PRAGMATIQUE
Contre Ies poetes creux, stériles et vaniteux
Ce titre iît pousser au sacristain un grand éclat de rire.
Je passe la préface et j'arrive au premier chapitre :
« Considérant qu'il existe une espèce de vermisseaux qui sont de notre race et chrétiens, quoique mauvais, et qu'on appelle poètes; considérant que tant que dure Tannée ils adorent des sourcils, des dents, des rubans et des pantoufles, commettant d'autres péchés d'égale énormité, ordonnons, lorsque viendra la semaine sainte, qu'on ramasse tous ces poètes publics et rôdeurs comme on fait des mauvaises femmes, qu'on s'efforce de leur démontrer l'erreur dans laquelle ils vivent et de les convertir. Il leur sera ouvert à cet effet des maisons de tepentis.
» Item, considérant que les grandes chaleurs habiîuellea aux temps de canicule font éclore les intarissa-
bles strophes des poètes du soleil , aussi facilement qu'elles cuisent les raisins et les prunes sur les claies , imposons aux poetes un silence absolu sur les choses du ciel, et de peur qu'ils ne s'épuisent par trop d'abondance, ordonnons qu'il y aura des mois interdits aux Muses, comme il en est à la chasse et à la pêche.
y> Item, considérant que cette infernale secte d'hommes, condamnés à perpétuelle conception, dépéceurs de vocables, retourneurs de raison, a communiqué aux femmes cette infirmité de poésie, déclarons que nous nous tenons quittes, envers celles-ci, par ce mal, de celui qu'elles nous ont fait au commencement du monde. Et attendu que le monde est pauvre et nécessiteux, ordonnons que les strophes des poetes soient brûlées comme vieilles frangés, afin d'en retirer l'or, l'argent et les perles que les poetes y mettent pour fabriquer leurs dames de tous métaux. »
Ici le sacristain m'interrompit et se levant : « Non pas, s'écria-t-il, plutôt nous ôter la vie. N'allez pas plus loin; j'en appellerai à mes juges directs, ainsi que je le dois à mon habit et à ma dignité, et j'y dépenserai, s'il le faut, tout ce que je possède. Je prouverai que les poésies d'un poëte-clerc ne peuvent être soumises à une telle pragmatique ; je veux tout de suite m'en expliquer avec la justice. »
J'avais bien envie de rire; mais pour ne pas perdre de temps à discuter, je lui dis qu'il ne s'agissait là que d'une pragmatique de fantaisie, sans force, sans valeur et sans autorité, ce Pécheur que je suis, me dit-il tout ému, croyez bien que vous me sauvez de la plus grande inquiétude qui soit au monde. Savezvous ce que ce peut être, pour un homme qui compte huit cent mille strophes, que d'entendre ce que vous venez de dire ? Continuez, et Dieu vous pardonne la frayeur que vous m'avez faite. » Je repris ainsi qu'il suit :
« Item, considérant qu'après avoir été Maures, et ils en ont encore quelques restes , ils se sont faits bergers; que maintenant les troupeaux s'en vont tout décharnés, à force de ne boire que leurs larmes; tout desséchés parce qu'ils ont l'âme en feu; tellement stupéfiés par cette musique monotone qu'ils ne savent plus paître, leur ordonnons de cesser cette pratique ; disons que pour ceux qui aiment la solitude il y a des ermitages, que pour les autres, qui ont l'esprit plus alerte, ils peuvent se faire garçons muletiers. »
« C'est quelque fils de garce , quelque cornu, quelque bougre, quelque juif qui a ordonné cela, s'écria le sacristain, et si je le connaissais, je lui ferais une satyre qui lui cuirait à lui et à tous ceux qui la liraient. Voyez un peu, comme cela conviendrait à un homme sans barbe, comme je le suis, un ermitage ! Et comme cela irait à un homme de chœur, à un sacristain, d'être garçon d'écurie! Allons donc, Seigneur, ce sont là de grandes sottises. — Mais, ne vous ai-je pas dit, lui répliquai-je, que ce ne sont que des plaisanteries et que vous ne devez pas les prendre autrement ? » Je continuai :
« Item, pour prévenir de grandes fraudes, défendons de faire passer des poésies d'Aragon en Castille, ni d'Italie en Espagne, sous peine, pour le poète qui les aurait faites, d'être bien vêtu, et, s'il récidive, d'être propre pendant une heure. »
Ceci convint davantage au sacristain, parce qu'il avait une soutane à cheveux blancs tant elle était vieille, et tellement crottée que pour s'enterrer il n'y avait qu'à se la brosser au-dessus de la tête ; avec son manteau on aurait pu fumer deux héritages. Tout en riant, j'ajoutai que la pragmatique ordonnait aussi que les poetes désespérés qui se pen-
dent ou qui se précipitent, et qui pour ce motif ne sont pas reçus en terre sainte, fussent mis avec les femmes qui se prennent d'amour stérile pour eux.
