‹ Histoire de don Pèdre Ier, roi de CastilleChapitre 2 sur 19 · DE DON PÈDRE T · texte numérisé non relu

DE DON PÈDRE T

SITUATION DE L'eSPAGNE A l' AVÈNEMENT DE DON PÈDRE. — i350.

Vers le milieu du xiv siècle, au moment où don Pèdre monta sur le trône de Castille, la Péninsule ibérique se divisait en cinq monarchies : c'étaient les royaumes de Castille, d'Aragon, de Navarre, de Portugal et de Grenade.

Le plus vaste de tous, le royaume de Castille, eut une humble origine; long-temps la province qui lui donna son nom avait appartenu aux Arabes. Après avoir péniblement défendu leur indépendance contre l'invasion musulmane, les

chrétiens des Asturies étaient sortis de leurs rochers inacces-

iS HISTOIRE DE DON PÈDRE.

sibles pour conquérir pied à pied un riche territoire au centre de l'Espagne. Des guerres heureuses, des alhances plus heureuses encore, avaient réuni successivement, sous la domination des princes asturiens, Léon, la Galice, les provinces basques, les deux Castilles, Murcie, l'Estramadure, enfin une grande partie de l'Andalousie. Les rois de Castille possédaient toute la côte nord de l'Espagne. Au sud, ils s'étendaient depuis l'embouchure de la Guadiana jusqu'à Tarifa, la ville la plus méridionale de l'Europe. Maîtres de Jaen et de Murcie, ils enveloppaient presque entièrement le royaume musulman de Grenade, comme une proie qui ne pouvait leur échapper.

Depuis la réunion de Murcie à la Castille, les rois d'Aragon, possesseurs de belles et fertiles provinces dans l'est de la Péninsule, avaient perdu l'espérance d'accroître leurs domaines aux dépens des Arabes; mais l'étendue de leurs côtes, leurs ports excellents, surtout le caractère aventureux de leurs sujets, catalans, valenciens et baléarés, ouvraient Un large champ à leur ambition. Tour à tour guerriers et marchands, leurs marins se montraient partout sur la Méditerranée. Ils avaient conquis la Sardaigne, la Sicile, la Morée; ils faisaient trembler les empereurs grecs et disputaient l'empire de la mer aux Vénitiens et aux Génois.

Malgré le peu d'étendue de soil territoire et la faiblesse de sa population, le royaume de Navarre avait cependant une importance considérable, parce qu'il commandait les ports, ou les principaux passages des Pyrénées. Protégé par ses âpres montagnes et par sa pauvreté même, le Navarrois, tenant pour ainsi dire les clés de l'Espagne entre ses mains, voyait son alliance recherchée par la Castille et l'Aragon, qu'il pouvait ouvrir aUx armées de la Trance ou de l'Atigleterre.

Le Portugal avait, au xiv^ siècle, les mêmes limites à peu près que celles qui le séparent aujourd'hui de l'Espagne. Sa marine était encore bien loin d'avoir acquis cette audace et cette habileté qui l'illustrèrent dans la suite. Une longue frontière, vulnérable sur presque tous les points, exposait le Portugal aux entreprises des souverains castillans^ aussi voit-on ses rois chercher de bonne heure dans des alliances étrangères une protection contre des voisins dangereux.

Les Maures, chassés successivement de toutes les provinces de la Péninsule, tenaient ferme encore au sud-est de l'Andalousie. Grenade était la capitale d'un empire qui, après s'être étendu jusqu'au-delà des Pyrénées, s'abritait à peine maintenant sous la haute barrière des Alpuxarres et de la Sierra- Nevada. Le voisinage de l'Afrique, les secours que les musulmans andalousiens demandaient aux populations guerrières des côtes de Barbarie, leur permettaient de soutenir quelque temps encore une lutte inégale; mais déjà un découragement fatal s'était emparé des princes grenadins. Ils semblaient prévoir leur sort et s'y résigner comme à un arrêt du ciel. Plusieurs avaient essayé de désarmer les rois de Castille en reconnaissant leur suzeraineté et en leur payant un tribut. Pour les soustraire à ce joug humihant, il fallait que de nouveaux aventuriers, accourant des rivages de l'Afrique, poussés par le fanatisme et l'espoir du butin, vinssent proclamer la guerre sainte et rallumer quelques étincelles d'une ardeur étouffée par de longs revers.

Les institutions politiques des quatre royaumes chrétiens offraient entre elles une grande analogie. L'autorité royale y était tempérée d'abord par la puissance des grands -vassaux, puis par celle des communes ou conseils de villes [concejos). Les rois n'avaient d'autres revenus que leur apanage propre et les contributions librement votées par les villes pour un objet déterminé [i]. En Espagne, comme dans tout le reste de l'Europe, les grands vassaux ou les riches-hommes [ricos ornes) étaient exempts de la plupart des impôts (2), mais ils devaient au roi un service militaire. Dans toutes les circonstances importantes, le roi réunissait en assemblée nationale les différents ordres de l'état pour leur exposer ses projets et leur demander les moyens de les mettre à exécution. C'était alors que les membres de chaque ordre lui exprimaient leurs vœux et lui remettaient des cahiers contenant leurs plaintes ou leurs demandes. La réponse du roi, lorsqu'elle était conforme au vœu manifesté, devenait loi de l'état. Dans ces grandes assemblées nationales, nommées cours (corf es), les riches-hommes et les membres principaux du clergé, en personne ou par leurs mandataires (3), furent d'abord les seuls conseillers du monarque. Bientôt les députés des villes y furent appelés à leur tourj dès qu'ils y parurent une fois, ils y jouèrent le rôle le plus considérable, et leur présence fut regardée comme es-

(1) Marina, Teoria de las Cortes, parte II, cap. xïïi.— Cortes de Médina del campo, peticion, 56.

(2) Cortes de Valladolid. Ord. de fijosdalgo, peticion 8.

(3) Marina, part. I, cap. x.

sentielle à la validité de ces grandes réunions. Désormais, les affaires d'état ne se traitèrent plus sans leur concours; bien plus, ce fut presque uniquement entre eux et les rois qu'elles se discutèrent (1 ) . En Castille, l'intervention des riches-hommes et des prélats n'était pas regardée comme absolument indispensable à la constitution régulière des cortès (2). Ordinairement même ils n'y prenaient place que sur l'ordre exprès du souverain, cependant ils conservaient le droit d'y porter leurs réclamations particulières et d'en suivre la discussion. 11 n'en était pas de même pour les députés des communes, qui, représentant la partie de la nation sujette à l'impôt, devaient et pouvaient seuls en autoriser le prélèvement et fournir des ressources nouvelles dans les nécessités publiques. Aux trois ordres, mais surtout aux communes, appartenait l'examen des droits de succession à la couronne, et, d'après un usage qui se perd dans la nuit des temps, les rois désignaient leur héritier dans les cortès, et demandaient aux ordres réunis de le reconnaître en cette qualité.

L'importance politique acquise de bonne heure par les villes en Espagne s'explique naturellement par l'histoire du pays. Lorsque les chrétiens, refoulés par les Maures dans les montagnes des Asturies, se sentirent assez forts pour prendre l'offensive , ils commencèrent cette lente suite de conquêtes qui ne devait se terminer qu'à l'expulsion complète des musulmans. La lutte fut acharnée, et chaque pied de terre fut

(1) Marina, part. I, cap. x.

