‹ Histoire de dix ans: 1830-40, Volume 4Chapitre 5 sur 140 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Intrigues de Cour. — Le ministère du 1 1 octobre sourdement miné. — On excite l'ambition de M. Tbiers. — Mot de M. de Talleyrand sur M; Thiers. — Madame de Dino et Madame de Lieven. — M. Thiers insensiblement détaché de ses collègues. — Le Cabinet divisé au moyen de M. Humann. — Honteuses menées. — Véritable motif de la proposition relative à la réduction de la dette publique. ~ M. Thiers s'irrite contre M. Guizot. — Moyens employés pour les séparer à jamais Pun de Tautre. — Propos blessants tenus par les amis de M. de Broglie. — M. Thiers, mis au défi, se décide à rompre ouvertement avec ses collègues et forme un nouveau Cabinet. — Gravité de cette résolution. — Le ministère du 11 octobre dissous, le gouvernement personnel est fondé. — Conclusion.

DOCUMENTS HISTORIQUES . hll

Consultation sur la santé de la duchesse de Berri. — Rapport sur la salubrité de la citadelle de Blaye. — Rapport snr la santé de la duchesse de Berri. — Procès verbal' de l'accouchement de la duchesse de Berri. — Traité d'Unkiar-Skélessi. — Traité concernant le droit de visite. — Règlement du MutuelUsme. — Traité de la Quadruple-Alliance. — Arrêt de mise en acbusatfon des accusés d'avril. — Liste dm pairs qui ont voté la miae enaeevation. — Liste dea défenseurs choisis par les aeenaéi d^avril. — Liste dte pair» qui- réponde^ à l'appel; Uste-des pairs qui ne vépondentpas. — Liste des accusés* — Lettos des d^tooMurs- aux «eeuséi d'avril. ArrMdtttô juillet 18S6.

€HÂP1TRE PREMIER.

La duchesse de Berri à Blaye. >- Séance du 5 janyier. — Soupçons. — Dueb. — Déclaration; du 22 février. — M. Bugeaud remplace M. Chousserie à Blaye.— M. Deneux dans la prison. — Persécutions ; espionnage. — Le roi et M. Ménière. — Voyage secret de M. de Choulot; il pénétre dans la prison. — Betour de M. de Cboulot à Paris ; son entrevue avec le roi. — Nuit du 9 mai. — Voyage de Marie- Caroline à Païenne. — Situation du parti légitimiste. — La Cour de Prague. — Politique de TAutridie. — Entrevue de Charles X et de Marie-GaroUne i Léoben.

La citadelle de Blaye s'élève sur la rive droite de la Gironde et domine une ville d'un aspect misérable et morne. Quelques rues formées par des casernes, une place d'armes, des magasins pour l'artillerie et le génie, voilà de quoi se compose l'intérieur de cette citadelle. Le sommet en est couronné par un vieux château que Roland construisit, dit une légende populaire, et où son corps fut déposé après la défaite de Roncevaux. Autour règne une terrasse qui n'a que dix ou douze pieds de large et qui est de niveau avec le mur de revêtement. Du haut de cette espèce de parapet, sablé dans la plus grande partie de son étendue et coupé de distance en distance par des embrar sures qu'on passe sur des planches, le regard mesure un

immense horison. A Touest , c'est le fleuve qui a dans cet endroit la majesté mélancolique de la mer ^ du nord à l'est et au sud, ce sont des coteaux couverts de vignes, de maisons de plaisance, de moulins, de fabriques. Le séjour de la citadelle est froid 5 les brises y sont dangereuses ; les phthisiques y meurent vite.

