CHAPITRE V
rue de Montmorency ; elle arait un feu nourri et s'eH emparé de la barricade.
Peu après» un autre peloton de voltigeurs est survenu par la rue Transnonain, sapeurs en avant ; ils cherchaient, mais vainement, à briser la porte de notre maison, dont la solidité est extrême.
« C'est la ligne ! s'est-on écrié dans la maison ; ah ! voilà nos libérateurs, nous sommes sauvés !
« M. Guitard, mon mari et moi, nous descendons en toute hâte pour ouvrir. Plus leste que ces deux messieurs, je me jette è la loge de la portière, je tire le cordon, la porte s'ouvre. Les soldat» se précipitent dans l'allée, font un demi-tour à droite, frappent mon mari et M. Guitard, au moment où ceux-ci arrivaient à la dernière marche de l'escalier. Ils tombent sous une grêle de balles. L'explosion est telle, que les vitres de la loge, d'où je n'avais pas eu le temps de sortir, volent en éclats. J'eus alors un instant de vertige; il ne me quitta que pour me laisser voir le corps iuanimé de mon mari, étendu près de celui de M. Guitard, dont la téte était presque séparée du cou par les nombreux coups de fusils qui l'avaient atteint. Rapides comme la foudre, des soldats, un officier én téte, franchissent le second étage. Une première porte pleine, à deux battants, a cédé à leurs efforts, une porte vitrée résiste encore. Un vieillard se présente, qui Touvre : c'est M. Breffort père. « Nous sommes, dit-il à l'officier, des gens tranquilles, sans armes ; ne nous assassinez pas. » Ces paroles expirent sur ses lèvres *, il est perce*^ de trois coups de baïonnette ; il pousse des cris. « Gredin, dit l'officier, si tu ne te tais pas, je te fais achever. » Annette Bessbn s'élance d'une pièce voisine pour voler à son secours. Un soldat fait volte-face vers elle, lui plonge sa baïonnette au-dessous de la mâchoire, et dans cette position, lui lâche un coup de fusil dont l'explosion lance des fragments de la téte jusqu'aux paroisdu mur. Un jeune homme, Henri Larivière, la suivait. Il est tiré de si près, lui, que le feu prend à ses vêtements, que le plomb pénètre jusqu'à une grande profondeur dans le poumon. Il n'est cependant que blessé mortellement : alors un coup de
HISTOIRE BE. MX AlfS.
« baïonnette divise transversalement la peau du front et montre « le crâne à découvert : alors aussi il est frappé eu fiogt places ^ différentes. Et déjà la pièce n'était plus qu'une mare de sang ; « et M. BrefTort père, qui, malgré ses blessures, avait eu la force « de se réfugier dans une alcôve, était poursuivi par des soldats; ^ et Bonneville, le couvrant de son corps, les pieds dans ce « sang, les mains vers le ciel, leur criait : * Toute ma famille est « étendue à mes pieds ; il n'y a plus personne à tuer, il n'y a plus « que moi !^) et cinq coups de baïonnette perçaient ses mains. Au « quatrième, les soldats qui venaient de tuer M. Lepère et M. Ro- « biquet disaient à leurs femmes : « Mes pauvres petites femmes, « vous êtes bien à plaindre ainsi que vos maris. Mais nous sommes « commandés, nous sommes forcés d'obéir aux ordres, nous sommes « aussi malheureux que vous.
