HISTOIRES
somptifs; mais ceux de la nationalité avaient une place énorme dans ses préoccupalions. Il aimait passionnément la France militaire et abhorrait TEurope. Aussi, nul ne se plaisait plus que lui aux manœuvres des camps et au maniement de l'armée. Il entrait* volontiers dans la familiarité du soldat, se pliant avec un naturel bien joué aux habitudes soldatesques, se faisant aimer par la liberté de ses propos, par la rondeur de ses allures, attentif aux mécontentements de la caserne, et habile courtisan des hommes d'épée. Il préparait ainsi un règne destiné par lui aux agitations. Car le dédain avec lequel sa famille avait été traitée dans les grandes cours, les discours insolents qu'on s'y permettait contre elle, ses sœurs réduites à désirer des maris et à les attendre, les refus humiliants essuyés par lui-même, tout cela avait laissé dans son cœur une trace envenimée. Sou orgueil de jeune homme et de prince se révoltait contre des affronts auxquels se résignait la philosophie prudente de son père.
La lutte commença donc entre le roi et M.Thiers, soutenu par le duc d'Orléans. Elle fut longue, opiniâtre ; et M. Thiers parla enfin d'abandonner son portefeuille.
Le roi, qui avait une sagacité rare quand il ne s'agissait que d'une décision à prendre dans les petites choses, ne possédait d'ailleurs aucune connaissance administrative. Personne n'avait l'esprit moins généralisaleur que lui, et cependant, chose bizarre! il ne s'entendait à rien de ce qui est détail d'exécution. Témoin de l'inefficacité des efforts tentés par les agents de la reine Christine pour recruter en France des auxiliaires, il s'imagina qu'on ne viendrait pas à bout de faire franchir les Pyrénées à neuf mille volontaires, et ce fut dans cet espoir qu'il consentit enfin à laisser agir son ministre. M. Thiers se mit à l'œuvre sur-le-champ. On s'adressa aux régiments qui, sous les ordres du général Harispe, formaient le corps d'observation envoyé aux Pyrénées; on fit appel aux hommes de bonne volonté; et telle était l'impatience belliqueuse du soldat, que, dans un court espace de temps, la légion auxiliaire se trouva organisée et prêle à combattre. Ces troupes étaient superbes, remplies d'ardeur, ivres de confiance, et l'on pouvait tout espérer de leur courage.
Le roi ne s'était pas attendu à ce résultat : il en fut alarmé et déconcerté. Mais ses inquiétudes redoublèrent lorsqu'il sut que le général Bugeaud était disposé à prendre le comman-
dément de la légion. Car il se défiait de la fougue militaire du général, qu'il n'aimait pas à cause de ses manières brutales et de son arrogance.
Cependant, l'Espagne était aux abois, et les haines de parti, surexcitées" par un continuel élatde troubles, y avaient revêtu un caractère d'exaltation de plus en plus dangereux : qu'allait y devenir la révolution? Le cabinet de Saint-Jantes ne cessait d'insister pour que le traité de la quadruple alliance tût exécuté. Christine envoya un moine déguisé à M, Thiers poor solliciter des secours, promettant la main d'Isabelle au duc d'Aumale.
Mais le roi résistait toujours. L'offre de la couronne d'Espagne pour un de ses fils répondait à une éventualité qui l'avait toujours faiblement tenlé. Il n'aurait jamais consenti, pour agrandir sa famille, à effrayer les grandes cours, qu'il était décidé à ménager à tout prix. D'ailleurs, il croyait ou paraissait croire que, pour se maintenir en Espagne, l'influence française avait besoin d'y être plus soigneusement masquée. Suivant lui, un prince français sur le trône d'Espagne eut donné trop d'ombrage au peuple espagnol, et cet aperçu ne manquait pas de justesse. Pour ce qui est du danger que courait la révolution espagnole, le roi n'était pas homme a sacrifier au désir de la sauver son système de paix et la bienveillance du continent.
Une crise ministérielle approchait, elle était inévitable. Toutefois, comme le roi tenait aux services de M. Thiers, qui, en matière de politique intérieure, partageait ses idées et ses répugnances, il tenta quelques efforts pour le retenir au pouvoir en le faisant céder.