« Item, considérant la grande abondance de rondeaux, de romances, de sonnets, qui s'est présentée dans ces dernières années trop fertiles, ordonnons que les liasses qui n'auront pas été jugées dignes d'aller chez les épiciers soient mises sans appel au cabinet. »
Arrivé là je passai, pour en finir, au dernier chapitre :
« Mais, considérant avec des regards de pitié qu'il y a dans la République trois classes d'individus tellement misérables qu'ils ne peuvent vivre sans ces poètes, et ce sont les comédiens, les aveugles et les sacristains, ordonnons qu'il y ait quelques représentants de cet art, pourvus de cartes d'examen délivrées par leurs caciques, qui seront spécialement attachés à ces classes d'individus ; à la condition, toutefois, que les poètes de comédiens ne termineront plus leurs intermèdes par des coups de bâton ou des scènes de diables, ni leurs comédies par des mariages; que les poètes d'aveugles ne mettront pas leurs aventures à Tétuan, et qu'ils écriront en langage compréhensible; que les poètes de sacristains ne joueront pas sur les mots et ne feront pas des cantiques de rechange qui servent à chaque fête, rien qu'en remplaçant le nom du saint. Enfin, nous ordonnons à tous les poètes en général de se déshabituer de Jupiter, de Vénus, d'Apollon et des autres Dieux, sous peine de n'avoir pas d'autres avocats à l'heure de la mort. »
Cette pragmatique égaya fort tous ceux qui en entendirent la lecture, et plusieurs m'en demandèrent des copies. Sur ce,le sacristain se mit à j urer par les vêpres, les introïts et les kyriés, disant que c'était
une satyre contre lui, et qu'il savait mieux que personne ce qu'il avait à faire. « Moi, ajouta- t-il, qui ai demeuré dans la même hôtellerie que Lignan et qui ai dîné plus de deux fois avec Espinel ; moi qui me suis trouvé à Madrid aussi près de Lope de Vega queje le suis de vous ; qui ai vu don Alonso de Ercilla mille fois ! Savez-vous que j'ai chez moi un portrait du divin Figueroa et que j'ai acheté les grègues que quitta Padilla lorsqu'il se fit moine 1 ? Je les porte encore, ces grègues, quelque mauvaises qu'elles soient; les voici. »
En parlant de la sorte, le brave sacristain nous exhiba ses culottes, et tous ceux qui étaient là se mirent à rire de telle sorte qu'ils ne voulaient plus s'en aller de l'hôtellerie. Cependant, il était près de deux heures ; j'avais du chemin à faire avant la couchée ; je dis adieu au sacristain, et, mon écot payé, je me remis en route.