(2) Au contraire, en Aragon et en Catalogne, si l'un des trois ordres ou bras (jbrazo) n'était pas représenté, l'assemblée ne pouvait prendre aucune décision légale. Voir Capmany, Memorias historicas, I, Âpendice, 10-U.

acheté par un combat. Alors les princes, ou plutôt les capitaines chrétiens, n'avaient, pour récompenser leurs soldats, que cette terre enlevée à l'ennemi. Victorieuses, les bandes espagnoles chassaient devant elles la population musulmane et s'établissaient dans des villes désertes. Aussi les mots de conquête et de colonisation [poblacion] sont-ils synonymes pour les anciens auteurs. Domiciliés dans les villes prises sur les Arabes, les nouveaux colons ne cessaient point d'être soldats et conservaient leurs habitudes militaires. Ils devaient protéger la frontière [extremadura] qui reculait de jour en jour; ils allaient même chercher au loin l'ennemi, conduits par des chefs qu'ils se donnaient eux-mêmes. Souvent il y avait des alliances de ville à ville, des associations ou confraternités [hermandades) , par lesquelles plusieurs communes se confédéraient pour se garantir réciproquement leur indépendance (t). Il ne s'agissait d'abord que de se réunir pour repousser les Arabes; dans la suite, ces alliances eurent pour but de défendre les libertés et les privilèges communaux contre tout oppresseur, quel qu'il fût. Toujours armée , la bourgeoisie espagnole formait nécessairement un pouvoir considérable dans l'état, et d'autant plus facilement respecté par les rois, que leur intérêt manifeste était de ménager des hommes qui n'avaient ni l'ambition ni les exigences de la haute noblesse et du clergé.

L'élection des députés aux cortès n'était point directe. Ils étaient nommés par les conseils ou municipalités des villes, dont les membres eux-mêmes étaient choisis par le suffrage

(1) Marina, part. II, cap. xxxix.

des bourgeois (1). Dans l'origine, il ne paraît pas que le privilège d'un vote dans l'assemblée nationale dépendît de la volonté du souverain; on a lieu de croire au contraire que toute commune, c'est-à-dire toute ville indépendante d'un seigneur temporel ou ecclésiastique, pouvait envoyer ses députés aux cortès, y porter son vote ou plutôt y exprimer ses vœux, consentir enfin ou se refuser aux demandes des princes. Mais toutes les villes n'appréciaient pas également les avantages d'une telle représentation, et les dépenses qu'entraînaient l'envoi et l'entretien des députés semblaient à beaucoup de conseils une lourde charge que ne compensait pas la gloire de participer aux grandes délibérations politiques (2). Ils remettaient leurs cahiers à la députation d'une autre ville et la chargeaient de défendre leurs intérêts, en sorte que telle commune, qui n'avait qu'un vote aux cortès, y portait cependant les vœux de plusieurs autres communes. Les rois, obligés d'abord de sommer les villes d'envoyer leurs mandataires aux cortès, prétendirent au droit de désigner celles qui jouiraient de ce privilège, dès qu'il commença d'être estimé à sa juste valeur. De là une représentation irrégulière de la bourgeoisie, fondée sur des précédents plus ou moins contestables, et souvent sans aucun égard pour la population, les richesses, en un mot, l'importance relative des différentes villes.

(1) Cfr. Capmany, Prâctica de las Cartes, p. 231. — Marina, part. I, cap. XX.

(2) Sempere, Historia de las Cortès, 56.

Quelque opposées que fussent les prétentions des communes et les exigences des rois , un danger commun les réunissait fréquemment. L'humeur turbulente des riches-hommes effrayait à bon droit les conseils des villes, en même temps qu'elle msultait l'autorité royale. Il faut se représenter les seigneurs de cette époque comme autant de petits despotes, à peu près indépendants, toujours prêts à envahir le territoire des villes de leur voisinage, à troubler leur commerce, à rançonner leurs marchands, d'ailleurs n'obéissant au souverain qu'autant qu'ils y trouvaient quelque avantage.

On peut apprécier cette indépendance par la timidité des mesures prises pour la réprimer. Les anciennes lois de Castille défendent aux nobles de piller, maltraiter ou tuer leurs ennemis personnels, avant de leur avoir déclaré la guerre. Neuf jours après cette déclaration, tout acte d'hostilité devient légitime (1). Ainsi, le droit de paix et de guerre, long-temps privilège exclusif de la monarchie, appartenait alors à tout seigneur féodal. Et qu'on ne s'étonne point de ces concessions arrachées à la faiblesse des souverains. Pour l'antiquité de leur origine, leur puissance et leurs richesses, il y avait beaucoup

(1) « L'empereur don Alphonse établit dans les cortès de Najera qu'aucun gentilhomme {fijodalgo) n'en frappât un autre, ni le tuât, ni ne courût sa terre, ni ne lui fît dommage ou déshonneur, à moins de le défier au préalable et de renoncer à son amitié. Et celui qui frapperait ou tuerait avant le terme de neuf jours à partir du défi doit être tenu pour félon {alevoso), et peut être accusé comme tel devant l'empereur ou le roi. » V. Ordenamiento de Âlcala, 1. XL VI, cap. xxxii. — Fuero viejo, titol V, l. i.

de riches-hommes qui pouvaient le disputer aux rois. Quelques-uns possédaient des terres considérables dans différents royaumes de la Péninsule, et, nominalement sujets de plusieurs princes, ils n'étaient en réalité les vassaux de personne. Des châteaux situés sur des rochers inaccessibles (1) , fortifiés avec soin, toujours approvisionnés pour un long siège et gardés par des bandes de mercenaires exercés aux armes, leur permettaient de braver le ressentiment îfun de leurs suzerains, tandis qu'ils réclamaient la protection d'un autre prince. Les moyens dont un roi d'Espagne disposait pour gagner ses grands vassaux étaient aussi insuffisants que ses forces matérielles. Ils se réduisaient à la distribution de quelques charges de cour plus ou moins lucratives, et au partage de terres provenant soit de leurs conquêtes, soit de confiscations, soit enfin du domaine royal.

Rien de plus obscur, de plus difficile à définir que les relations de suzeraineté et de vasselage entre les rois et les richeshommes. 11 y avait une suzeraineté naturelle et une suzeraineté par hommage. Le hasard de la naissance donnait un seigneur naturel; un hommage rendu, c'est-à-dire un contrat librement consenti, engageait, en qualité de vassal, celui qui acceptait un domaine ou un office octroyé par un roi ou par un seigneur. La plupart des nobles reconnaissaient ainsi plusieurs suzerains : d'abord le roi dans les états duquel ils étaient nés, puis les seigneurs dont ils tenaient à fief quelque domaine. Souvent c'était une question difficile à résoudre, que celle de savoir à laquelle de ces différentes autorités on

(1) Ces forteresses sont désignées dans les anciennes chartes et les chroniques par les mots de rochas, pehas bravas, casas fuertes, etc.

devait obéir de préférence. Les riches-hommes élevaient la prétention de n'être engagés au roi que par un lien volontaire, essentiellement révocable. Ce n'était pas assez de rompre à leur gré le traité d'hommage, ils croyaient encore pouvoir se dégager de leurs devoirs envers leur pays natal , et cela par l'accomplissement de quelques cérémonies frivoles. Le droit du moyen-âge était fécond en formes symboliques. Le roi faisait un riche-homme en lui remettant un étendard et un chaudron (1), l'un pour guider ses soldats, l'autre pour les nourrir. Le riche-homme changeait de patrie en demeurant neuf jours sur une terre étrangère, et en se faisant délivrer par quelque notaire un acte constatant qu'il renonçait à son premier suzerain. Cette action, fréquente au xiv« siècle, s'exprimait par le mot bizarre de dénaturalisation, comme si en effet le noble mécontent changeait de nature suivant son caprice (2).

