‹ Histoire de dix ans: 1830-40, Volume 4Chapitre 14 sur 140 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Quelque ridicules que fussent ces prétentions, le mariage de Marie-Caroline les ranima et leur donna, aux yeux de certains royalistes, une autorité qu'elles n'avaient pas eue jusqu'alors. De sorte que le parti légitimiste en vint à se partager en trois catégories : les Carlistes, les Dauphinistes, les Henriquinquistes.

Dans cette situation, Marie-Caroline désirait ardemment trois choses : 1* qu'on lui confiât la tutelle de son fils; 2® qu'on lui accordât l'autorisation de se rendre à Prague auprès de ses enfants 5 3* qu'on modifiât le système d'éducation adopté pour le duc de Bordeaux, qui était élevé dans les principes de l'ancien régime. Or, dès le mois de mai, M. de Chateaubriand, pour obtenir ces trois choses, avait fait le voyage de Prague 5 mais son intervention avait été sans résultat, Charles X prétendait que, d'après la loi française, Marie-Caroline ne pouvait rester tutrice; il voyait de grandes difficultés à ce que la princesse se rendît à Prague avant qu'on eût réglé les conditions de son mariage, tant à l'égard du père de son mari qu'à l'égard du roi de Naples, son frère, et il exigeait qu'elle ne vînt embrasser ses enfants qu'après avoir séjourné quelque temps en Sicile avec le comte Luchesi Palli-, enfin, il paraissait décidé à ne rien changer à l'éducation du duc de Bordeaux et à subir jusqu'au bout l'influence de MM. de Blacas, de Damas et dé Latil.

Dé fait, Marie-Caroline ne fut pas plutôt en Sicile, qu'elle s'y vit retenue en quelque sorte comme prisonnière. Pour aller à Naples auprès du roi son frère, il lui fallut pour ainsi dire entrer en négociation -, et, si .l'interdiction fut enfin levée, ce fut grâce au zèle infatigable de M. de Choulot. De Naples, la princesse, devenue M"* Luchesi

Palli, partit pour Rome, où ie pape lui fit l'accueil le plus empressé; puis elle gagna Florence. Là, elle retrouva quelques personnes d'un dévoûment éprouvé : M. et M"** de Podenas, M. d'Hau^sez, M"* de Fauveau. Son parti était pris : elle voulait, quoiqu'il advînt, se rapprocher de la frontière autrichienne, entraînée qu'elle était vers ses enfants par un désir qui ne calculait pas les obstacles. Car les esprits à Prague étaient fortement aigris contre elle. On lui reprochait son expédition en Vendée hautement désapprouvée par M. de Blacas et tentée sans ^assentiment de l'Autriche; on lui reprochait sa folle confiance, sa précipitation, son orgueilleuse ardeur à devenir l'unique centre du parti royaliste, et, par-dessus tout, les égarements qui l'avaient perdue. Voilà ce qui perçait dans les discours -, mais dans les replis de la pensée se cachaient des motifs de mécontentement plus décisifs peut-être ; la duchesse de Berri, en courant la carrière des périls, avait trop effacé derrière son audace les autres membres de la famille : c'était son crime.

Au reste, on aurait pu avec raison l'accuser d'avoir manqué à Blaye de courage et d'énergie. Si, comme elle en avait le droit, elle eût opposé aux exigences de ses gardiens une force d'inertie invincible, nul doute que ses ennemis n'eussent été plongés dans le plus honteux embarras. Mais, encore une\fois, ce qui la rendait coupable aux yeux des courtisans du roi déchu, c'était la gloire rêvée bien plus que les fautes commises. M. de la Ferronays était parti de Naples pour Prague, espérant adoucir l'àme du vieux roi. Mais Marie-Caroline n'était pas condaninée seulement par les jalousies dont nous venons de dire le secret, elle était condamnée aussi par la politique caute

OHAPITRE I.

leuse de l'Autriche, dont elle avait bravé l'ascendant, et qui cherchait à faire du duc de Bordeaux ce qu'elle avait Tait du duc de Reichstadt, mort depuis quelques mois : c'est-à-dire une menace perpétuellement suspendue sur la tête du gouvernement français.

Aussi, Marie-Caroline attendait-elle en vain des passeports pour l'Allemagne. En môme temps ses amis étaient traqués par la police autrichienne, presque comme les chouans l'avaient été dans la Vendée par la police de Louis-Philippe. Le 29 septembre marquant Tépoque de la majorité ^ du duc de Bordeaux, plusieurs jeunes royalistes étaient partis de Paris pour Prague afin de saluer leur nouveau roi : quelques-uns parvinrent à franchir la frontière^ les autres furent arrêtés par les autorités autrichiennes, faute d'une autorisation signée Blacas.

Marie-Caroline comptait les jours, les heures, avec une douloureuse impatience. Enfin, M. de Montbel arriva : il apportait à la princesse la permission de pousser plus avant, mais à condition qu'elle montrerait son contrat de mariage. Marie-Caroline envoya M. de Montbel à Rome, où le contrat était déposé, et, sans plus attendre, elle entra par Ferrare sur le territoire autrichien. M. de Chateaubriand y était accouru : elle le pria de se rendre à Prague pour obtenir la révocation des défenses qu'on faisait peser sur elle, et, aussi, pour décider Charles X à consentir à une déclaration de majorité. La princesse continuait à avancer^ mais, arrêtée à Padoue, elle n'obtint qu'à grand'peine la faveur d'aller attendre à Venise, oi

* Le duc de Bordeaux touchait à sa 13* année; il allait donc être ma* jeuT pour les légitimistes, les rois de France ayant élé déclarés nu^eurs k ISans.

s'étaient réunis MM. de Charette, Barbançois et quelques autres Vendéens^ le résultat de la mission que M. de Chateaubriand avait acceptée.

Ce fut le 25 septembre que l'illustre écrivain arriva au terme de son voyage. M"* de Beauffremont l'avait précédé de quelques heures. Charles X habitait, en ce moment, le château de Butschierad, situé à peu de distance de Prague. Mais la Dauphine, la sœur du duc de Bordeaux et M"* de Gontaut avaient quitté Butschierad pour se rendre au Radschinn. Car il était décidé que, pour empêcher la duchesse de Berri de venir jusqu'à Prague, la famille royale irait au-devant d'elle jusqu'à Léoben. M. de Chateaubriand eut, à ce sujet, une entrevue,avec la Dauphine, et il lui exprima tout son étonnement du parti auquel on s'était arrêté : « Quoi! on irait au-devant de Marie-Caroline pour lui conduire ses enfants, les lui faire embrasser rapidement dans une auberge, et ensuite les séparer d'elle à jamais ! » La Dauphine répondit avec émotion que, si telle était la volonté du roi et qu'il y persistât, il faudrait bien obéir. M. de Chateaubriand passa chez M"* de Gontaut. Elle faisait les apprêts du voyage et se lamentait : « On nous enlève, on nous mène je ne « sais vers quel but. Sauvez-nous! » La sœur du duc de Bordeaux était souffrante et gardait le lit. Introduit dans la chambre de la jeune malade, M. de Chateaubriand ne la vit point, les fenêtres étant fermées, mais elle lui tendit dans Tombre sa main, qui était brûlante, en le priant aussi de les sauver tous.

Le soir même, M. de Chateaubriand se rendit à Butschierad. 11 trouva dans le salon, près d'une table de jeu préparée, le duc de Blacas et M. O'Egherthy. a Le roi, lui

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