Je suivais le chemin qui conduit au port de Guadarrama 2, lorsque Dieu, qui craignait sans doute que la solitude ne me donnât de mauvaises pensées, me fit rencontrer un soldat. Nous nous saluâmes avec la plus grande politesse, et la connaissance ne fut pas longue. Il me demanda si je venais de la capitale ; je lui répondis que je n'avais fait qu'y passer. « C'est tout ce qu'elle mérite , me dit-il aussitôt ; ce pays ne convient qu'à des gens de rien. J'aime mieux, j'en jure par le Christ, être à un siège, comptant les heures dans la neige jusqu'à la ceinture et mangeant du bois, que de supporter les injustices dont on abreuve les gens de bien en ce pays-là. — Il y a de tout à Madrid, seigneur soldat, lui répondis-je ; on sait y faire grand cas des gens de mérite. — Grand cas ! reprit-il d'un ton courroucé ; voilà six mois que j'y sollicite inutilement
une enseigne, après vingt années de service, après avoir perdu mon sang au service du roi, comme ces blessures en font preuve. »
En même temps, il me découvrit sa cuisse droite pour me faire voir une cicatrice d'un pouce de long; c'était une plaie de furoncle, aussi vrai que le soleil brille. Il m'en montra ensuite deux autres à ses talons, en me disant que c'étaient des coups de feu ; j'en avais deux semblables produites par des engelures. Il ôta son chapeau et me fit voir une estafilade qui lui partageait le nez, puis trois autres balafres qui se dessinaient sur sa figure comme les degrés d'une mappemonde, ce J'ai reçu tout cela à Paris, me dit-il, pour le service de Dieu et du roi ; et poui toutes ces taillades de ma face, je n'ai obtenu que de belles paroles, ce qui ne vaut pas plus que de mauvaises actions. Lisez ces papiers, seigneur ; par la vie du licencié ! jamais homme, vive Dieu ! jamais homme aussi signalé, j'en adjure le Christ ! n'a fait semblables campagnes. »
Jamais aussi signalé, le soldat disait vrai, car il l'était à coups de couteau. Alors il me tira d'une boîte de fer-blanc des papiers qui sans doute avaient appartenu à un autre dont il prenait le nom. Je les lus et lui fis mille compliments, jurant que ni le Cid ni Bernardo n'avaient rien fait en comparaison de lui. Il sauta à ces mots, ce Comment, en com paraison ! s'écria-t-il ? Dites encore, par Dieu! ni Garcia de Paredès, ni Julián Romero, ni tant d'autres braves. En dépit du diable, il n'y avait pas d'artillerie alors, et je jure Dieu que Bernardo ne pourrait pas tenir une heure de ce temps-ci. Si vous allez en Flandre, mon jeune seigneur, faites-vous raconter les exploits duBrêche-Dent,et vous verrez ce qu'on vous dira. —Est-ce donc vous? lui demandai-je.
— Eh ! qui donc serait-ce si ce n'était moi ? Ne voyez-vous pas cette brèche dans ma mâchoire ? N'en parlons pas davantage, il ne sied pas à un homme de chanter ses propres louanges. »
En discourant de la sorte, nous rencontrâmes un ermite monté sur un âne et portant une barbe qui lui descendait jusqu'aux genoux ; il était vêtu de drap gris et paraissait exténué. Nous le saluâmes avec le Deo gratias accoutumé. Il nous fit admirer les blés de la campagne, et prit texte de là pour louer la miséricorde du Seigneur. « Ah ! mon père, interrompit le soldat en sautant, j'ai vu venir sur moi les piques plus épaisses que ces épis ; je jure le Christ que j'ai fait tout ce que j'ai pu au sac d'Anvers ; oui, certes, je jure Dieu... »
L'ermite le pria de ne pas jurer autant. « On reconnaît bien, mon père, que vous n'avez pas été soldat, puisque vous me reprochez ce qui est mon état. »
J'éclatai de rire en voyant en quoi il faisait consister l'art militaire, et je ne doutai plus que ce ne fût quelque coquin, car il n'est point d'habitude plus détestée parmi les soldats de cœur et de mérite, si elle ne l'est parmi tous.
Nous arrivâmes aux gorges du port ; l'ermite récitait ses prières sur un chapelet qui valait son pesant de bois et qui ressemblait à un jeu de boules ; le soldat, de son côté, comparait les rochers aux châteaux qu'il avait vus ; il en examinait le côté fort et le côté faible, et indiquait où il faudrait y placer de l'artillerie. Je les regardais tous deux et je craignais autant le rosaire de l'ermite avec ses grains énormes, que les mensonges du soldat, ce Oh ! disait celui-ci, comme je ferais sauter avec de la poudre une partie de cette gorge !