(1) Dar Pendon y Caldera. V. Ayala, Don Pedro, p. 67.

(2) Voici quelles étaient les formalités beaucoup plus compliquées au moyen desquelles on se dégageait de l'hommage prêté pour un château, dans le cas où le scigneur-pi'opriétaire refusait de le reprendre. Un chevalier portugais nommé Martin Vasquez da Cunha tenait à fief le château de Celourico pour la reine dona Beatriz, femme de don Alphonse III. Il voulut se démettre de sa charge, mais la reine refusa. Abandonner le château purement et simplement, c'eût été encourir le reproche de félonie, car il avait prêté serment de défendre Celourico envers et contre tous, et de ne le remettre qu'à la reine, sa dame. Dans son embarras, Martin Vasquçz envoya ses messagers dans toutes les cours de l'Europe, suivant la chronique que je copie, pour soumettre un cas si difficile aux rois, aux chevaliers et aux plus habiles docteurs. Muni d'une consultation en forme, « il mit dans son château un coq, une poule, un chat, un chien, du sel, de l'huile, du vinaigre, du pain, de la farine, du vin, de l'eau, de la viande, du poisson, des oignons, des ferrements, des clous, des flèches, une

Parmi les grands vassaux, les plus puissants par l'étendue de leurs domaines et la force militaire dont ils disposaient étaient les chefs ou Maîtres des ordres de chevalerie étabhs en Espagne vers le milieu du xii' siècle comme une miUce permanente toujours prête à entrer en campagne contre les ennemis de la foi. Depuis long-temps ils avaient appris à se battre contre les chrétiens. A ces ordres appartenaient quantité de châteaux et de villes. Ils possédaient d'immenses richesses et une clientelle fort étendue, la plupart des familles nobles ayant quelques membres affiliés. Un Maître exerçait sur les frères de son ordre une autorité plus absolue que tout autre chef militaire, car l'esprit de corps et des serments prononcés

rondache, une lance, un bassinet, des cordes, du bois, une meule, un panier, un coutelas, des charbons, un soufflet, de l'amadou, un fusil et des pierres à feu. Sur la muraille, il fit porter des pierres comme pour repousser un assaut, puis il mit le feu à un des bâtiments compris dans l'enceinte du fort, et fît sortir de la place tous les gens qui s'y trouvaient. Demeuré seul, il ferma les portes en dedans et les barricada. Gela fait, entre deux créneaux il attacha une poulie et une corde, à l'extrémité de laquelle un panier fut fixé. Au moyen de cet appareil, il descendit dans le fossé en se laissant glisser le long du rempart. Ce n'était pas tout que d'être hors de la place, il fallait empêcher que d'autres ne s'y introduisissent par le même procédé. Il y mit ordre en remontant le panier et rejetant la corde par-dessus les murs. Alors le gouverneur, montant à cheval, fit trois fois le tour du château en criant à chaque fois : « Rescousse au château de la reine qui se perd! » Personne ne paraissant, Martin Vasquez se tint pour dûment exonéré de son serment. »

Selon l'auteur portugais d'où je tire ces détails, Martin Vasquez fut le premier qui pratiqua cet ingénieux procédé pour s'affranchir d'un serment d'hommage, et ce serait d'après ce précédent, fort approuvé comme il semble, que les formalités susdites furent sanctionnées dans la loi des Partidas en Castille. — Voyez Duarte Nunez do Liào. Chronica$ dot nyes de Portugal, t. II, p. 174.

au pied des autels lui assuraient l'obéissance passive d'une nombreuse association, unie d'ailleurs par une communauté d'intérêts. La puissance de ces chevaleries, ainsi les nommaiton, était encore augmentée par les alliances qu'elles faisaient entre elles. A l'exemple des villes, les' différents ordres militaires s'engageaient par des serments solennels à se prêter secours et à réunir toutes leurs forces pour assurer le maintien de leurs privilèges et la conservation de leurs riches apanages (1). D'après le texte de leur constitution, les chevaliers devaient élire librement leurs maîtres; mais de bonne heure les rois cherchèrent à exercer une influence sur ces nominations; de là des schismes, des divisions intestines dans les ordres, enfln la guerre civile, conclusion ordinaire au moyenâge de toutes les difficultés inhérentes à des institutions défectueuses (2). Il y avait des chevaleries particulières à chaque royaume de l'Espagne. Les plus célèbres, Saint-Jacques, Calatrava et Alcântara, avaient leur chef-lieu en Castille et pouvaient être considérées comme sujettes de cette couronne;

(1) Voici quelques passages d'un traité d'alliance entre les trois maîtres de Saint-Jacques, Calatrava et Alcântara, daté de la Puebla de Chilien, 2 avril

1318 « Ordonnons et établissons que nous serons tous unis et d'accord

pour demander à notre seigneur le roi don Alphonse qu'il maintienne nos privilèges, libertés, usages et coutumes, et les franchises de nos terres.... Que si quelqu'un, de quelque condition qu'il soit, entreprend contre un d'entre nous, ou contre un de nos frères, ou contre nos terres et nos vassaux, ou contre chose à nous appartenant, nous faisant tort et injustice, nous serons tous unis pour le défier (querellallo), l'affronter et l'empêcher de nous nuire. » Coleccion diplomatica de Abella, bibl. de l'Académie de l'Histoire à Madrid.

(2) Il y avait souvent deux maîtres élus à la fois par deux partis et se faisant la gijerre. V, Rades, Cronica de las très ordenes.

cependant elles avaient dans d'autres royaumes des possessions souvent très considérables. A l'ordre de Saint-Jacques, par exemple, appartenaient plusieurs commanderies fort importantes en Aragon, principalement dans le royaume de Valence. Quand la bannière de l'ordre marchait contre les infidèles , tous les chevaliers, quelle que fût leur patrie, devaient monter à cheval sur l'appel de leur maître; mais le cas de guerre entre princes chrétiens n'avait pas été prévu par les statuts de fondation. Alors, pour quelques-uns des frères, il fallait opter entre la fidélité due au roi dont ils étaient les sujets et l'obéissance dont ils avaient prêté le serment au chef de leur ordre. En tout temps, chaque élection à ces commanderies étrangères devenait le motif de vives contestations entre les couronnes intéressées, et menaçait d'exciter les conflits les plus sérieux.