Ce fut là que le gouvernement Ût conduire la duchesse de Berri ^ et toutes les mesures furent prises pour l'y retenir long-temps prisonnière. La place fut armée comme si l'ennemi eût campé aux portes. Les canons, montés sur leurs affûts et braqués, étaient munis de tout le matériel que réclamait leur service. Les portes Dauphine et Royale, les seules qui existent, furent rendues inabordables ; et non loin de la citadelle, la corvette la Capricieme vint jeter l'ancre dans les eaux de la Gironde, et former avec deux péniches une ligne de défense du côté du fleuve. Partout des factionnaires vigilants, partout le bruit et l'appareil des armes. La garnison, composée de plus de neuf cents hommes, fut consignée, et le service se fit aussi sévèrement que dans une ville assiégée. Le matin, à six heures, un coup de canon tiré de la citadelle et répété par la corvette, commandait l'ouverture des portes -, puis les tambours battaient ia diane, et d'intervalle en intervalle divers roulements se faisaient entendre, annonçant les devoirs de la vie militaire. Le soir, à six heures, un autre coup de canon retentissait, et l'on fermait les portes jusqu'au lendemain. La maison où la princesse était détenue fiit ^tourée d'une double rangée de palissades hautes de dix ou douze pieds ^ on grilla les conduits des cheminées ; les- croisées des appartements furent garnies de forts barretax de fer, et la princesse ainsi que ses compagnons

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volontaires de captivité reçurent la défense, Fheure de la retraite une fois passée, devenir, à traversées barreaux, respirer l'air du soir.

Ainsi soumise à une contrainte que la vivacité de son esprit lui reliait plus dure encore, et précipitée dans une prison où elle n'avait même plus les amers plAisii^ de Fincertitude et les distractions de la lutte, Marie-Caroiîpe sentit que son courage était moindre que son malheur. Son isolement, le visage composé de ses gardiens, l'aspect de la guerre autour de sa demeure nouvelle, les clameurs du soldat tour à tour joyeuses et menaçantes, et dans le silence de la nuit le qui-vive inquiet des sentinelles, tout cela la remplissait de trouble : sa captivité bientôt l'accabla.

Pour en partager les rigueurs, M. de Mesnard et M*^' Stylite de Kersabiec s'étaient d'abord présentés; mais, réclamés presqa'ausstôt aiH*ès par les tribonaux de Montbri^ son et de Nantes, ils durent laisser à M. de Brîssaé et i M"*' d'Hautefort l'héritage de leur défoûment. Quoiqu'estimés par la princesse, M. de Brissae et M"' d'Hautefort avaient une trop faible part dans sa confiance pour qu^elle s'ouvrit à eux de ses résolutioi» les plus graves ^ ils n'eureftt point par conséquent à la guider par leurs conseils, mais ils contribuèrent à calmer son cœur.

Ses souffrances,, toutefois, ne furent pas sans adoucis'^ sèment, au moins dans] les premiers Jours. Le colonel Chousserite avait une âme généreuse : il sut tempérer par sa courtoisie ce que l'aeeomplfôsement de son devoir présentait de rigoureux. D'aiileur», on ignorait encore jusqu'à- qud point la mère du duc de Bordeaux s'était rendue coupaHç , et dte recevait dans sa prison les

BlSTOmB ]DE DIX AKS.

preuves les plus consolantes de fldélité. De Genève, M. de Chateaubriand lui écrivit :

« Madame,

<i Vous Dce trouverez bien téméraire de venir vous importuner dans un pareil moment pour vous supplier de m'accorder une grâce, dernière ambition de ma vie : je désirerais ardemment être choisi par vous au nombre de vos défenseurs. Je n'ai aucun titre personnel à la haute faveur que je sollicite auprès de vos grandeurs nouvelles ; mais j*ose la demander en mémoire d'un prince dont vous daignâtes me nommer l'historien : je l'espère encore comme le prix du sang de ma famille. Mon frère eut la gloire de mourir avec son illustre aïeul, M. de Malesherbes, défenseur de Louis XVI, le même jour, à la même heure, pour la même cause et sur le même échafaud.