Quel grand service je rendrais aux voyageurs ! »
A Cerecedilla, où nous arrivâmes au sortir des gorges et à la chute du jour, nous entrâmes tous les trois dans une hôtellerie où nous demandâmes à souper. C'était un vendredi, ce Amusons-nous un peu en attendant, dit Termite, car Poisiveté est la mère de tous les vices; jouons des Ave Maria. » Et il tira de sa manche un jeu de cartes. La proposition me fit rire, et je regardais les grains du chapelet, ce Jouons plutôt amicalement, dit le soldat, jusqu'à cent réaux que j'ai sur moi. — J'en risquerai autant, m'écriai-je, alléché par l'espoir du gain. y>
L'ermite accepta pour ne pas nous désobliger. « J'ai sur moi , dit-il , l'huile de la lampe 3, qui monte à environ deux cents réaux. »
Je me flattai d'être la chouette qui lui boirait son huile, mais je souhaite au Turc que tous ses projets réussissent de la sorte. Nous choisîmes le lansquenet, et, ce qu'il y eut de bon, c'est que l'ermite feignit de ne pas le connaître et nous pria de le lui enseigner. L'innocent homme nous laissa faire deux levées, après quoi il nous mena de telle sorte, qu'il fit en peu d'instants table nette. C'était pitié de voir comme le fripon raflait tout du creux de sa main et recueillait de notre vivant notre héritage ; il avait perdu une bagatelle pour nous la reprendre avec tout le reste. A chaque coup, le soldat lâchait un torrent de jurons, de malédictions et de blasphèmes. Moi, je me rongeais les ongles, pendant que le frère usait les siens sur ma monnaie ; il n'y avait pas de saint queje n'invoquasse.
L'honnête homme nous pluma complètement ; il m'enleva six cents réaux, tout ce que j'avais, et au soldat les cent qu'il avait offerts. Nous lui proposâmes de continuer sur gages ; il répondit que ce
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n'avait été qu'un passe-temps, que nous étions son prochain et qu'il ne voulait pas nous gagner davantage. (( Je vous donnerai maintenant un conseil, ajouta-t-il : ne jurez plus ; voyez, je me suis recommandé à Dieu, et cela m'a porté bonheur. y>
Nous ne soupçonnions pas l'habileté de ses doigts et nous le crûmes ; le soldat jura, mais de ne plus jouer jamais, et je fis comme lui. <( Vive Dieu ! disait le pauvre sergent, — il me confia que c'était là son grade, — je me suis vu au milieu des luthériens et des Maures, et jamais je n'ai été dépouillé de la sorte. y>
L'ermite se mit à rire et retourna à son rosaire ; moi, qui n'avais plus un maravedis, je lui demandai de nous faire souper et de nous défrayer tous les deux jusqu'à Ségovie, puisque nous étions à sec. Il me le promit et commanda soixante œufs pour notre souper. Puis il demanda à se coucher.
On nous mit dans une salle commune parce que les chambres de l'hôtellerie étaient occupées. Je me couchai fort triste ; le soldat appela l'hôte, le pria de lui garder ses papiers avec la boîte de fer-blanc qui les renfermait et un paquet de chemises hors de service. L'ermite se recommanda à Dieu pendant que nous le recommandions au diable, et s'endormit. Je restai éveillé quelques instants encore, cherchant un moyen de lui reprendre mon argent, et le sergent ronfla bientôt, rêvant à ses cent réaux.