Auprès des riches-hommes, les fidalgos ou gentilshommes tenaient un rang analogue à celui des premiers auprès des rois. Chaque seigneur avait dans sa dépendance un certain nombre de gentilshommes qui lui rendaient hommage et tenaient de lui des terres à fief. A leur tour, ces gentilshommes avaient des vassaux, en sorte que le laboureur avait plusieurs suzerains, dont souvent les ordres étaient contradictoires. On voit que les institutions du moyen-âge donnaient lieu à d'étranges complications dont la violence seule amenait le dénoûment. Néanmoins les lois et les usages nationaux prescrivaient au vassal, quelle que fût sa condition, d'obéir avant tout à son seigneur immédiat. Ainsi un simple chevalier n'encourait pas la peine de trahison, s'il s'armait contre le roi sur l'ordre du riche-homme auquel il rendait hommage. En 1333, le roi don Alphonse de Castille fit juger un écuyer accusé de

félonie par une espèce de jury composé de riches-hommes, de chevahers et de docteurs instruits dans les lois et les privilèges du royaume. L'écuyer, gouverneur d'un château qu'il tenait de son seigneur immédiat, avait refusé d'en ouvrir les portes au roi. Sur sou aveu que ce seigneur ne lui avait pas donné d'ordres exprès pour agir de la sorte, il fut condamné à mort. Ce jugement, dit un chroniqueur, eut pour effet d'obliger les gouverneurs de châteaux à se faire autoriser par leurs seigneurs à recevoir le roi toutes les fois qu'il se présenterait (1). Il est curieux d'opposer à ce jugement, rendu comme il semble avec une solennité extraordinaire, un trait de la vie du même prince qui se rapporte également au point délicat de l'obéissance féodale. Alphonse se préparait, en 1334, à réduire un de ses grands vassaux révolté et à l'assiéger dans sa ville de Lermaj Garcia de Padilla, chevalier attaché au rebelle, voyant tout accommodement impossible, demanda hardiment à don Alphonse un cheval et une armure pour aller le combattre sous la bannière de son seigneur. Sur-le-champ le prince lui fit délivrer armes et cheval, l'avertissant toutefois que, s'il était pris, il paierait de sa tête sa fidélité au seigneur de Lerma (2). Il me semble voir dans l'action et les paroles de don Alphonse le contraste du chevalier et du roi réunis dans le même homme. L'un cède par entraînement à ses préjugés d'honneur chevaleresque, l'autre veut faire respecter les droits de sa couronne. Les mœurs et la politique se combattaient dans le cœur du généreux monarque.

(1) tronica de don Alfonso XI, p. 274.

(2) Ihid., p. 299.

Au XI v« siècle, la féodalité n'avait pas en Espagne le caractère qu'on lui voit à la même époque dans le reste de l'Europe. Les causes qui avaient donné de bonne heure aux grandes villes des institutions municipales et une importance politique avaient établi entre les nobles et. les vilains des relations plus douces et plus faciles qu'en aucun autre pays (1). Pour s'expliquer les coutumes de la Péninsule, il faut toujours se reporter aux premiers temps de la conquête des provinces occupées par les Arabes. Noble ou vilain, riche ou pauvre, tous les Espagnols qui s'étaient établis sur le territoire délivré du joug musulman étaient des soldats de la même race, conquérants d'une terre dépeuplée. Entre les plus puissants et les plus misérables de ces colons, il y avait sans doute ces rapports de subordination que l'inégalité des fortunes marque dans toutes les sociétés. Le nom de riche-homme indique une supériorité toute matérielle. En Espagne, on ne trouvait pas en présence deux peuples ennemis, l'un abusant de sa victoire, l'autre frémissant de sa défaite. Pour son vassal, le riche-homme était ce qu'est un capitaine pour un soldat. Compagnons d'armes, l'un commande, l'autre obéit; mais ils se respectent, sentant qu'ils ont besoin

(1) Don Lope de Estuniga, riche-homme castillan appartenant à la première noblesse du royaume, consentait en 143i ajouter dans un tournoi contre un champion qui ne pouvait prouver qu'il fût hidalgo. Je ne crois pas qu'on trouvât à cette époque ailleurs qu'en Espagne un exemple de pareille condescendance. Un siècle plus tard, le chevalier sans peur et sans reproche, le vaillant Bayard, refusait de monter à la brèche avec des lansquenets. V. Patso honroso de Suero de Quihonet, p. 48.

l'un de l'autre. L'affabilité des grands, la liberté de langage ordinaire aux gens du peuple, et surprenante pour les étrangers qui voyagent en Espagne, n'est point nouvelle en ce pays. Ces relations datent d'un temps immémorial. A l'époque où commence notre récit, les nobles possédaient, il est vrai, la plus grande partie des terres, mais ils devaient un salaire aux hommes qui les cultivaient, et la condition de ces derniers paraît avoir été celle de métayers jouissant à charge de redevance du produit qu'ils tirent des champs labourés par leurs mains, hbres d'ailleurs de rompre le contrat lorsqu'ils en trouvent les conditions onéreuses [\). Il existait en Castille des institutions fort anciennes et qui semblent fondées en opposition directe avec celles de la féodalité, telle qu'elle nous apparaît dans le nord de l'Europe. Dans un certain nombre de districts nommés Behetrias, la terre appartenait aux paysans; mais, comme on ne concevait pas alors qu'un village pût exister sans seigneur, les habitants des Behetrias s'en choisissaient un, et, pour prix de sa protection, lui rendaient une redevance, qui, en général, ne consistait que dans la prestation de quelques denrées; on le défrayait lorsqu'il visitait son village, et

(l) Les cortès de Valladolid en 1351 fixèrent le prix des journées de travail et !c salaire des laboureurs et des artisans (Ordenamiento de Menestrales) , d'où l'on peut conclure qu'auparavant les cultivateurs pouvaient mettre leur travail au prix qui leur convenait. L'article VI de V Ordenamiento de Préludas, promulgué par les mêmes cortès, a été interprété comme une défense faite au laboureur de changer de seigneur. Je crois cependant que cette défense ne s'applique qu'aux petits propriétaires, vassaux par hommage de seigneurs ecclésiastiques. Elle a pour but d'empêcher ces propriétaires de se soustraire aux taxes royales et aux dîmes en faisant hommage de leurs domaines à des seigneurs qui jouissaient de privilèges et d'immunités relativement à ces mêmes taxes.

seulement pendant un petit nombre de jours chaque année. Quelques-uns de ces domaines étaient même exempts de celte faible preuve de leur vassalité, ou bien leur redevance était tout-à-fait illusoire. La plupart des Behetrias avaient le droit de changer de seigneur quand bon leur semblait, sept fois par jour, suivant le texte poétique de leurs vieilles chartes (1). Quelques-unes devaient le choisir dans certaines familles nobles du pays, d'autres pouvaient le chercher d'une mer à l'autre, c'est-à-dire dans toute la Castille. On sent que dans un pays où existaient de telles institutions, il eût été difficile d'arrêter la contiigion de lexemple parmi les provinces moins favorisées, si le régime féodal n'eût été fort doux. D'un autre côté, le caractère delà nation espagnole, fière, susceptible, impatiente des injures, contribuait encore plus à maintenir entre le seigneur et le vassal les égards naturels à des hommes qui s'estiment mutuellement.

Bien que les codes autorisassent l'esclavage en Espagne et qu'ils en fissent même la peine de certains crimes (2), il n'y avait guère d'autres esclaves que des musulmans, prisonniers de guerre, employés au service domestique, protégés d'ailleurs par des lois fort anciennes plus humaines peut-être que cellesqui régissent aujourd'hui plusieurs colonies européennes.

Les Maures et les Juifs, lorsqu'ils avaient obtenu de leurs

(1) Ayala, Cron. de don Pedro, ano II, cap. xiv. — Catalogue manuscrit des Behetrias; Bibliothèque de l'Académie de l'Histoire.

