CHAPITRE XIX
Où Pablo continue et raconte d'autres aventures.
Je ne fermai pas les yeux de toute la nuit, songeant à mon malheureux sort, qui n'était pas tant d'être tombé sur un toit, que de me trouver entre les mains féroces du greffier. Quand je songeais aux crochets qu'il prétendait avoir trouvés dans ma poche, aux pages qu'il avait écrites sur ce point, je reconnaissais avec douleur que rien ne grandit autant en ce monde que délit en puissance de greffier.
Je passai la nuit à faire des projets ; un instant je songeai à le conjurer au nom de Jésus-Christ ; mais je fus arrêté par le souvenir de ce que les scribes avaient fait souffrir au fils de Dieu l. Plusieurs fois je tentai de me délier, mais le traître m'entendait aussitôt et s'en venait examiner mes liens. Il était plus occupé du bon procès qu'il allait me faire, que je ne l'étais moi-même de ma délivrance. Il se leva au point du jour, s'habilla à la hâte et le premier de la maison, puis il reprit sa courroie et revint me caresser les côtes, tout en me faisant un long discours sur le péché de vol, avec l'éloquence d'un homme qui s'y connaît.
Nous en étions là, lui me donnant force coups, moi, fort tenté de lui offrir de l'argent, lorsque survinrent le Portugais et le Catalan. Le résultat trop réel de mon escapade avait fini par détromper Berengère. Après m'avoir vu tomber et recevoir une aussi cruelle correction, elle avait compris qu'il
y avait, dans mon fait, du malheur et non pas de l'enchantement ; alors elle fit de telles prières à mes deux commensaux, qu'ils se décidèrent à venir à mon aide. En les voyant entrer, et en s'apercevant qu'ils me connaissaient, le greffier les prit pour mes complices et dégaina sa plume pour les inscrire au procès. Le Portugais ne s'y prêta pas, et malmena fort le greffier. «Apprenez, lui dit-il, queje suis un noble cavalier, gentilhomme de la chambre du roi ; le seigneur que voici, ajouta- t-il en me désignant, est un noble hidalgo; et le tenir attaché est le fait d'un coquin. y>
Alors, et malgré le greffier, qui hurlait comme un Maure et appelait à l'aide, il se mit en devoir de me délier. Aux cris de leurs patrons accoururent les deux clercs — demi-recors, demi-crocheteurs. — Ils foulèrent aux pieds leurs propres capes, chiffonnèrent leurs collets, comme ils agissent toujours, pour faire croire aux coups de poing qu'ils n'ont pas reçus ; puis ils criaient et demandaient secours au roi. Mes deux voisins ne m'en détachaientpas moins. Le greffier, ne se voyant pas secouru, changea de système : « Je jure devant Dieu, s'écria-t-il, qu'on n'agit jamais de la sorte avec moi, et si vous n'étiez pas ce que vous êtes, seigneurs cavaliers, il pourrait vous en coûter cher. Veuillez désintéresser ces témoins, et me rendre la justice de reconnaître que je n'y ai point d'intérêt. »
Je compris à l'instant, et lui mis huit réaux dans la main. J'étais bien tenté de lui rendre les coups de bâton qu'il m'avait donnés ; mais comme il eût fallu reconnaître que je les avais reçus, je l'en tins quitte et m'en allai avec mes voisins, que je remerciai,— le visage meurtri de gourmades, et les épaules quelque peu moulues de coups de gaule — de ma
délivrance et de la liberté que je leur devais. Le Catalan riait comme un fou et conseillait à Berengère de m'épouser sur-le-champ, afin de renverser le proverbe, et de faire dire que j'étais battu, puis cocu, et non pas cocu et battu. Le lourdaud ne me ménageait pas les équivoques. Dès que j'entrais chez mes voisins, il n'était question que de gaule, de manche à balai, de bois vert.