Avant de quitter Nantes, et peu de temps après son arrestation, la duchesse de Berri avait déjà reçu d^autres témoignages de dévoûment, plus obscurs, sans doute, mais non moins émouvants. Les demoiselles Duguigny ayant demandé la grâce de passer une journée auprès de celle qui avait eu un asile dans leur maison, Charlotte Moreau joignit à leur lettre les lignes suivantes : « Si majtt dame n'en trouve pas indigne une pauvre femme de « chambre qui Fa servie de tout son cœur, je sollicite la u même grâce que mes maîtresses. »

Mais le moment approchait où tout allait manquer à la duchesse de Berri, même la fidélité de ses partisans les plus fanatiques. Et cet abandon fut mérité : car il suivit la divulgation d'un secret terrible, divulgation dont le scandale ne fut pas une trop sévère expiation de l'attentat que la duchesse de Berri avait commis, iQiIsque faisant du

« Chateaubriaud. »

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peuple son patrimoine, elle était venue déchaîner sur la France la guerre civile.

Cependant, la joie régnait à la Cour. On paraissait y avoir oublié que la duchesse de Berri était la nièce de la reine, et qu'au temps de sa prospérité, la mère du duc de Bordeaux avait toujours prodigué aux enfants de Louis- Philippe les marques de la plus tendre affection. Mais les liens du sang sont bien fragiles pour qui gagne à les rompre tout ce que promet à l'orgueil de Thomme l'exercice de l'autorité souveraine : les d'Orléans allèrent à rOpéra le soir du jour où ils avaient appris l'arrestation de leur parente.

Toutefois, cette satisfaction qu'on déjg:uisait avec si peu de soin était empoisonnée par un vif sentiment d'inquiétude. Car le parti révolutionnaire réclamait avec ardeur la mise en jugement de la captive. Or, qu'elle fût acquittée, Louis-Philippe était signalé aux peuples comme un usurpateur -, qu'elle fût frappée, au contraire, d'une peine proportionnée à la gravité de son attentat, Louis- Philippe était placé dans l'alternative ou d'annuler despo^ tiquement la condamnation, ou d'attirer sur lui, en la respectant, l'immortelle malédiction de toutes les têtes couronnées. Plus sûr de sa légitimité, le gouvernement n'aurait point redouté la première de ces chances ^ plus indépendant à l'égard des rois, il n'aurait point redouté la seconde. Mais comme il n'osait ni appuyer son droit sur la volonté du peuple, ni secouer le patronage des grandes Cours, tout lui faisait ombrage , tout lui était obstacle ; une défaite l'eût anéanti : sa victoire l'embarrassait.

L'embarras était grand, surtout pour M. Thiers, plus particulièrement responsable des suites. II avait certaine»

HISTOhCE BE fR ANS.

Hient déployé dans l'arrestation de fei princesse , «ne résolution extraordinaire*, et rie^i ne Inî avait caôté, jusqpie-là qu'il était devenu l'inst^ateur d'unT<mrî)e dont il épuisa ia bassesse. Mais faire courir à sa prisonnière les risqoes d'une condamnation capitale, il n'y aurait jamais consenti. Déjà, et a'vant que la duchesse (te B«rri eût été arrêtée, Dmtz ayant écrit de Nantes : « Voulez-vous que « je TOUS livre M. de Bourmont? > M. Thiers avait repoussé cette ofiBre honteuse, pour évit^a» gouvernement le souci de faire fusilier un maréchal de France. *

• Voici quels furent les premiers rapports de M. Thiers et de Deutz.

