‹ Histoire de dix ans: 1830-40, Volume 4Chapitre 54 sur 140 · CHAPITRE IT · texte numérisé non relu

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garde contre lui les cœurs soupçonneux. On le désirait ardemment pour allié; l'avait-on acquis ? on tremblait de le perdre. Sa magnanimité même dans l'aveu d'une erreur et son intrépidité dans le changement avaient donné à sa politique une couleur indécise : il s'en trouvait glorieusement amoindri. D'un autre côté, pas plus qu'à M. de Chateaubriand, le rôle de chef de parti ne semblait lui convenir. Non qu'il négligeât le côté pratique des choses, il s'en préoccupait, au contraire, et même avec une sorte d'anxiété un peu puérile, comme s'il eût craint qu'il ne lui échappât quelque chose des faveurs de la renommée, et que la poésie ne restât exposée en sa personne au dédain des gens d'affaires. Mais être chef d'un parti, c'est en dépendre à l'excès. Et lorsque le commandement n'est plus qu'une forme hautaine de l'obéissance, il y faut une abnégation de soi, de ses pensées, et, quelquefois, un servilisme d'ambition dont les hommes d'inspiration sont incapables. Tribun, M. de Lamartine ne pouvait l'être. A la Chambre, on ne lui vit jamais, ni cette haine du regard, ni ce geste accusateur, ni ce tressaillement du corps et ces emportements soudains, qui répandent la passion, qui la provoquent, et agissent sur une assemblée, comme les vents d'orage sur les flots de la mer. Son geste était solennel ^ ses paroles, toutes de pourpres et d'or, tombaient de ses lèvres avec une lenteur cadencée ^ c'était avec une dignité froide que sa haute taille se balançait *, et, s'il est permis de s'exprimer ainsi, le battement de cœur de son éloquence était trop constamment tranquille et trop égal. Mais il est une gloire qui appartient sans contestation à M. de Lamartine. A une époque où beaucoup de républicains en étaient encore à renfermer le salut du peuple IV. n

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dans la substitution d'un consul à un roi, lui, légitimiste converti de la veille, il annonçait déjà la réforme sociale. Les anciens, nul ne l'ignore, avaient décoré les poètes du nom de Vates^ qui signifie prophète. M. de Lamartine fut donc un poète dans la plus noble acception du mot. Car, un jour, secouant avec courage les préjugés d'une moitié de sa vie et déserteur du Pouvoir, c'est-à-dire de la force, il devait tenir les hommes attentifs au bruit de son illustre défection, et montrer la route lumineuse qui s'ouvrira devant les générations à venir.

En votant la loi contre les associations, M. de Lamartine avait cédé à la crainte de voir les sociétés politiques livrer bataille au gouvernement et entasser ruines sur ruines. Il ne comprit pas que cette bataille si fort redoutée par lui, la loi qu'il votait en allait donner le signal. Dès ce moment en effet, tous les glaives se trouvèrent en quelque sorte à moitié tirés du fourreau, et d'un bout de la France à l'autre, ce ne furent plus que préparatifs de guerre.

Or, l'imminence d'une crise n'avait jamais trouvé le Pouvoir en proie à plus de divisions. La guerre aux portefeuilles était poursuivie avec ardeur, en attendant qu'une guerre plus terrible éclatât. Enveloppés d'intrigues, deux membres du Cabinet étaient à la veille de succomber, et le duc de Broglie, en butte à une animosité persévérante et secrète, allait lui-même sortir du Conseil.

Une demande de vingt-cinq millions adressée au gouvernement français par le gouvernement des États-Unis fut non pas la cause , mais l'occasion de la retraite du duc de Broglie. La France devait-elle réellement vingt-cinq millions aux États-Unis.^ Quelle était l'origine de la

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créance américaine? Jusqu'à quel point tes prétentions de l'Amérique à notre égard étaient-elles fondées? Voilà ce que la diambre eut à eKaminer . Nous ne nous arrêterons pas ici aux discussions qui s^éteyèrent alors dans le parlement, nous rfeervant d'exposer la question lorsque nous en serons à Tannée 1SS5, époque oh ^ fut remise sur le tapis. Nous nous bombons à dire que les premiers débats soutevès eurent pour résultat le rejet absolu de la rédama tion.

Le ministère, dans son désir excessif de maintenir la paix, n'avait rien négligé pour amener la Chambre à toter en faveur de l'Àmérique. Et cependant, il arriva que les familiers «hi Château laissèrent tomb^ dans l'urne des bwles noipes.

Le fait était assurément fort extraordinaire ; car on ne pouvait mettre en doute l'importance que le roi attachait à l'acceptation du traité. Aussi les amis de M. de Broglie ne virent-ils dans ce résultat que le triomphe d'une intrigue-, ils demeurèrent convaincus que M. de Broglie pesant au roi, on avait voulu le faire renverser par la majorité. Pour cela, il est vrai, la Cour avait dû se résigna* à un rejet qui lui était pénibte-, mais la démissionne M. de Broglie étaitau bout. Or, repoussé une fois, le traité pouvait être présenté de nouveau *, tandis qu'une fois donnée, la litëmtssion pouvait être aisément rendue définitive. Aux yeux des gens de Cour, le bénéfice du calcul en dépassait l'inconvénient.

Ce qui est certain, c'est que la Cour n^avait pas compté ranement mr la susoeptibilité de M. deBroglie. Au sortir même de la séance oà il venait d'être vaincu, il alla suple-cbamp offlrirauroî sa déiusskNi.

Le roi comprenait peu les scrupules parlementaires et il s'en moquait volontiers. Apporter deTamour propredans les affaires lui paraissait au plus haut point dangereux et niais. Suivant lui, en faisant de toutes les questions importantes des questions de Cabinet, on élevait la puissance du parlement sur les ruines de la prérogative royale. Cette manière de voir, M. de Broglie était loin de la partager, mais il ne l'ignorait pas. Il devait donc naturellement s'attendre à voir le roi hésiter devant l'offre d'une aussi brusque démission. Ce fut le contraire qui advint. M. de Broglie sortit du ministère dès qu'il en manifesta l'intention. Les efforts que le roi tenta pour le retenir se réduisirent à ces banales objections dont la politesse fait une loi. M. de Broglie ne pouvait s'y tromper, Loiiis- Philippe ayant un jeu de physionomie dont les ministres s'étaient accoutumés à surprendre le secret.

Que la retraite du duc de Broglie, en cette occasion, ait été au Château le sujet d'une joie très-vive, rien de moins douteux. D'abord, nous l'avons dit, le roi n'aimait pas la personne de M. de Broglie. 11 lui trouvait de la raideur, de la persistance dans les idées, une dignité incommode, une àmetropen garde contre l'influence des petites séductions; il supportait impatiemment un ministre avec lequel il osait à peine être familier, et qui était homme, dans tous les cas, à déjouer les calculs de la familiarité royale. D'un autre côté, M. de Broglie avait, aux yeux des courtisans, le tort de mettre la main aux affaires, et cela dans un département où le roi s'alarmait de tout contrôle. Enfin, la retraite du ministre des affaires étrangères ne faisait que commencer l'exécution d'un projet couvé depuis long- temps avec complaisance. Unis étroi-

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