronne sur la tête d'un enfant, les journaux anglais se publièrent en volumes. Le Sun fut imprimé en lettres d'or, et il contenait un médaillon colossal de la jeune reine.

De leur côté, les journaux de la Cour, à Paris, insistèrent sur des pompes qu'ils jugeaient probablement de nature à éblouir les esprits. Avec une admiration servile et une affectation de stupeur, ils racontèrent combien de yeomen marchaient autour de la voiture de cérémonie, et quelle fut, en détail, l'entrée du cortège dans l'abbaye de Westminster, et combien de dames traînait après elle, portant la queue de sa robe, sa majesté Victoria, et quels titres paraient les divers personnages à qui était échu l'honneur inappréciable de porter les éperons, ou l'épée de merci ou le calice, ou la patène ; comme s'il suffisait de tout cela pour ranimer dans un pays tel que le nôtre le culte des vieilles idoles !

Le gouvernement ne pouvait se faire, à cet égard, illusion sur son impuissance; mais il n'en mettait que plus d'emportement à s'asservir aux intérêts dynastiques. Pour avoir, dans un récit de l'insurrection de Strasbourg, relevé des erreurs historiques, repoussé des calomnies, rendu hommage' à la partie glorieuse de l'empire, parlé de Louis Bonaparte par affection, le lieutenant Laity fut traduit devant la cour des pairs. Que devenait alors le jury? Michel (de Bourges) défendit l'accusé d'un ton rude, fougueusement, mais bien en vain. Le hardi

Cette voiture... renfermait un soldat de fortune, le maréchal Soult. (Pag-e 959, col. 1.)

jeune homme paya sa brochure dix mille francs et cinq ans de prison. C'était peu : Louis Bonaparte avait quitté l'Amérique, il était revenu embrasser, pour la dernière fois, sa mère mourante, il habitait Arenenberg : Louis-Philippe s'émut d'un tel voisinage, et la Suisse se vit sommée de chasser de son sein le neveu de l'empereur, un proscrit. Alors se reproduisirent les fatales scènes de 1836. La Suisse, indignée, demanda si

elle formait un état indépendant, ou s'il était vrai qu'elle ne fût qu'une province française ! Le Grand-Conseil de Turgovie déclara que le prince Louis Bonaparte élait citoyen turgovien. Des cris de douleur et de désespoir s'élevèrent du fonds des vallées où Louis-Philippe, proscrit lui aussi, avait autrefois reçu l'hospitalité. Et quant à la Diète, partagée entre l'horreur d'une soumission déshonorante et la crainte d'attirer sur la

LOUIS BLANC

Suisse d'irréparables calamités, elle hésitait, elle ajournait.

Mais, pendant ce temps, on se préparait à l'accabler. On agita un corps de 20 à 25 mille hommes sur les frontières de France; deux bataillons français entrèrent à Gex; l'artillerie de Lyon reçut ordre de se tenir prête au départ-, le général Aymar publia un ordre du jour avec menaces.

D'un autre côté, pour amortir l'élan des populations qu'on touchait ainsi de la pointe del'épée, que d'insinuations habiles ! que de démarches sourdes et détournées, mais pressantes! De la Suisse, des cantons deVaud et de Genève surtout, étaient sorties un certain nombre de familles qui occupaient alors à Paris la position qui y avaient occupée au XVIIIe siècle Necker et son entourage; familles de banque pour la plupart et bien connues : les Delessert, les Odier, les Oppermann-Maudrot, lesKeutsch. Or, l'accueil que plusieurs de ces Gallo-Helvétiens recevaient aux Tuileries et les facilités qu'ils y trouvaient avaient naturellement noué entre eux et le gouvernement français mille liens de gratitude ou d'intérêt. Aussi, envoyèrentils, en 1838, à leurs amis ou parents de Suisse des écrits, missives ou nouvelles, concluant à une soumission prompte. L'avocat Maudrot, de Lausanne, combattit les idées de résistance dont le Nouvelliste vaudois s'était fait l'organe, dans une série de lettres qui furent répandues à profusion. Chaque jour, à toute heure, arrivaient de Paris des conseils, des avertissements, des prières, des confidences : M. Mole avait fait telle déclaration, M. Benjamin Delessert tenu

tel discours Mais quoi! Louis-Philippe

lui-même conseillait aux Suisses, en véritable ami, de céder lorsqu'il en était temps encore. Et à ces obsessions se joignaient celles du commerce lyonnais, d'origine genevoise. La Suisse pourtant avait fléchi déjà une fois et elle sentait que son indépendance était au prix de son courage.

A quel dénouement devaient aboutir de semblables complications? A un dénouement désastreux, peut-être, si, pour le prévenir,

Louis Bonaparte ne se fût décidé à quitter volontairement Arenenberg. Le 20 septembre, il partait pour Londres; le 24 août, la duchesse d'Orléans avait mis au jour un enfant du sexe masculin : ce furent deux grands sujets de joie pour laCour des Tuileries. Les dynasties se croient si aisément immortelles!

Au reste, la prospérité de la maison d'Orléans avait suivi depuis 1830 une progression croissante. Mais on n'en pouvait pas dire autant de la France; et, tandis qu'à la Cour on se réjouissait de la naissance du comte de Paris, la nalion était à la veille de voir s'accomplir un événement qui la devait remplir de tristesse.

On se rappelle quel avait été sur l'Europe l'effet de l'occupation d'Ancône, et avec quel enthousiasme l'Italie avait salué dans le drapeau tricolore une promesse d'affranchissement, un gage de liberté. Mais, soumis à une politique ennemie des peuples, les Français d'Ancône furent bientôt forcés de se faire les auxiliaires du despotisme pontifical, qu'ils s'étaient crus destinés à contenir. Les espérances des patriotes italiens s'éteignirent; la liberté disparut, même de leurs rêves; à leur enthousiasme succéda une morne stupeur. Toutefois, la présence de l'uniforme français à Ancône n'avait pas entièrement cessé d'être chère à l'Italie. Car enfin, c'était là pour l'Autriche, une gêne, un affront... Et puis des événements nouveaux ne pouvaient-ils pas, d'un instant à l'autre, déterminera Paris le triomphe d'une politique plus généreuse?

De son côté, et tout intérêt de parti mis à part, la France avait pour garder Ancône des motifs diplomatiques et militaires de la plus haute importance. La ville d'Ancône était la clef de l'occupation de la haute Italie; elle couvrait Naples vis-à-vis de Vienne; elle nous assurait en Dalmatie et en Illyrie une influence notable; en cas de guerre avec les Autrichiens, elle nous eût été bonne et comme pince de guerre et comme port; défendue autrefois par le général Monniera la tête de 2,000 hommes dont 1,800 blessés,

Victoria I«\ reine d'Angleterre 28 -Tu in 1838

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