M. de Talleyrand était alors en France, où il traînait une vieillesse inutile. \\ s'était complètement asservi au roi , qui avait su le gagner en caressant sa vanité sénile, et, par exemple, en se tenant debout devant le fauteuil où il exigeait qu'à cause de son infirmité le diplomate pied-bot restât assis. Ce fut M. de Talleyrand que Louis-Philippe employa pour ramener M. Thiers. Mais c'était une cause que les antécédents même du négociateur rendaient bien difficile à plaider. « Quoi! disait » M. Thiers au prince de Talleyrand, c'est vous, signataire du » traité de la quadruple alliance, qui m'engagez à en fouler » aux pieds les clauses! C'est vous, premier ambassadeur de • la révolution de juillet à Londres, qui cherchez à m'éloigner » de l'Angleterre pour me rapprocher du continent! »
La négociation échoua donc, et de secrètes démarches furent faites pour la formation d'un nouveau cabinet, après qu'on eut épuisé auprès de M. Thiers la ressource des séductions. Car Louis-Philippe aimait dans M. Thiers la créature du régime inauguré en 1830, l'homme nouveau, et il n'eut jamais beaucoup de goût pour les ministres qui avaient servi un autre gouvernement. que le sien. Ainsi, chose singulière! ce qui lui déplaisait le plus dans M. Guizot, c'était son voyage à Gand. Il lui reprochait, au fond, de n'être pas assez bleu, et il lui échappa plus d'une fois de dire : « M. Guizot me décolore, i
Ce fut de son côté, pourtant, qu'il résolut de se tourner.
Malheureusement, M. Guizot avait pour ami et pour collègue nécessaire le doc de Broglie, dont la cour ne voulait à aucun prix. Détacher ces deux personnages l'un de l'autre devint donc la grande affaire du moment. M. Guizot se vit entouré de caresses soigneusement étudiées. A lui seul revenait désormais la gloire d'assurer la politique du 11 octobre par la conservation de la paix; mais, pour se rendre propre à bien remplir une aussi haute mission, il devait avoir le courage de sacrifier ses affections personnelles au bien de l'État, en se séparant de M. de Broglie, homme raide, orgueilleux, que la diplomatie n'aimait pas et qui pouvait tout compromettre. M. Guizot se défendit pondant quelque temps. Outre qu'il s'agissait pour lui de s'abaisser à ses propres yeux par une espèce de trahison qui n'était pas exempte d'ingratitude, il sentait bien au fond qu'il allait commettre une faute et perdre à jamais un appui sans lequel il ne lui serait plus donné d'exercer le pouvoir qu'en sous-ordre. L'impatience de son ambition finit par l'entraîner, et le roi eut un jour la satisfaction de lui entendre dire : « A dater de ce moment, Votre » Majesté peut me considérer comme libre. » C'était pour le château une grande victoire : on eut soin de la rendre complète. M. Guizot, en se séparant de M. de Broglie, qu'il aimait, avait consenti à être ministre sous la présidence de M. Molé, qu'il n'aimait pas : on alla plus loin. M. de Montalivet fut sondé, toujours en secret, et on le détermina sans peine à servir les vues de la cour. Collègue de M. Thiers, auquel il avait donné le droit de compter sur lui, il se tint prêt à l'abandonner pour prendre place, dès que le moment en serait venu, auprès de son successeur. De la sorte, le cabinet dirigé par M. Thiers se trouva miné quelque temps avant sa chute, et la
cour en devint plus intraitable, sachant qu'elle ne serait pas
prise au dépourvu.
Les choses en étaient là, quand survint la nouvelle d'un grand événement arrivé en Espagne.
Lors de la chute d<; Mendizabal, l'insurrection de Navarre étouffait dans un cercle de cent dix mille baïonnettes. Mais cette situation périlleuse avait été de courte durée. Successeur du comte de Casa Eguia dans le commandement de l'armée carliste, Villaréal ne tarda pas à déjouer les combinaisons du général en chef ennemi Cordova; et, pendant que celui-ci courait se mêler, à Madrid, aux cabales fomentées par un ministère nouveau, le général carliste Gomez brisait, vers Balmacéda, la ligne de blocus, suivi de cinq mille aventuriers intrépides. L'expédition de Gomez eut quelque chose d'étincelant. Pressé par Esparlero, qui haletait sur sa trace, il parcourut avec la rapidité de la foudre les Asturies, la Gai lice et les montagnes de Léon, franchissant les rivières, échappant aux mouvements combinés des généraux Manso, Latre et de la Puente, traversant les capitales d'un pas victorieux, frappant des contributions, semant partout l'épouvante et la révolte. Pendant ce temps, une autre bande envahissait la province de Soria; Cabrera et Serrador étendaient de toutes parts leurs ravages; le général anglais Evans s'éloignait précipitamment de Fontarabie, qu'il avait menacée, il s'éloignait sous le coup d'une panique; Cordova, de retour au camp, s'agitait dans son impuissance; le carlisme, en un mot, semblait déjà se dresser devant Madrid comme un fantôme sanglant, inévitable... Et, pour comble de maux, le ministère Isturitz, poussant la contrerévolution à l'extrême, mettait le feu aux passions. Déchirée alors, exaspérée, palpitante, l'Espagne fut tout à coup saisie d'un mouvement terrible. A Malaga, une junte est formée sur les cadavres encore chauds du comte de Donadio et de M. San Just, impitoyablement égorgés. Cadix, l'île de Léon, Séville, Cordoue, Saragosse, Badajoz, Valence, Carthagène, Lorca, Alicante, Murcie, se soulèvent d'un commun élan. D'un bout à l'autre de la Péninsule, un même cri s'élève : c'est la constitution de 1812 qu'on proclame, cette constitution démocratique volée jadis sous le feu des envahisseurs de la patrie, et sur un rocher, dernier refuge de la liberté espagnole.