M. Thiers reçut un jour une lettre par laquelle un inconnu le priait de se rendre, dans la sol^^e, aux Ghaoïps-ElyséeSy hii promettant des communicaitions d« la plus banite importanoe. ML TliierB mande le chef de la police, lui jnontre la lettre et lui demande conseiL Celui-ci représenta au ministre qu'un pareil rendez-vous était trop bizarre pour ne pas cacher un piège, et quil fallait s'abstenir. Mais dominé par un instinct qui le poussait impérieusement à tenter Taventiire,!!. Tliiers ne tint aocun compte des représeofta'^ tiens provoquées par hii-méme, et, llienre du rendez-vous vemie, il se dirigea vers les Champs-Élysées, des pistolets dans ses poches. Arrivé au lieu désigné, îl aperçut un homme qui paraissait en proie à un trouble mêlé de tenmir. I! s'approche, l'aborde : c€ithonmie^itBeQtz.LÀ commencèrent les «onfiéenoes dont un crime 'dmit étpe le résultat La nuit suivante, et grâce à quelques mesures ordonnées par le chef de la police, Deutz était secrètement introduit au ministère de l'intérieur. « Vous allez « avoir une grande fortuné ^ lui dit M. Thiers. A ces mots, le juif éprouva mie émotion ci forte que jses jambes tremblèreat et que son visage s'aUéra profondément. Le marché delà trahison fut conclu sans peine.

^ Au reste, M. Thiers ne resta pas chargé long-temps, conmie ministre de l'intérieur, des mesures à prendre relativement à la duchesse de Berri. fl existait entre M et TH. d'Argout, ministre du commerce et des travaux poblieB, une méetaiteMigenoe pralande. Possédé p» le goût âes affakes, M. d'ArfsulJUTAîl; a^uoié à «és Attributions la direction de& communes et des gardes nationales, ce qui faisait du ministère de l'intérieur ce qu'avait été sous rEmpire, le ministère de la police. M. Thiers s'en plaignit : « Je « «e^¥e«L pas^tre, 4iBaR^lI, le f>BU6hé «de œ i^me. « Ap^ 'èR lonp

CBAnm I.

Il fallait se décider, pourtant. Car le sang versé dans l'Ouest criait vengeance, des clameurs redoutables s^é* levaient du sein des familles que la guerre civile avait plongées dans le deuil, et les vainqueurs du mois de juillet^ les libéraux sincères, les républicains, demandaient avec emport^ent qu'un grand exemple fûit donné et que justice fût faite. Or, les légitimistes, de Xmr côté, faisaient retentir partout les éclats d'un enthousiasme monarchique qui servait à masquer leur abattement. La Gazette de France et la Quotidierme publiaient, chaque jour, et des adresses pour glorifier le courage de la mère de Henri V, et des protestations contre le guet-apens dont elle avait été victime ; un grand nombre de gentilshommes firent connaître le projet qu'ils avaient formé de lui faire par souscription une liste civile*, enfin, M. de Chateaubriand, dans une brochure devenue célèbre , osa s'écrier : « Madame, « votre fils est mon roi. » Ces mots volèrent bientôt de bouche en bouche, dans le parti royaliste, et des centaines déjeunes gens, fils de nobles, traversèrent processionnellement Paris pour aller félicita l'écrivain. Depuis quei- .que temps, les pétitions relatives à la duchesse de Benri afflpaient à la Chambre. Les ministres y itirent appelés, le ,$ janvier, pour rendre compte de leurs desseins. L'assemblée était pleine de mouvement et de passions. Ici, l'on accusait les ministres d'avoir nourri le criminel espoir de désarmer la justice du pays ; là on leur contestait le droit de punir, corollaire du droit de régner. M. Sapey avait été

détMito, il fat conYenn que M. d'Ârgout aurait le ministère de rintérieur ayec la direction des gardes nationales et des communes, et que M. Thiers passerait aux travaux publics. Ce fut conséquemment M. d'Argout qui eut à suivre epédakment l'aibireda Blaye.

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chargé de faire un rapport sur les pétitions : il conclut à laisser les ministres prendre, à l'égard de la prisonnière, les mesures qu'ils jugeraient les meilleures, sauf à en répondre devant les Chambres et devant le pays.