Ainsi poursuivi, persécuté, forcé de rougir sans cesse, je songeai à quitter la maison ; mais je me promis surtout de ne payer ni logis ni pension, qui montaient à quelques réaux. Je m'entendis à ce sujet avec un licencié, nommé Brandalangas, naturel de Hornillos, et avec deux de ses amis. Un soir ils arrivèrent tous les trois, demandèrent l'hôtesse et lui déclarèrent qu'ils venaient pour m'enlever secrètement, au nom du saint office. Cette déclaration l'eííraya, parce que je m'étais fait passer pour nécromancien. Lorsqu'on m'emmena, elle n'osa rien dire ; mais lorsqu'elle vit qu'on enlevait aussi mes effets, elle voulut y mettre opposition et les retenir, en garantie de ce que je devais ; mais les braves familiers déclarèrent que cela appartenait à l'Inquisition. A pareille réponse il n'y avait mot à souffler ; elle laissa faire, et fut réduite, pour se consoler, à dire qu'elle s'y était toujours attendue. Elle affirma au Catalan et au Portugais que j'avais été enlevé par des démons, que j'avais un démon familier, que l'argent qu'elle avait reçu de moi paraissait de l'argent et n'en était pas. Mes deux commensaux n'hésitaient pas à la croire.
En somme, je sauvai mes habits et ma bourse. Une fois hors de là, d'accord avec mes libérateurs, je résolus de changer de vêtements, et de prendre le costume à la mode, chausses de cuir fauve, grand
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collet relevé, plus un laquais, ou mieux deux petits laquais, ce qui était en ce moment du meilleur ton. Mes amis prétendaient que le plus sûr effet de cette résolution, qui me donnerait l'apparence d'un riche cavalier, serait un brillant mariage, résultat trèscommun à Madrid ; ils me promirent même de se mettre en quête pour moi, de me chercher un parti convenable et de m'aider de tous leurs moyens. Cette idée de pêcher une femme me souriait, et je l'adoptai à l'instant.
Toutefois, je jugeai convenable de faire quelques recommandations à mes amis. Je pris pour cela le ton d'un homme d'importance :
« Un instant, leur dis-je en souriant. Puisque Vos Seigneuries veulent bien faire pour moi l'office d'agents matrimoniaux, il est de toute justice qu'elles connaissent mes principes à ce sujet. Dès le moment que je suis un noble cavalier, il m'est permis de dire quelles conditions je désire chez la femme qui deviendra la mienne. Ecoutez-moi donc :
« Je désire qu'elle soit noble, vertueuse et intelligente; car si elle est sotte, elle ne saura ni conserver ni utiliser les deux autres qualités. Dans la noblesse, je ne veux point de morgue. Je veux qu'elle ait la vertu d'une femme mariée, et non pas celle d'un ermite, d'une béate ou d'une religieuse. Son meilleur missel doit être son mari, et ses prières seront ses devoirs.
« Je ne la veux ni laide ni belle. Laide, ce n'est pas une compagnie, mais un ennui ; belle, ce n'est pas un plaisir, mais une sollicitude. S'il me faut choisir entre ces deux conditions, je l'aime mieux belle que laide, parce qu'il vaut mieux avoir sollicitude qu'ennui, et avoir à garder qu'avoir à fuir.
« Je ne la veux ni riche ni pauvre ; je veux qu'elle ait de l'aisance; je ne veux pas qu'elle m'achète et ne veux pas l'acheter.
n Gaie ou triste; je l'aime mieux gaie ; car, un jour ou
l'autre, la tristesse ne nous manquera pas. Prendre une femme soucieuse, boudeuse, cherchant les petits coins comme une araignée, pleureuse comme un oignon, c'est épouser un perpétuel compliment de condoléance.
« Je veux qu'elle ait de l'élégance pour ma satisfaction, non pour celle des oisifs ; elle doit adopter une tenue décente, et non celle qu'inventera la coquetterie ces autres femmes. Elle ne doit pas faire ce que font quelques-unes, mais ce que toutes doivent faire; je Paime mieux avare que prodigue; car, de la prodigalité il y a tout à craindre, de la parcimonie il y a beaucoup à espérer. La trouver libérale serait un bonheur extrême.
« Qu'elle soit blanche ou noire, brune ou blonde, je n'y mets ni importance ni préférence ; je veux seulement, si elle est noire, qu'elle ne cherche pas à se faire blanche. De pareils mensonges rendent défiant plutôt qu'amoureux.
« Petite ou grande, peu m'importe.
« Grasse ou mince : je déclare que si elle n'est entrelardée, c'est-à-dire entre gras et maigre, je l'aime mieux mince. Je préfère une âme dans un roseau ou des os habillés de peau, qu'une cuve sur des tréteaux.