Au milieu de cette immense tempête, seule la ville de Madrid restait immobile, silencieuse. Mise en état de siège,
elle paraissait trembler sous la main du général Quesada, qu'environnait l'appareil d'une dictature homicide. Soudain, à quelque distance de la ville, presqu'aux portes de la Granja, palais qu'habile la reine, le régiment des milices provinciales se met en marche en chantant l'hymne de Riégo. C'était le 12 août i836, à huit heures du soir. Les soldats du 4 e régiment d'infanterie de la garde agrandissent, en s'y joignant , cette sédition militaire. Quelques instants après, des sergents pénétraient dans l'appartement de Christine, et, à leur voix, sous leur regard, la régente signait un écrit portant : c La reine autorise le général San Roman à laisser jurer la » constitution jusqu'à la réunion des cortès. » Il n'en fallait pas tant pour que Madrid fit explosion. C'est en vain que le ministère se prépare à une résistance furieuse, c'est en vain que Quesada parcourt les rues le sabre à la main, d'un air menaçant et indomptable : la révolte possède la ville; de la porte du Soleil , ordinaire foyer des troubles, un mugissement sinistre s'élève ; d'heure en heure augmente le bouillonnement de la foule... il faut que le pouvoir tombe. M. Calatrava est, en effet, nommé président du conseil des ministres, et le général Seoane capitaine général de la Nouvelle-Castille. Ce fut dans la maison même de ce dernier que se cacha M. Isturitz, cherché par les vengeances populaires. Moins heureux, le général Quesada était sorti de Madrid et s'était dirigé vers le village d'Horlaleza. On le reconnut à une cicatrice de son visage, et sa fuite ayant été annoncée à Madrid, le général Seoane fit aussitôt partir des cavaliers pour le protéger, ils arrivèrent trop lard. Devancés par quelques frénétiques, ils ne trouvèrent plus qu'un corps inanimé, proie funeste dont ils s'emparèrent et dont ils coururent à Madrid crier les lambeaux.
Telles étaient les nouvelles apportées aux Tuileries. Le roi s'en fit des armes contre M. Thiers. Pouvait-on porter secours à un gouvernement né d'une semblable révolte? Convenait-il de mettre l'épée de la France monarchique au service des caporaux vainqueurs de Christine? M. Thiers aurait pu répondre au roi que l'insurrection de la Granja prouvait d'une manière péremptoire combien il était urgent d'extirper la guerre civile en Espagne; que c'était par la guerre civile qu'était allumée, entretenue la colère des partis; que c'était dans la prolongation de ces discordes funestes que les ennemis de Christine puisaient l'audace d'accuser ses intentions et de
porter la main sur sa couronne : en un mol qu'abandonner l'Espagne à elle-même, c'était lui creuser un tombeau entré l'anarchie et la guerre. M. Thiers aima mieux convenir que les scènes dont l'Espagne venait d'être le théâtre demandaient ajournement. 11 désirait seulement que les auxiliaires réunis à Pau ne franchissent pas les Pyrénées jusqu'à ce que la situation de l'Espagne se fût dessinée plus nettement.
Sur ces entrefaites» on apprit qu'arrivé le 12 août 1836 à Pampelune pour prendre le commandement de la légion étrangère, le général Lebeau avait publié un ordre du jour dans lequel, après s'être dit « honoré par le roi des Français du com- » mandement des légions étrangère et française au service de » l'Espagne, » il ajoutait : « Je précède de nombreux auxiliai- » res que la France, dans son alliance avec l'Espagne, envoie » de plus à son service. Le mois ne s'écoulera pas avant leur j> arrivée. » Le général Lebeau était, certes, autorisé par les circonstances à tenir ce langage, surtout au moment d'entrer en campagne, et presque sous le feu de l'ennemi. 11 fut désavoué néanmoins, et cela par quelques lignes insérées au Moniteur, contrairement au vœu du président du conseil. Vint alors la question de savoir ce qu'on ferait des auxiliaires réunis à Pau. Suivant MM. Thiers, Passy, Duperré, Maison, Sauzet, Pelet de la Lozère, il fallait conserver le corps, en attendant qu'on pût voir clair dans les événements. Suivant le roi, au contraire, il le fallait dissoudre. Là était le nœud de la difficulté.