(2) Fuero real, 1. II, tit. 7, lib. iv. — Gfr. avec Ordenamiento de Alcalà, 1. I, tit. 21.

vainqueurs la permission de résider dans le pays qui leur avait donné naissance, étaient considérés légalement plutôt comme des étrangers que comme des serfs. Sauf quelques faibles restrictions, ils jouissaient du libre exercice de leur cultej ils pouvaient posséder des terres; ils nommaient leurs magistrats, et même le juge castillan par devant lequel ils plaidaient dans leurs contestations avec des chrétiens (1), Les premiers rois espagnols, chassant devant eux la population musulmane, l'avaient entièrement dépouillée. Mieux éclairés sur leurs véritables intérêts, leurs successeurs permirent aux infidèles de devenir leurs sujets et souvent prirent soin de leur garantir de la manière la plus formelle la complète jouissance de leurs propriétés (2).

On se tromperait grandement à prêter à l'Espagne du xiv siècle les passions reUgieuses et l'intolérance qui l'animèrent au xvi''. Dans les guerres continuelles entre les Maures et les chrétiens, la politique avait depuis long-temps plus de part que le fanatisme. Déjà notoirement en décadence, l'islamisme ne faisait plus de prosélytes, et son extinction définitive dans la Péninsule pouvait être prévue et, pour ainsi dire, calculée avec exactitude. On ne hait plus des ennemis trop faibles pour se faire craindre, et les batailles de las Navas et du Rio-Salado

(1) Cartes de Valladolid, art. 56-58. — Ord. de Prelados, art. 17. — Ayala, p. 64.

(2) Notanimeut lors de la prise de Tolède. Ayala, II, cap. xviii. — A la fin du xvi» siècle, il y avait encore tant de musulmans dans les provinces du nord de l'Espagne, qu'ils offraient à Henri IV une armée de 80,000 hommes, s'il voulait les aider à secouer le joug sous lequel ils gémissaient. Voyez Mémoires du maréchal de La Force, publiés par M. le marquis de Lagrange, t. I, p. 219 et suiv.

avaient assouvi la soif de vengeance qu'avait excitée jadis la défaite de Xerez. Les rapports de commerce, les nécessités de la politique établissant un contact intime entre les deux peuples, avaient rapproché leurs mœurs. Les Maures andalousiens laissaient à leurs femmes une liberté inconnue dans les autres pays musulmans. Il y avait quelque chose d'africain dans la jalousie des Espagnols. Amusements, exercices guerriers (1) étaient communs aux deux nations. Toujours irrésistible sous un ciel ardent, l'amour triomphait des préjugés religieux. Plus d'un chevalier castillan portait les couleurs d'une dame musulmane, et lesfières beautés de Séville et de Cordoue n'étaient pas insensibles aux hommages des jeunes émirs grenadins. La langue et la littérature arabe étaient cultivées dans des écoles fondées sous le patronage ecclésiastique. Sur la frontière, le mélange des deux idiomes avait formé un patois fort répandu et qui favorisait les communications (2), Les rois chrétiens attiraient à leur cour des médecins, des géomètres, des astrologues arabes, qui jouissaient de toute la considération que le savoir pouvait s'attirer dans un temps grossier. La noblesse castillanne ne faisait point de difficulté pour accorder le don aux cavaliers maures. Les riches banquiers juifs obtenaient même cette distinction, encore fort rare à cette époque (3). Partout les mœurs et les idées chevaleresques triom-

(1) Les danses et les courses de cannes. Les Maures andalousiens sont, je crois, les seuls musulmans qui aient eu des danses nationales {zambras) , où les deux sexes prenaient part.

(2) Algarrabia. On peut voir dans El Conde Lucanor combien la littérature arabe était répandue en Espagne au xiv^ siècle.

(3) Don Farax, don Reduan, don Simuel, dans Ayala, passim. On doit remarquer que Ayala n'accorde le don qu'aux princes du sang, à quelques

phaientdes passions religieuses et politiques. Il n'était pas rare que des guerrier» arabes se fissent donner l'accolade qui conférait le titre de chevalier, par un Espagnol avec lequel il venait de rompre des lances sur un champ de bataille (1). En guerre, on se piquait de courtoisie; en paix, des relations d'hospitalité et même d'amitié véritable unissaient des familles nobles des deux religions. Lorsque les rois chrétiens se brouillaient entre eux, l'alliance du souverain de Grenade était recherchée sans scrupule; souvent des riches-hommes mécontents, ou même des princes de sang royal trouvaient un asile dans les murs de l'Alhambra , tandis que des walis rebelles étaient accueillis à la cour de Tolède. En 1324, on vit un infant de Castille révolté contre son souverain combattre ses compatriotes sous la bannière d'un roi maure, tandis qu'un prince grenadin joignait ses armes à celles de don Alphonse (2). On n'aperçoit chez les chroniqueurs contemporains ni surprise, ni indignation contre de pareilles alliances, ou, si quelque blâme est exprimé, c'est seulement la déloyauté qu'on accuse et non l'irréligion.

Il y avait pourtant plus d'un siècle que l'inquisition était établie en Espagne, mais son pouvoir était loin d'être alors ce qu'il devint dans la suite. A peine découvre-t-on quelques traces de son existence. Dans le royaume d'Aragon, on trouve, il est vrai, des tribunaux spécialement institués pour connaître

riches-hommes 1res puissants, à certains grands officiers de la couronne, enfin aux Maîtres des ordres militaires.

(1) En 1274, Mohamed II, roi de Grenade, fut armé chevalier par Alphonse X. — Gonde, Hist. de los Arabes, parte IV, cap. ix.

(2) Cronica de don Alfonso XI, p. 100-115. — Mariana, l, 707-713. Id., I, 813.

du crime d'hérésie. Probablement depuis qu'un roi d'Aragon avait pris les armes en faveur des Albigeois, ce pays était devenu suspect au saint-siége. Néanmoins les procès, comme il semble, y étaient fort rares et presque uniquement intentés à des réformateurs, enthousiastes furieux, qui voulaient faire des prosélytes ou plutôt troubler le culte de leurs concitoyens. Quant aux Juifs et aux Maures, loin d'être l'objet d'aucune persécution, ils ne devenaient justiciables du saint-offîce que lorsque, par leurs paroles ou leurs écrits, ils cherchaient à détourner les chrétiens de la foi de leurs pères; encore fallaitil que les rois autorisassent formellement les poursuites. Or, ils se montraient en général si peu disposés à laisser prendre au clergé une influence dominatrice, que l'on voit, en 1350, Pierre IV, roi d'Aragon, interdire rigoureusement aux ecclésiastiques d'empiéter sur la juridiction séculière (1). La Castille, demeurée complètement exempte de l'hérésie albigeoise, n'eut des inquisiteurs que de nom. Les hérétiques, s'il s'en trouvait dans ce royaume, avaient pour juges des évêques procédant selon le droit canonique, et non des moines dominicains comme en Aragon (2). Au reste, dans toute l'Espagne, il ne paraît pas que la conversion des infidèles fût chaudement poursuivie, soit par des mesures de rigueur, soit par la persuasion. Quel intérêt auraient eu les rois à favoriser le zèle apostolique qui tendait à diminuer leurs revenus? car les Maures et les Juifs payaient une taxe un peu plus forte que les chrétiens.

Si la foi n'était pas ardente en Espagne, la religion n'y avait

(1) Privilège de Val., fol. 119 (Barcelone, 31 juillet 1350). Manuscrit de la Bibliothèque de l'Académie de l'Histoire.