« AwKETTE Yaché. — A dix heures et demie du soir, Louis « Breffort revint près de moi se coucher. Notre nuîl fut agitée. <c A cinq heures du matin, M. de Larivière, qui avait passé la nuit « au deuxième, chez M. Breffort père, monta nous souhaiter le « bonjour ; il nous dit qu'il avait très-mal dormi^ et qu^'il avait « entendu crier toute la nuit. Une voix appela Louis d'en bas : <f c'était son père. M. de Larivière ilescendit dire qu'il allait venir. « Louis était en train de s'habiller: j'étais à peine vêtue moi-même, « quand, entendant un grand bruit dans l'escalier, la curiosité « m'attira jusqu'au quatrième. « Où vas-tu ? » me crient des « soldats. Frappée de stupeur, je. ne répoods pas. « Ouvre ton (c châle )> J'ouvre mon ctiâle; on tire un coup de fusil sur moi, « on me manque. « Arrête ! » me crie-t-on encore, et on tire un a second coup de fusil sur moi; je pousse un cri perçant, et « arrive avec peine jusqu'à la porte de Louis. « Est-tu blessée ? <c me dit-il en la fermant sur moi. — Je ne crois pas ; ils m'ont <i tirée de si près qu'ils ne m'auraient pas msnquée ; je pense
qu'il n'y a pas de balles dans leurs fusils, qu'il n'y a que de la <c poudre. — Gomment, pas de balles ! mais ton châle en est percé « en plusieurs endroits. — Ah mon Dieu ! ils vont nous tuer. « Louis, Louis ! cachons-nous. Tteos, tiens, essayons de monter -« sur le toit : nous nous aiderons l'un l'autre. Non, dit î^uis,
enAHffBB T.
^ on ne tne pas le monde comme çà ; je vais leur parler. « D^jà « les soldats frappaient dans la porte. Louis la leur ouvre. « Messieurs, s'<fcrîe-t-ll, que youlez-fous? Ne nous tuez pas : je <r suis avec ma femme, nous venons de nous lever. Faites per- « <}uisttion, vous verrez que je ne suis point un malfaiteur. » Un « soldat l'ajuste. Louis tombe de son haut la face contre terre, il
« pousse un long cri ! « Âh! » Le soldat lui donne deux ou
(c trois coups de crosse sur la téte, du pied le retourne sur le dos « pour s'assurer qu'il était bien mort. Je me jette sur le corps
« de mon amant. « Louis, Louis! Ah! si tu m'entends! » Un
« soldat me renverse sur le carreau. Quand je me relevai, les suite dats avaient disparu. Je prêtai l'oreille : j'entendis de nouveaux « pas, on revenait dans la chambre. J'eus peur, je me fourrai « sous les matelas. « Est-ce qu'il n'y a plus personne à tuer ici ? « disait une voix. Cherche donc sous les matelas. — Non, rëpon- « dait une autre, je viens d'examiner ; il n'y en avait qu'un, tu le « sais. Va, il est bien mort. »
« M""» Hd. — Dès la veille, nous avions été jusqu'à seize per- « sonnes, hommes et femmes, dans le cabinet occupé par M"* Bou'- « ton. Nous nous y étions retirés dès que les insurgés menacèrent <i d'envahir la maison, car eux seuls nous inquiétaient. Nous <i ne pensions guère avoir à redouter quelque chose de la troupe;. <i Nous étions absolument les uns sur les autres. M. Bouton nous <( avait fait tant de fois parlé de ses campagnes, des dangers « qu'il avait courus, que nous nous croyions plus en sûreté vers
«lui; cela était si naturel! Nous étions encore treize,
« quand les troupes cherchent à briser la porte. A ce moment « nous n'avions pkis de sang dans les veines. IP* Godefroy était a le plus près de la porte. Elle tenait un enfant de quinze mois « sur ses bras; après e!lc venait M. Hû, mon mari, portant égale- « ment notre enfant dans les siens. M"** Godefroy ne voulait « pas ouvrir. « Ouvrez, ouvrez, dit mon mari, que ces messieurs « voient ( il présente un enfant en avant ) : nous sommes, vous le « voyez, avec notre famille, mes amis, mes frères ! Nous sênmes « ici tous pères et mères pacifiques. J'ai un frère qui est sokiat
HISTOIftE K DIX ANS.