M. Thiers sentit bien qu'il chancelait; mais, voulant essayer d'une lutte dernière, il rassembla ses collègues. Jusque-là, il avait marché d'accord avec eux ; et, malgré des avertissements, malgré des indices de plus d'un genre, il s'était plu à croire jusqu'au boqtque l'appui de M. de Montalivet ne lui manquerait pas. Il fut donc aussi surpris qu'irrité lorsqu'il entendit M. de Montalivet se prononcer hautement pour le système du roi. Cédant à sa colère. « Qui donc, monsieur, s'écria-l-il d'une » voix altérée , vous a appris cette leçon? Vous ne la saviez pas » si bien il y a huit jours. » M. de Montalivet répondit avec hauteur, et le président du conseil répliqua : « Eh bien, allons » trouver le roi, il s'expliquera lui-même. » Devant le roi, M. Thiers continua la lutte, et il eut la satisfaction de se voir énergiquement appuyé par le maréchal Maison. Le maréchal n'était pas d'avis d'une intervention en Espagne, mais il pea-
sait que, puisqu'on s'était engagé par un traité, il fallait faire honneur à la signature de la France. Il parla en ce sens avec une fermeté et une franchise militaire dont le roi se sentit ému sans en être ébranlé. Dès ce moment, le cabinet du 26 février fut dissous.
M. Thiers, en quittant les affaires, avait de graves reproches à s'adresser. La scandaleuse occupation de Cracovie si longtemps soufferte, les avances de M. de Metternîch légèrement acceptées, l'Angleterre mécontentée par la dépêche du 18 mars, la Suisse poursuivie odieusement, au nom et pour le compte des plus cruels ennemis de la révolution française, c'étaient là sans contredit des fautes capitales, des fautes dignes d'un blâme éternel. La partie honorable du ministère de M. Thiers est celle qui se rapporte à ses luttes en faveur de l'Espagne. Il y déploya non-seulement de la fermeté, mais encore un désintéressement élevé et courageux. Ce n'était pas, il est vrai, la cause de la vraie démocratie qu'il entendait soutenir au delà des Pyrénées; mais il ne serait pas juste de faire peser sur son caractère et de reprocher à sa conduite ce qui ne fut que le tort de son opinion.
Il abandonnait, du reste, sans regret un pouvoir dont certaines influences, difficiles à dompter, lui avaient rendu la jouissance très-amère. Il s'était engagé dans l'affaire de Suisse parce qu'on lui avait laissé croire qu'à ce prix on lui accorderait l'intervention en Espagne, et il s'était vu ensuite trompé dans son espoir; il avait cru qu'on n'aurait rien de caché pour lui, et l'affaire de l'espion Conseil était venue lui prouver qu'à côté de la police ministérielle il y avait une autre police : que de motifs de dégoût! Attaqué par la presse, combattu par le roi, aiguillonné par l'Angleterre, trompé par les autres cabinets de l'Europe, il était naturel que la fatigue le prit. Aussi tournat-il les yeux vers l'Italie, où sa vive imagination l'appelait et où il voulait pendant quelques mois oublier les tourments de la politique. Mais, comme les négociations pour laTormation du nouveau cabinet traînaient en longueur, il s'en plaignit. Il tremblait que, durant l'interrègne ministériel, il ne survînt en Espagne quelque malheur de nature à engager sa responsabilité. Selon le roi, le devoir d'un ministre était de rester aux affaires jusqu'à ce qu'on lui eût trouvé un successeur; mais à cela M. Thiers répondait avec raison que, si on lui laissait la responsabilité du pouvoir, il devait en exercer les fonctions,
et qu'il lui était loisible, tant qu'il n'était pas remplacé, de faire entrer, si bon lui semblait une armée en Espagne.
Le roi craignit un coup de tête de la part de M. Thiers, il pressa la négocintion, et en fit connaître enfin le résultat. Mais, n'ayant garde de se faire un ennemi d'un homme qui venait d'être ministre, il manda M. Thiers, le reçut à Neuilly avec un empressement affectueux , l'accabla de caresses, et par quelques mots prudemment hasardés, lui laissa entrevoir la route qui ramène au pouvoir. M. Thiers prit congé du monarque, de la reine, et partit pour l'Italie, laissant à ses successeurs une autorité sans indépendance et des honneurs qui devaient finir par n'être plus qu'une servitude pompeuse.