(2) Llorente, Histoire de l'Inquisition, I, 106.

38 HISTdlRE DE DON PÉDRB.

pas de contradicteurs déclarés. Peut-être doit-on attribuer à cette tiédeur générale le rôle très secondaire du clergé dans tous les débats politiques du xiv* siècle. Il faut, en outre, observer que les hauts dignitaires ecclésiastiques, appartenant à l'ordre de la noblesse, propriétaires, comme les riches-hommes, de villes et de châteaux, avaient les mêmes intérêts, les mêmes passions, et par conséquent étaient mal qualifiés pour prétendre au rôle d'arbitres dans les démêlés si fréquents entre les rois et leurs grands vassaux. Le clergé inférieur, vivant et se recrutant parmi le peuple, partageait son ignorance et sa grossièreté. Tel était le dérèglement des mœurs qu'un très grand nombre de prêtres entretenaient des concubines, qui tiraient vanité du caractère de leurs amants et prétendaient à des distinctions particuhères. La conduite de ces ecclésiastiques ne causait point de scandale, mais parfois le luxe affiché par leurs maîtresses excitait l'envie des riches bourgeois et même des dames nobles. A plusieurs reprises, et toujours inutilement, les cortès lancèrent des décrets pour réprimer l'insolence des damoiselles de prêtres [barraganas de dérigos). Elles formaient comme une caste à part ayant ses privilèges et assez nombreuse pour qu'il fallût inventer pour elles des lois spéciales (1).

(1) Cartes de Val., art. 24. Les mêmes mœurs existaient en France :

Une belle amie ot le prestre Que il vestoit et bien et bel; Bonne cote ot et bon mantel , etc.

Voyez le fabliau du Prestre qui ot mère a force. Barbazan, III, p. 190. — Le mot de barraganas (compagnes) n'avait rien de déshonorant au moyenâge. Barragan, au masculin, désignait un jeune cavalier, un homme d'honneur. C'est le sens qu'a ce mot dans le Romancero du Cid. La position des barra-

Malgré la retraite où l'on condamnait les femmes, le relâchement des mœurs était extrême dans toutes les classes de la société. Les séductions étaient faciles pour les rois, les richeshommes et les prélats, toujours entourés de vassaux intéressés à les corrompre. Souvent la maîtresse d'un grand vivait sous le même toit que sa femme légitime, et les enfants de l'une et de l'autre, élevés ensemble, n'étaient pas distingués par l'opinion publique. Le titre de bâtard, loin d'être un opprobre, était porté fièrement. Il ne fermait aucune carrière, et on le voit figurer dans un grand nombre d'actes publics (1).

S'il fallait caractériser le xiv^ siècle en Espagne par le vice le plus général, je crois qu'on ne devrait citer ni la brutalité des mœurs, ni la rapacité, ni les habitudes de violence invétérées chez quiconque se sentait de la force. A mon avis, le trait le plus saillant de cette triste période, c'est la fausseté, la fourberie. Jamais, en effet, l'histoire n'enregistra tant de trahisons, tant de perfidies. Ce siècle, si grossier en tout, ne se montre ingénieux que dans l'art de tromper. Il se joue dans les subtilités. Dans tous les engagements, et jusque dans le code de l'honneur chevaleresque, il cache des équivoques que l'intérêt sait habilement exploiter. Les serments prodigués dans toutes les transactions, accompagnés des cérémonies les plus solennelles, ne sont plus que de vaines formalités consacrées par

ganas rappelle celle des courtisanes grecques, ha.ipiu, ou plutôt celle des captives dans l'Iliade et les tragiques. Tecmessa, dans Sophocle , dit : I(?£Tc Tîjv ô/xsuvÉTijv AtavToç; ôpis'jvérïjç se traduirait bien dans le vieux castillan par barragana.

(1) Yanguas, Antigiiedades de Navarra, verbo Bastardo. La loi des sicte partidas admet l'union temporaire avec des concubines, barraganas, pour repeupler les terres abandonnées. Part. IV, tit. xiv, 1. 1 et 2.

l'habitude. Celui qui donne sa foi, la main sur les saints Évangiles, ne sera cru de personne s'il ne livre en otage sa femme et ses enfants, surtout s'il ne remet ses forteresses. Ce dernier gage est toujours considéré comme le seul vraiment sûr. La méfiance est générale, et chacun voit un ennemi dans son voisin. Les grands ne se hasardent hors de leurs châteaux qu'entourés de nombreux hommes d'armes; les laboureurs vont aux champs la lance sur l'épaule (1), car tout homme, tout compatriote surtout, est justement suspect. Il faut craindre celui qu'on a offensé, plus encore peut-être celui qu'on a comblé de bienfaits. La prudence est la seule vertu qui se pratique. Les hommes du xiv« siècle vivent isolés comme les animaux de proie, et cette énergie, cette force de volonté que nous admirons trop aujourd'hui en eux, ils la doivent peutêtre à la conscience de leur propre méchanceté, leur démontrant sans cesse qu'ils ne peuvent et ne doivent compter (jue sur eux-mêmes.

(1) Cortès de Vallaclolid, art. 1. Orden. contra los ladrones y malhechores.

RÈGISE d'ALPHONSE, PÈRE DE DON PÉDRE. — 1308-1330.

Don Alphonse de Castille, onzième du nom, père de don Pèdre, fut un grand roi. Depuis la mort de saint Ferdinand , la Castille avait été en proie à une anarchie continuellej des princes faibles, de longues minorités, avaient accru au plus haut degré l'audace des riches-hommes. Tandis qu'ils s'entrebattaient en se disputant le pouvoir, c'est-à-dire le privilège exclusif de mettre le pays au pillage, le peuple des villes et les paysans, exaspérés par l'excès de leurs maux, se soulevaient de toutes parts et exerçaient de sanglantes représailles contre leurs oppresseurs. Voici le tableau qu'un auteur contemporain nous a laissé de la situation où se trouvait la Castille à l'avènement de don Alphonse :

<f Or, sachez qu'il y avait mainte cause et manière pourquoi les villes du roi et les autres villes du royaume reçussent grand dommage et fussent du tout détruitesj car riches-hommes et gentilshommes vivaient de vols et pilleries qu'ils faisaient en la terre, et les tuteurs du roi y donnaient la main,

chacun pour les avoir à son aide. Que si quelqu'un de ces richeshommes ou gentilshommes renonçait à l'amitié d'un des tuteurs, tout aussitôt celui-ci, se sentant abandonné, lui détruisait villes et vassaux, disant qu'à bon droit lui donnait-il ce loyer du mal que le traître avait fait alors qu'il était à ses gages. Pensez que lorsqu'il était de ses privés, tout lui était })ermis et licite. Et encore, les gens des villes étaient bandés en factions ennemies, aussi bien dans les villes qui tenaient I)our les tuteurs que dans les villes qui leur étaient contraires. Ès-villes obéissantes auxdits tuteurs, ceux qui plus pouvaient, opprimaient les autres, tant pour se ménager les moyens de se rendre indépendants que pour se défaire de leurs ennemis particuliers. Ès-villes qui ne voulaient reconnaître lesdits tuteurs, ceux qui avaient l'autorité, prenaient les rentes du roi, d'icelles entretenaient gens de guerre pour fouler le pauvre peuple et le taxer sans merci. D'où advint qu'en telles villes et pour les causes dessus dites se levèrent plusieurs gens de métiers, au cri de Commune ! qui tuèrent ceux qui les foulaient et prirent et exillèrent leur avoir. Or, en aucune partie du royaume ne rendait-on la justice comme il est droit. Aussi les gens n'osaient sortir par les chemins sinon trop bien armés, voire en grosses compagnies pour se défendre contre les pillards. Aux lieux qui n'étaient pas bien enmurés ne demeurait personne, et dans les lieux fermés la plupart ne vivaient que de vols et pilleries, à quoi s'accordaient facilement plusieurs hommes des villes, tant gens de métiers que gentilshommes; et si grand était le mal partout le pays, que nul rencontrant des hommes morts par les chemins ne s'en ébahissait. Aussi peu s'étonnait-on des vols, larcins, dommages et maux de toute sorte qui se faisaient dans les villes et les cam-

pagnes. Encore les tuteurs mettaient chaque jour taxes nouvelles et impôts trop pesants, par quoi vinrent les bonnes villes à être désertes, ensemble les villes des riches-hommes et des gentilshommes (1). »