Pour appuyer ces conclusions, M. de Broglie paraît à la tribune. Il soutient que la famille des Bouii>ons aînés se trouve naturellement placée en dehors du droit commun -, que le gouvernement n'a d'autres règles à suivre, contre la duchesse de Berri, que les lois de la guerre ; qu'on doit se borner à détenir cette princesse comme on détient un prisonnier dont il faut enchaîner la haine, ou un fou dont la liberté serait dangereuse ^ que la raison d'État l'exige -, que la tranquillité des citoyens est à ce prix ; que le principe de l'égalité devant la loi n'est pas applicable dans la circonstance, la duchesse de Berri n'étant pas française par origine et ne l'étant plus par alliance. A ces mots, des exclamations violentes s'élèvent des bancs de la droite. M. de Broglie continue, a Après tout, s'écrie-t-il, ce prin- « cipe, quelque tutélaire qu'il soit, n'est pas plus sacré « que tant d'autres que vous avez fait fléchir. Est-il plus « sacré que celui de l'irresponsabilité royale qui a fléchi H pourtant lorsque vous avez déposé Charles X ? #> Passant ensuite aux désordres qu'on aflrontait en faisant comparaître la duchesse de Berri devant des juges désignés par le hasard: « Croyez-vous, ajoute-t-il, que ce sera « assez de toutes les forces dont le gouvernement dispose, « pour protéger, selon le vent qui soufflera, tantôt la a tête des juges, tantôt celle des accusés ? Vous avez vu 4( le jugement des ministres, vous avez vu pendant dix « jours la ville de Paris tout entière sous les armes, n la capitale du royaume dans l'attitude et l'anxiété d'une

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« ville de guerre qui a subi un assaut ? eh bien, vous K n'avez rien vu. Vous avez vu les troubles du mois de « juin ? eh bien, vous n'avez rien vu. »

Plusieurs orateurs de la gauche se présentent pour répondre à M. de Broglie. M. de Ludre annonce qu'il votera le renvoi des pétitions au garde-des-sceaux, avec cette clause : « Pour faire exécuter les lois du royaume. » M. deBricqueville rappelle que, lors de sa proposition rela* tive au bannissement de la branche atnée, le gouvernement déclarait le code pénal applicable à ceux des membres de la famille déchue qui tenteraient la guerre civile; et il s'étonne qu'on mette aujourd'hui à sortir du droit commun l'empressement qu'à une époque encore si récente, on mettait à y rester. « On parle, s'écrie M. Cabet, du K péril qu'il y aurait à soumettre la duchesse de Berri à « la juridiction ordinaire : le gouvernement est-il donc « si mal affermi qu'il ne puisse subir une pareille K épreuve ? »

Alors, ,et pour mieux combattre la dynastie dont ils étaient les serviteurs aveugles, M. Berryer se rangea résolument du parti des ministres. Comme eux il reconnut que traîner la duchesse de Berri devant des juges, serait une faute et un danger ; comme eux il affirma qu'elle vivait dans une sphère où ne pouvait l'atteindre Je glaive de la loi commune. Au point de vue monarchique, la mère d'un roi légitime n'étant liée par aucun devoir de soumission nécessaire à un prince que l'insurrection seule avait couronné, la duchesse de Berri s'était mise, à l'égard de Louis-Philippe, non pas en état de révolte, mais en état de guerre. 11 y avait à statuer sur une défaite, non sur un délit, question de politique, non de

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justice ; et c'était conséquemment au pouvoir exécutif à voir ce qu'en une telle occurrOToe il lui était permi» d'oser.

M. Thiers comprit la portée fatale de cette adhésion : il essaya de donner le change aux esprits. Convaincu que c'était surtout à la pusillanimité de l'assemblée qu'il fallait faire appel pour arriver au succès, il se complut à dérouler devant elle je ne sais quel tableau sinistre : les juges tremblant sur leurs sièges, les accusateurs interdits, l'accusée triomphant de l'impossibilité où seraient ses ennemis d'apporter contre elle des preuves matérielles et décisives, les passions excitées en sens divers et prêtes à s'entrechoquer, les scènes du procès des ministres se renouvelant^ plus graves encore, plus épouvantables, et le gouvernement forcé, s'il faisait venir l'accusée de Blaye à Paris , a d'échelonner sur la route 80 ou 1 00 mille hommes . »

Effirayée par cette évocation de vains fantômes, la Chambre abandonna aux ministres le som de décider, sous leur responsabilité, mais selon leurs caprices, ^u sort de la duchesse de Berri .