«Je ne la veux ni jeune ni vieille; ce serait le berceau ou la tombe; j'ai oublié les chansons à endormir les enfants, et je n'ai pas encore appris les répons. Je veux une femme faite; si elle est jeune, tant mieux.
« Je désirerais beaucoup qu'elle n'eût pas de trop jolies mains, de trop jolis yeux ou une trop jolie bouche. Quand ces trois choses arrivent à la perfection, elles rendent insupportable celle qui les possède; elle gesticule pour qu'on voie ses mains, elle fait des mines pour qu'on voie ses yeux, et elle sourit toujours pour qu'on admire ses dents. L'afféterie gâte les perfections, la simplicité fait oublier les défauts.
« Je ne la veux pas orpheline, parce que je hais les anniversaires, les bouts de l'an et les commémorations; je ne lui veux pas, non plus, une parenté au grand complet. Je lui désire un père et une mère, parce que je ne les redoute pas. Les tantes, je les verrai avec plaisir au
purgatoire, et je ferai dire des messes pour elles tant et plus.
« J'adresserais à Dieu bien des actions de grâce si elle était sourde et bègue , deux inconvénients qui mettent un frein aux conversations et qui rendent les visites difficiles. Si elle était de moyenne qualité, ce serait une affaire d'or , car une femme de haute condition dépense l'année entière en paroles, en visites reçues et rendues. Bègue et sourde, rien de tout cela n'est à craindre.
« Encore un mot ; j'aurai grande estime pour la femme qui sera comme je la désire; et je saurai supporter celle qui sera comme je la mérite. Je puis bien accepter d'être marié sans bonheur, mais je ne veux pas être mal marié.
« Tels sont, seigneurs, mes désirs et ma volonté, et maintenant je me recommande à vous.2»
Ceci dit, je visitai tous les fripiers, et je me composai un costume de fort bon goût. J'allai de là chez un loueur de chevaux, j'en choisis un sur lequel je me redressai de mon mieux. Je ne pus trouver de laquais à louer le premier jour. J'allai dans la rue Mayor et je m'arrêtai devant une boutique de harnais, en ayant l'air de choisir un équipage pour mon cheval.
Je fus joint, au bout de quelques instants, par deux cavaliers de bonne mine, bien montés ; ils me demandèrent si j'avais intention d'acheter un harnais garni d'argent, que j'examinais. A cette question je cessai de m'occuper du harnais, et je leur fis mille politesses en liant avec eux la conversation. L'un d'eux portait sur la poitrine une broderie d'ordre, l'autre une chaîne de diamants que je reconnus pour les signes distinctifs d'un ordre et d'une commanderie. Ils me dirent qu'ils allaient se promener au Prado, et je leur demandai la permis-
sion de me joindre à eux. Je priai le marchand, s'il voyait venir mes pages et mon laquais, de les envoyer au Prado, et je lui indiquai ma livrée ; puis je me plaçai entre les deux cavaliers et nous nous mîmes en chemin. Cet arrangement m'enchantait d'autant plus, que, pour ceux qui nous voyaient passer, il était impossible de déterminer à qui appartenaient ces pages et ces laquais, pas plus que de désigner celui de nous trois qui n'en avait pas. Nous causâmes longuement du carrousel de Talavera; d'un cheval couleur porcelaine queje disais posséder; et je leur vantai un autre cheval rouan qu'on devait m'amener de Cordoue. Dès que je rencontrais un page ou un laquais conduisant un cheval, je le faisais arrêter, je lui demandais à qui était la bête, j'en examinais les marques, et je demandais si elle était à vendre. Je priais qu'on lui fît faire sous mes yeux deux tours de rue ; et eût-elle été parfaite, j'avais toujours soin de lui trouver quelque défaut, et j'indiquais le moyen de le corriger. Le bon hasard voulut qu'il se présentât, pendant notre promenade, plusieurs occasions de ce genre; mes compagnons étaient tout interdits et semblaient se demander quel était ce diable d'écuyer. Je leur dis que j'étais à la recherche de bons chevaux pour moi et pour un mien cousin, pour une fête à laquelle nous étions invités. Nous arrivâmes de la sorte au Prado. En y entrant, je dégageai mon pied de l'é trier, je portai le talon en arrière, et mettant mon cheval au pas, je parcourus lentement la promenade. J'avais mon manteau rejeté sur l'épaule, mon chapeau à la main. Tout le monde me regardait ; l'un disait : « Je l'ai vu à pied ; » un autre : ce Le drôle en prend à son aise. » Je faisais semblant de ne rien entendre et je continuais ma promenade.