Tel était le triste état de la Castille lorsque don Alphonse commença de gouverner par lui-même. Il se sentait du courage et de l'intelligence, il voulut être roi. D'abord, n'ayant pas de parti, il fut obligé de se jeter dans les bras d'une des factions qui déchiraient son royaume. Elle lui prêta des forces pour détruire les autres. Puis, lorsque les grands vassaux qui lui avaient fourni des armes pour faire respecter son autorité exigèrent des récompenses au-dessus de leurs services, il se trouvait assez fort déjà pour commander l'obéissance au lieu de l'acheter. Unissant à propos la rigueur à la clémence, il fit un exemple des plus factieux et se hâta de pardonner aux autres dès qu'il leur eut prouvé sa supériorité et les eut réduits à demander grâce. Ses premiers succès ne l'aveuglèrent pas sur la gravité du mal qu'il prétendait extirper. Il comprit qu'il fallait donner un cours à l'humeur inquiète et perturbatrice de sa noblesse. Conspirateurs incorrigibles pendant la paix, ses riches-hommes étaient des soldats dociles pendant la guerre. Alphonse les poussa contre les Maures de Grenade, et tourna au profit de sa gloire et de l'agrandissement de son royaume des armes qui depuis long-temps ne s'étaient exercées que dans les discordes civiles. A l'ap-

(1) Cronica de don Alphonso XI, p. 78. L'impossibilité de traduire littéralement dans notre français moderne le castillan du xiv* siècle m'a fait essayer d'employer la langue de Froissart dans ce passage et quelques autres citations. J'ai conservé l'orthographe moderne pour ne pas me rendre inintelligible à plaisir.

proche de la formidable tempête qui allait fondre sur eux, les Maures andalousiens appelèrent à leur secours leurs frères d'Afrique. Il y avait alors en Barbarie un prince puissant, Abdul-Hassan , qui, après avoir soumis tous les petits despotes musulmans ses voisins, songeait à porter ses armes au-delà du détroit. 11 envoya une armée africaine dans l'Andalousie bien plus nombreuse que celle qui, cinq siècles auparavant, avait subjugué toute la Péninsule. Alphonse se montra le digne successeur de Pelage et de saint Ferdinand. Dans le péril général, le courage et l'audace obtiennent l'obéissance la plus absolue. Les communes de Castille, délivrées par leur roi de la guerre civile et des exactions des riches-hommes, lui donnèrent leurs soldats et lui fournirent généreusement toutes leurs ressources pour la terrible lutte qui allait de nouveau décider du sort de l'Espagne. A l'exemple de Charles Martel, Alphonse n'hésita pas à exiger du clergé des sacrifices qui, dans tout autre temps, auraient compromis la tranquillité du royaume. Mais sa cause était juste, il était aimé du peuple, vaillant, généreux; pas une voix ne s'éleva pour lui résister (1). De ses voisins, les rois de Portugal et d'Aragon, il n'obtint que de faibles secours, mais leurs bannières suivant la sienne semblèrent lui rendre hommage comme ses vassales et reconnaître la suprématie de la Castille. Le 29 octobre 1340, les deux armées se rencontrèrent non loin de Tarifa, sur les bords du Rio-Salado, et la victoire se déclara pour les chrétiens. Deux cent mille Africains, dit-on, restèrent sur le champ de bataille, et l'Espagne fut pour jamais délivrée de la crainte d'une invasion musulmane. Poursui-

(1) V. Cortet de VcUladolid, ord. de Prelados, art. 1, 3, 5.

vant le cours de ses succès, Alphonse attaqua et prit, après un long siège, la forte place d'Algéziras. Il voulait enlever aux infidèles Gibraltar, leur première conquête, qui assurait leurs communications avec l'Afrique. Malheureusement, lorsqu'il se croyait déjà maître de ce dernier boulevard de la puissance arabe, une maladie épidémique, la fameuse peste noire, qui depuis plusieurs années ravageait l'Europe (I), se déclara dans son armée avec une violence extraordinaire. Le roi de Cashlle, qui partageait toutes les fatigues de ses soldats, fut atteint du fléau et y succomba au milieu de son camp, à la fleur de l'âge, le vendredi saint, 27 mars 1350. Sa mort plongea dans la désolation l'Espagne entière. Les musulmans euxmêmes firent éclater leur admiration pour leur redoutable ennemi; ils cessèrent toute hostilité contre l'armée, qui s'éloignait de leurs remparts emportant le cercueil de son roi, et la terreur du nom d'Alphonse sembla dicter la paix avantageuse aux chrétiens qui se conclut presque aussitôt après la levée du siège de Gibraltar (2).

Pour apprécier les conséquences de cette mort, il est nécessaire de connaître quels étaient les principaux personnages appelés à jouer un rôle à l'occasion de ce grand événement. Alphonse ne laissait qu'un fils légitime, don Pèdre, alors âgé de quinze ans et quelques mois, dont la mère, dona Maria, était une infante de Portugal, fille du roi Alphonse IV, surnommé le

(1) Ayala, Cron. de don Pedro, p. 8.

(2) Ayala, p. 12 (Abreviada).

Brave. La politique seule avait formé cette union, qui ne fut pas heureuse. Peu de temps après le mariage du roi (1), doua Léonor de Guzman, jeune veuve issue d'une famille illustre de Séville, avait pris sur son esprit l'empire le plus absolu. Dès que la reine dona Maria eut donné un héritier à la Castille, en 1334, elle fut complètement négligée par son mari. Dona Léonor, au contraire, était la confidente de tous les projets d'Alphonse; elle habitait publiquement avec lui. C'était en sa présence que les officiers de justice et de chancellerie expédiaient toutes les affaires, c'était à elle qu'ils en rendaient compte en l'absence du roi. « Elle donnait sa main à baiser, dit un chroniqueur, comme si elle eût été dame propriétaire du royaume de Castille (2). » Par l'élévation de son esprit et la force de son caractère, la favorite ne se montra pas indigne de sa haute position , et le roi dut peut-être à ses sages conseils une partie de ses succès. Elle avait eu soin de l'entourer de ses parents et de ses alliés, et les principales charges de l'état étaient entre leurs mains. Pour elle-même, elle avait obtenu des domaines immenses, maint château fortifié, de nombreux vassaux. Depuis la mort de son frère, don Alonso Mendez , maître de Saint-Jacques, elle disposait du sceau de l'ordre et en administrait toutes les affaires (3). Perez Ponce,

(1) En 1329. Cron. de don Alf. XI, p. 166.