Ainsi, de l'urne même où les lois prennent naissance^ on faisait sortir l'arbitraire et toutes ses témérités ; la légalité, si ardemment soutenue par Casimir Périer, faisait place à la raison d'État, hypocrisie du despotisme -, les intérêts de la politique, qui changent et passent, se substituaient aux droits de la justice, qui sont étemels ; le jury, dont on avait proclamé si fasttieusement la sainteté, on le dénonçait maintenant comme un pouvoir accessible aux faux ménagements, à la corruption, à la peur ^ le principe de l'égalité devant la loi , inscrit dans la charte sans réserre, on le sacrifiait à un genre d'inviolabilité qu'on n*ar

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vaît pas respecté lorsqu'il s^éiait agi de prendre une couronne, et qu'on respectait quand il n'était plus question que dewngw la société ofiensée-, enfin, et par une contradiction monstrueuse , un gouvemement qui se disait af^uyé sur les vœux delà nation, se déclarait trop faible pour aCTronter les suites d'un procès, et paraissait craindre que ce ne f(ki pas assez d'une armée sur le passage d'une femme deux fois yatncue et prisonnière ! C'était du vertige.

Aussi les légitimistes furent-ils saisis de joie ; et pendant que le parti répuUicain s'abandonnait , contre le pouvoir, aux tran^orts d'une sombre colère, eux, relevant la tête, ils se répandirent, sur les discours de MM. Thiers etdeBroglie, en commentaires pleins de fiel et d'orgueil ; ils appelèrent la séance du 6 janvier ia séance aux aveux : le parti légitimiste n'était donc pas mort, comme on l'avait tant dit et répété, puisque, pour le contenir, suivant fat déclaration des ministres, il ne fallait pas moins de cent mille soldats ! Et ils adressaient à M. de Broglie des félicitations railleuses- sur le service qu'il venant de rradre à la cause des bonnes doctrines, ne lui reprochant autre chose que son inconséipience, et compamnt ce pouvoir, qu'on voyait vivre du passé qu'il insultait, au vautour qui vit de la proie qu'il défigure.

Le parti ministériel ^it ragagé dans une impasse : il se défendit avec emiiarras, et, comme sa confusion lui donnait les apparences de la faiblesse, l'audace de ses advearsaires s'en accrut.

Td était l'état des esprits, lorsque tout-à-coup des rumeurs étranges se répandent. Un amour mystérieux, une in^rudence sans excuse, voilà ce qu'cm raconte de la

duchesse de Berri, et Ton parle d'un scandale inévitable. Répoussées par les légitimistes comme autant de calomnies impures, ces rumeurs sont propagées sourdement par ceux dont elles ont charmé la curiosité ou qui en cherchent rignoble proGt. Plus volontiers que partout ailleurs , on s'en entretint au Château, quoique à mots couverts. Les courtisans se montraient crédules par flatterie. La reine s'étant quelquefois échappée en plaintes, moitié sévères, moitié aflTectueuses, sur la légèreté de sa nièce, les courtisans se plurent à leur donner, dans la circonstance, une interprétation cruelle, par cette persuasion que le roi l'aurait pour agréable. Lui, en effet, soit politique, soit indifférence réelle, il laissait un libre cours à la licence de propos dont rinjure, pourtant, semblait devoir rejaillir sur sa famille. Et non-seulement il toléra le bruit qu'on faisait autour de lui du déshonneur présumé de sa nièce, mais il ne craignit pas de mêler à ce qu'on en disait ses propres conjectures et tous les détails piquants que lui fournissait sa mémoire sur les intrigues de l'ancienne Cour.