« aasii tous les drapeaux en Alger. » M"* Ttodefroy est poussée « dans le corridor. M. Hù, frappé à mort, tombe a?ec son flls sur « le côté droit. L'enfant a le bras fracassé d'une balle. Une inspi- « ration de mère, ajouta M"* Hù, me le flt arracher des bras de « mon mari, et en me jetant en arrière, je tombai é?anouie dans « un grillage placé derrière moi. A ce moment, mon mari, déjà à « terre, est frappé dans le dos de ?ingt-deux coups de fusil et de « baïonnette. ^ On peut encore voir ses ?étements, ils sont telle- « ment déchirés qu'ils ne présentent plus que des lambeaux raidis « par le sang. M. Tierry est tué ; Loisillon, fils de la portière, « succombe sous les coups. Plusieurs personnes tombent blessées. « Loisillon pousse un cri d'agonie. « Ah ! gredin, tu n'es pas « encore fini ! » disent les soldats. Ils se baissent et l'achèvent. « C'est alors qu'ils aperçoivent M. Bouton, accroupi sous une « table. Comme ils n^avaient plus de fusils chargés, ils le lardent « à coups de baïonnette. Le train était tel que je croîs encore l'en- 4c tendre. Ensuite, il est entré d'autres soldats qui ont tiré sur lui.n
Hàtons-nous de dire que parmi les soldats employés à cette œuvre sans nom, il y en eut qui, par les plus nobles inspirations de la générosité aux abois, s'étudièrent à déjouer la barbarie de leurs camarades. Quant aux égorgeurs, qu'ils aient agi par ordre, et dans l'intime conviction que d'une croisée de la maison n® 12 on avait tiré sur eux, c'est ce qu'ont prouvé de nombreux témoignages, c'est ce qu'il serait affreux d'être obligé de mettre en doute, c'est ce que nous voulons croire et croyons profondément; mais, pour châtier une agression dont on ignore l'auteur, entasser au hasard meurtres sur meurtres^ confondre dans une même immolation l'innocent et le coupable, courir sus à des femmes et à des enfants et à des vieillards, supprimer le juge au profit du bourreau, et, là où dans les guerres les plus impies on n'ose faire que des prisonniers, faire des victimes.... Ah ! je sens que l'indignation
CBAPITRE V.
))fend le dessus, et il fautsVréter. Temps malheureux, auquel on ne peut se reporter sans avoir à refouler avec effort Tamertume intérieune qui déborde, et dont Thistolîen ne saurait retracer gravement le souvenir qu^en étouffant, pour ainsi dire, à deux mains toutes les révoltes de son cœur !
Le 14 avril (1834), le carnage de la rue Transnonain fumant encore, les dignitaires du royaume allèrent féliciter \e roi, et M. Guizot parut à la tribune pour insulter, de là, des ennemis abattus. Le 15, M. Persil, garde-dessceaux, présenta au vote de la Chambre des députés une loi dragonienne contre les détenteurs d'armes de guerre. Le même jour, une ordonnance, qui violait la Charte, transforma la Chambre des pairs en Cour de justice, et quatorze millions de crédits extraordinaires furent demandés pour maintenir l'effectif de l'armée à 360,000 hommes et 65,000 chevaux. Demande étrange assurément! Un Pouvoir qui se disait si fermement appuyé sur les intérêts et la' volonté dti peuple avait-il besoin de tant de soldats pour le contenir ? Mais les ministres se pressaient de mettre à profit rétourdissement public. Affectant des terreurs que ne justifiait plus le danger, ils entouraient la royauté du mensonge de leur sollicitude, l'entrelesiaient dans le désir d'usurper la dictature, et lui donnaient, le cas échéant, la nation à fouler aux pieds.
L'impulsion une fois imprimée, la réaction devint furieuse, par les empressements même de la bassesse. Dans l'entraînement du succès et de leurs passions, les vainqueurs avaient résolu de lier à l'idée d'un vaste complot tous les mouvements enfantés par le mois d'avril : faut* immense, et qui mettait parfaitement en relief la médio-