Nous joignîmes une voiture dans laquelle étaient " des dames, et les deux cavaliers me proposèrent de leur faire notre cour. J'acceptai : je leur cédai le côté des plus jeunes et me plaçai à la portière des deux plus âgées, qui étaient la mère et la tante.
Ces dames étaient fort aimables : Tune avait environ cinquante ans, Pautre un peu moins. Je leur dis mille choses tendres qu'elles voulurent bien écouter — car il n'y a femme au monde, quelque vieille quelle soit, qui ait autant d'années que de présomption. — Je leur dis que je serais trop heureux si je pouvais leur faire agréer quelque présent ; je leur demandai quelle était la position des jeunes dames : elles me répondirent qu'elles étaient demoiselles — on le jugeait, du reste, à les entendre. — Je répliquai, ce qui est d'usage en pareil cas, que je leur souhaitais vivement de les voir colloquées comme elles le méritaient. Le mot colloquées parut leur faire grand plaisir. Elles me demandèrent ensuite à quoi je m'occupais à Madrid, ce Je fuis, leur dis-je, un père et une mère qui voudraient me marier, contre mon gré, avec une femme laide, sotte et mal née, mais possédant une grande dot. Et moi, mesdames, j'aime mieux une femme à peau blanche, qu'une juive brodée d'or ; la bonté de Dieu m'a donné un majorât de quarante mille ducats de rente, et si je sors victorieux d'un procès qui est en ce moment en bonne voie, je n'aurai besoin de rien. — Ah ! seigneur, combien je vous approuve ! me dit la tante avec vivacité ; ne vous mariez que selon
votre goût et avec une femme de race Quelque
peu riche que je sois, je n'ai pas encore voulu marier ma nièce — et il s'est présenté pour elle de riches prétendants — parce qu'aucun n'était de qualité. Elle est pauvre, elle n'a que six mille ducats de
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dot, mais elle ne doit rien à personne sous le rapport du sang. — Je vous crois, madame, lui répondis-je. »
En ce moment les deux demoiselles mirent fin à la conversation en demandant à mes amis de leur faire servir quelque collation. Tous deux se regardaient avec embarras, et leurs barbes en tremblaient. Je devinais que les deux nobles chevaliers étaient pris à court ; et m'emparant de l'occasion, je m'écriai que je regrettais l'absence de mes pages, que j'eusse envoyés à l'instant chez moi prendre des caisses de confitures que je venais de recevoir. On me remercia de ma gracieuse intention, et je suppliai ces dames de venir le lendemain à la Casa del Campo3, où je serais bien heureux de leur offrir une collation. Elles acceptèrent à l'instant, m'indiquèrent leur demeure et me demandèrent la mienne ; puis leur voiture les emmena. Je repris avec mes compagnons le chemin de la ville. Mon empressement à l'endroit de la collation m'avait acquis leur affection ; et pour m'en donner le témoignage ils me supplièrent de venir souper avec eux. Je me fis un peu prier, puis je montai à leur logis, de temps à autre envoyant pour chercher mes valets, et jurant de les chasser le lendemain. Quand dix heures sonnèrent, je leur dis que j'avais un rendez-vous galant, et leur demandai la permission de me retirer. Je les quittai, et nous convînmes de nous retrouver le lendemain soir à la Casa del Campo.
J'allai rendre mon cheval au loueur et je rentrai chez moi, où je trouvai mes deux suppôts jouant, au quinóla. Je leur racontai mon aventure ; nous tînmes conseil, et il tut arrêté que nous ferions servir la collation, et que nous y consacrerions deux cents réaux ; cela convenu, nous nous mîmes au lit.
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J'avoue que je ne pus dormir de toute la nuit, et que je fis, tant qu'elle dura, mille projets sur l'emploi de la dot. Ce qui me souriait le plus était de faire bâtir une maison ou de la placer en rentes ; je ne savais trop ce qui serait le meilleur et ce qui me rapporterait le plus.