Les soupçons allaient grandissant : un accident survint qui était de nature à les confirmer. Dans la nuit du 16 au 17 janvier, la prisonnière avait été atteinte de vomissements -, et une dépêche télégraphique en apporta aussitôt la nouvelle aux Tuileries. La duchesse de Berri, depuis son entrée à Blaye, n'avait eu d'autre médecin que M. Cintrac ^ mais c'était un homme plein de savoir et de probité, dont elle estimait le caractère et dont les soins lui étaient chers. Le gouvernement aurait donc pu s'en reposer sur M. Gintrac de la santé de Marie-Caroline, d'autant que cette princesse avait déjà refusé de recevoir le

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docteur Barthez, chargé auprès d'elle d'une mission médicale tout officielle. Les ministres en décidèrent autrement. Pour mettre leur responsabilité à Tabri, et peutêtre aussi pour éclaircir un mystère dont pouvait tirer parti une politique implacable, ils résolurent d'envoyer deux médecins à Blaye, en leur donnant pour instructions patentes d'examiner ce qu'avait d'inquiétant la situation de la prisonnière , et quels étaient les meilleurs moyens de guérison. Les deux médecins choisis partirent dans la nuit du 21 au 22 janvier : c'étaient MM. Orflla et Auvity . En annonçant leur départ, la presse ministérielle, par une insinuation grossière, indiqua qu'ils étaient appelés à résoudre un cas de médecine légale.

L'émotion fut profonde dans le public. Quant aux légitimistes, ils affectèrent de grandes terreurs. M. Auvity, sous la Restauration, avait donné des soins à Marie-Caroline 5 il était donc naturel que les ministres l'eussent désigné-, mais, ce qui ouvrait carrière à des suppositions sinistres, c'était le choix fait par eux de M. Orfila, habile dans l'art de découvrir les traces du poison. « Vienne une « fatale nouvelle ! écrivait une feuille dévouée à la mère « du duc de Bordeaux ; vienne une fatale nouvelle ! et, « sur notre foi , nous jurons qu'on ne demandera pas où « sont les royalistes. Une vie ne peut être payée que par « une autre vie. » Au fond, rien n'était moins sincère que toutes ces craintes et toutes ces menaces. Le roi et ses ministres avaient, à ce que la duchesse de Berri ne mourût pas en prison, un intérêt qu'il était aussi absurde qu'injuste de méconnaître. Et les supposer indifférents à la conservation des jours de la prisonnière, c'était les calomnier avec une maladresse gratuite. Mais telle est la

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logique des passions de parti : offensé dans la personiie de ceÙe qu'il avait placée sur le trône élevé par ses illùsions, le parti royaliste rendait aux défenseurs de la dynastie nouvelle outrage pour outrage, et répondait à des soupçons bassement propagés par des accusations fcdles.

Le 24 janvier, MM. Orfila et Auvity arrivèrent à Bkye ; le^2ô, ils furent admis auprès de la princesse, en même temps que MM. Gintrac et Barthez ; et, le même jour, les quatre docteurs signèrent un rapport constatant les résultats de leur visite. 11 y était dit que la princesse, née àn parents phthisiques^ présentait les symptômes d'un mal héréditaire-, qu'elle était sujette aux affections inSanmia- ' toires ^ que, souvent, apr^ ses promenades sur les parts, elle avait eu à souffrir d'une petite toux sèche dont le caractère était alarmant ^ que sa santé réclamait des précautions sérieuses, et qu'elle devait, notamment, s'inae poser l'obligation d&ne sortir que vers le milieu du jour, en recherchant les endroits abrités, surtout dans une citadelle où le froid se faisait vivem^t sratir, qu'avoisinait un fleuve fréquemment couvert d'épais broiûllards ^

Livrés au Moniteur^ de semblables détails auraient démenti les bruits injurieux répandus depuis qudque temps, et, en montrant que le séjour de Blaye n'était pas sans danger, ils auraient forcé le gouv^nement , cm à mettre la princesse en liberté, ou à lui assigner une autre prison. 11 le comprit, et s'mpressa d'enfouir le rappcurt dans les archives du ministère de l'intérieur, convaincu que la duchesse de Berri était grosse, et résolu à ne point perdre d'avance le bénéfice d'une révélation qui devait