Avant le jour, le sergent, éveillé le premier, demanda de la lumière, appela l'hôte et lui réclama >es papiers ; mais voici que l'hôte lui rendit seulement son paquet. Ce fut une scène terrible autant que comique. Le pauvre sergent réclamait ses services. L'hôte tout troublé lui demanda quel service il voulait ; le soldat, en chemise, l'épée à la main,
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remplissait la maison de ses cris et poursuivait l'hôte en menaçant de le tuer, lui reprochant de s'être moqué de lui, disant qu'il avait été à la bataille navale, qu'il s'était battu à Saint-Quentin et ailleurs. Nous faisions tout notre possible pour le retenir. L'hôte répondait qu'il n'avait pas compris, qu'il ne savait pas qu'en langage soldatesque on appelât services les papiers qui constatent les hauts faits. Enfin, le tumulte se calma et les papiers furent rendus. L'ermite, fort inquiet, était resté au lit, disant que ce tumulte lui avait fait mal. Enfin, il paya pour nous, et nous continuâmes ensemble notre route, fort mécontents, le Brèche-Dent et moi, d'avoir perdu notre argent et de n'avoir pu le reprendre.
En chemin, nous rencontrâmes un Génois, un de ces antechrists des finances d'Espagne, qui montait au port suivi d'un page portant son parasol. Il avait l'air fort riche. Nous liâmes conversation avec lui ; tout pour lui était matière à maravedis ; cette race-là est née pour nos bourses. Il se mit à parler de Besançon, à se demander s'il fallait ou non donner de l'argent à Besançon. Il en parla tant, que le soldat et moi lui demandâmes quel était ce cavalier. Il se mit à rire et nous dit que Besançon était une ville d'Italie où se réunissaient les gens d'affaire, ceux que nous appelons les négociants de plume, ceux qui déterminent le prix que vaut la monnaie. Il causa beaucoup avec nous, nous disant qu'il était perdu, parce que dans un change on l'avait frustré de plus de soixante mille écus, ce qu'il nous affirmait sur sa conscience ; mais la conscience des marchands, c'est comme virginité de perruche, qui se vend sans y être. Pas un des hommes de ce métier n'a de conscience. Ils ont entendu dire qu'elle
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mord beaucoup, et ils s'arrangent pour la laisser là, en naissant, avec le cordon ombilical.
Avec toutes ces conversations nous arrivâmes en vue de Ségovie ; mes yeux s'en réjouirent, malgré ma mémoire qui ne fut pas d'accord avec mon cœur, au souvenir du martyre souffert chez Cabra. J'arrivais du reste un peu méconnaissable de ce que j'étais en partant ; j'avais grandi, j'étais bien vêtu, et ma barbe commençait à poindre.
A la porte de la ville, mon cœur se serra, parce que je vis mon père qui attendait sur le côté du chemin. Je passai en me signant, je pris congé de mes compagnons de route et je m'acheminai seul à travers la ville, ne sachant à qui, à part le gibet, je pourrais m'informer de mon oncle. Je m'adressai à plusieurs, et personne ne put me répondre ; Alonso Ramplón leur était inconnu. J'éprouvai un instant de bonheur de rencontrer à Ségovie autant d'hommes de bien.
J'en étais là, lorsque, dans une rue voisine, j'entendis le précurseur des hautes œuvres qui jouait du gosier 4 ; je devinai que mon oncle faisait des siennes. Je vis venir en effet une procession d'hommes nus jusqu'à la ceinture et sans capuchon, marchant devant mon oncle, qui, un fouet à la main, chantonnait une chaconne en s'accompagnant sur le dos de cinq de ces malheureux instruments à corde 5. Je regardais défiler ce cortège, avec un individu auquel je m'étais donné pour un noble cavalier ; l'oncle lève les yeux en passant auprès de moi, il me voit, s'avise de me reconnaître et se jette à mon cou en m'appelant son neveu. Je crus que j'allais mourir de honte, et je n'osai me retourner pour prendre congé de mon voisin. « Viens avec moi, me dit mon oncle, et quand j'en aurai fini avec ces gens-là, nous
rentrerons ensemble et tu dîneras avec moi. » Mol qui étais à cheval et qui au milieu de cette bande aurais eu l'air d'un peu moins que ces pauvres battus, je répondis à mon oncle que j'aimais mieux l'attendre ; il me quitta et me promit de me reprendre en passant. J'étais si confus de cette rencontre, que si le recouvrement de mon bien n'avait pas dépendu de lui, je ne l'aurais revu de ma vie. Mon oncle acheva de donner le compte à ses patients, revint me chercher et me conduisit chez lui, où nous allâmes dîner.