' V(»r aux doemacnts hislOEiqaeg, 1.

accabler le parti légitimiste. Et il fallait que la Cour Uki bien fortement tentée par Tappàt de ce honteux bénéfice; car^ plutôt que d'y renoncer, elle affronta les suites d'un accident qui« commenté par les haines de parti, éternel^ lement injustes, pouvait devenir contre elle le texte des plus effroyables imputations. Mais ces sortes de folie sont communes à tous les pouvoirs impatients du succès. Le gouvernement n'était plus qu'un joueur désespéré : il jouait contre la chance de profiter d'un scandale, celle de rester écrasé sous le poids d'une calomnie.

Aussi vivait-il dans un état continuel d'inquiétude, interrogeant d'un œil avide chaque bulletin venu de Blaye, attentif à écarter de la prisonnière toute contrariété inutile, soigneux enfin d'une santé que l'égoisme de sa politique lui faisait paraître doublement précieuse. Mais plus sa ^llicitude était active, plus les légitimistes redoublaiait contre lui de violence, affirmant que la citadelle de Blaye avait été donnée à la mère de Henri V pour prison et tout à la fois pour tombeau. Il fallait répondre à ces accusations sans cesse renouvelées ; le ministère obtint de MM. Orfila et Auvity un nouveau rapport qui , bien différent du premier, tendait à prouver la salubrité de la forteresse de Blaye * . Le premier rapport avait été signé par MM. Orfila, Auvity, Gintrac, Barthez ; le second ne portait que les ^natures de MM. Orfila et Auvity. Le premier avait été tenu dans l'ombre ; le second fut publié avec beaucoup d'empressement et d'éclat !

Mais le succès ne couronna point ces tristes supercheries d'un pouvoir qui, attaqué sans bonne foi, se défendait sans loyauté. Fier de la puissance que leur avaient

' Voir aux documenU hlitoriqaeSy n* 2.

supposée, dans la séance aux aveux ^ les déclaratif)ns insensées de MM. de Broglie et Thiers, les royalistes marchaient le front haut, plus menaçants dans leur attitude^ plus arrogants par leur langage que lorsque la duchesse de Berri conduisait au combat les bandes soulevées de rOuest. Le Corsaire, feuille satirique appartenant à l'opinion républicaine, ayant fait un jour allusion aux doutes que caressait la malignité publique, le rédacteur, M. Eugène Brififault, fut appelé en duel par un royaliste et blessé. Une nouvelle attaque fut suivie, de la part des rédacteurs du Revenant^ d'une nouvelle provocation à laquelle le Corsaire répondit, cette fois , par une énergique invocation au respect dû à la liberté d'écrire. Mais recourir contre le parti républicain à des voies d'intimidation, c'était montrer qu'on le connaissait bien peu. Composé d'hommes pleins de bravoure, de fougue et d'audace , la force de ce parti était précisément dans son ardeur à braver la mort. Il ne se vit pas plutôt menacé qu'il éclata d'une manière terrible. Le National et la Tribune^ qui n'avaient jusqu'alors parlé de la duchesse de Berri, malheureuse et captive, qu'avec une générosité chevaleresque , le National et la Tribune adressèrent aux légitimistes un défi solennel et hautain. Avec cette supériorité de dédain qui le caractérisait, Armand Carrel écrivit : a II parait que voilà le mou ment venu de prouver la fameuse alliance carlo-républi- « caine. Qu'à cela ne tienne : que Messieurs les cavaliers (( servants disent combien ils sont, qu'on se voie une fois, « et qu'il n'en soit plus question : nous n'irons pas cher- « cher les gens du juste-milieu pour nous aider. » Une déclaration du même genre parut dans la Tribune. Aussitôt les sociétés populaires, les écoles, tout s'ébranle. Les

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