(2) E quando el rei ia fora do reino os offtciaes de justiza e da chancellaria ficavâm com ella como senhora do stado de Castella et faziaô o que ella mandava... E como as mais das mulheres saô naturalmente vâas e ambiciosas, moormente as daquelle stado de vida errada, assi dava a mào à beijar como senhora proprietaria do reino de Castella.

Chronicas dos reis de Portugal, de Duarte Nunez do Liaô, t. II, p. 95,

(3) Bulario de Santiago, 15 juillet 1350, — V. la note de M. Llaguno, Ayala, p, 22.

un de SCS parents, était maître d'Alcântara. Elle avait ainsi deux petites armées toujours entre ses mains.

Léonor avait eu dix enfants du roi, neuf garçons et une fille; tous furent richement apanages. Don Henri, l'aîné de cette nombreuse lignée de bâtards, né en 1332, fut élevé pour être le premier sujet du roi de Castille. Tout enfant, il avait une maison princière, le magnifique domaine de Trastamare (1 ) et portait le titre de comte, très rare encore à cette époque, et réservé presque exclusivement aux membres de la famille royale. Agé de dix ans à peine, le frère jumeau de don Henri, don Fadrique, avait été nommé Maître de Saint-Jacques. En arrachant cette élection aux chevaliers de l'ordre, don Alphonse avait voulu tout à la fois assurer à son fils une situation élevée dans le royaume et rattacher à sa couronne un ordre puissant, qui, dirigé par un chef ambitieux, aurait pu lui porter ombrage.

Don Henri et don Fadrique accompagnaient leur père dans son expédition contre Gibraltar et faisaient leurs premières armes sous ses yeux, tandis que l'infant don Pèdre, l'héritier légitime du trône, demeurait à Séville, loin du bruit des armes, témoin des humiliations dont sa mère était abreuvée, négligé lui-même par les courtisans, toujours empressés à régler leur conduite sur l'exemple du roi. On eût dit le fils d'un de ces despotes orientaux destiné à passer tristement sa jeunesse dans l'enceinte d'une prison dorée. Il voyait ses deux frères couverts de brillantes cuirasses, suivis de leurs bannières et de leurs hommes d'armes, prendre part aux travaux

(1) Ce nom est écrit diversement dans les manuscrits que j'ai eus sous les yeux. Dans les chartes conservées aux archives d'Aragon, on voit Trestamera, Trastamera, Trastamena. J'ai suivi l'orthographe usitée aujourd'hui.

et aux gloires de la guerre, tandis qu'il se consumait, oisif au milieu d'une cour déserte, à pleurer les outrages de sa mère et les siens. Les impressions de l'adolescence sont ineffaçables. Les premiers sentiments qu'é{)rou va don Pèdre furent la jalousie et la haine. Nourri par une femme faible et offensée, il ne reçut d'elle que des leçons de dissimulation et n'apprit à former que des projets de vengeance.

L'âge de don Alphonse, sa vigueur, son tempérament endurci aux fatigues, lui promettaient une longue vie. Sa mort, trompant tous les calculs, réveilla soudain toutes les ambitions. D'après les lois de la Castille , qui fixaient la majorité des rois à quinze ans, don Pèdre succédait immédiatement à son père; mais, encore incapable de gouverner i)ar lui-même, il ne pouvait manquer de donner à ses conseillers l'autorité de véritables tuteurs. Dans quelles mains allait tomber le pouvoir? Quel serait l'heureux ministre destiné à régner sous le nom du jeune prince? Ces questions agitaient toute la noblesse, qui, long-temps contenue par la fermeté de don Alphonse, se préparait à secouer le joug, confiante maintenant dans la faiblesse de son successeur.

Don Alphonse était trop prudent pour ne pas retenir auprès de lui, surtout pendant ses expéditions militaires, les plus puissants, c'est-à-dire les plus dangereux de ses riches-hommes; aussi son camp devant Gibraltar réunissait-il tous les personnages qui, par retendue de leurs domaines et le nombre de leurs vassaux, tenaient le premier rang parmi la noblesse castillanne, tous ceux, en un mot, que l'opinion publique désignait pour prendre en main la direction des affaires. Les principaux étaient don Juan Alonso d'Alburquerque et don Juan Nunez de Lara, seigneur de Biscaïe. Le premier, un de

ces riches-hommes sans patrie, parce qu'il avait des terres clans plusieurs royaumes, était né en Portugal et nppaienié à la maison régnante. De bonne heure, il avait abandonné son pays et quitté le service de son suzerain naturel pour ofTrir son épée et ses conseils à don Alphonse, au monicnl où ce l)rince, déterminé à faire rentrer ses grands vassaux dans le devoir, commençait par s'attaquer au plus puissant de tous, à don Juan Nunez de Lara. A cette époque, don Alphonse n'avait i)as encore révélé son génie, et la fortune semblait flotter incertaine entre le roi de Castille et ses riches-hommes révoltés. Sans chercher si le choix d'Alburquerque avait été déterminé par un motif généreux ou par un pressentiment politique, don Alphonse n'oublia jamais le secours utile qu'il en avait reçu; il le combla de biens, le chargea de l'éducation de son héritier présomptif et l'admit au nombre de ses plus intimes conseillers. Devenu grand-chancelier et le principal ministre du roi de Castille, le Portugais, avec une rare prudence, s'était toujours abstenu de prendre parti ouvertement entre la reine et la favorite. Malgré ses ménagements, il était considéré par Léonor comme un adversaire dangereux; mais, en déclinant d'entrer avec elle dans une lutte que l'affection du roi eût rendue trop inégale, il avait su se faire respecter, et, sans se compromettre, il jouait le rôle d'un protecteur auprès de la reine délaissée, qui lui accordait toute sa confiance.

Don Juan Nunez de Lara appartenait à la maison royale de Castille, comme fils de l'infant don Fernand de la Cerda, pe- Ut-fils de don Alphonse X (1). De sa femme, fille d'un infant

(1) Le fils aîné d'Alphonse X, Feruaiid de la Cerda, devait ce surnom à un signe naturel recouvert de soies qu'il avait entre les deux épaules. Il mourut du vivant de son père, laissant deux fils, don Alphonse et don Fernand, qui

de Castille, il avait reçu en dot la seigneurie de Biscaïe, pro- Yince considérable, séparée du reste du royaume par les mœurs, les lois et la langue de ses habitants. D'abord il s'était mis à la tête de la noblesse révoltée contre don Alphonse; mais, depuis la sévère leçon qui punit cette tentative (1), il était devenu un sujet fidèle et semblait avoir perdu l'humeur perturbatrice de sa jeunesse. Touché de la générosité avec laquelle le roi usa de sa vicloire, il s'était franchement attaché à sa personne. La force avait abattu sa résistance, les vertus chevaleresques de don Alphonse achevèrent sa défaite en le séduisant. Son dévouement nouveau alla jusqu'à lui faire oublier l'orgueil de sa race, et il avait consenti à fiancer sa nièce dofia Juana de Villena à don Henri de Trastamare, et sa fille aînée à don Tello, le troisième des fils de dofia Léonor.

A côté de ces deux seigneurs, déjà dans la maturité de l'âge, habiles capitaines et profonds politiques, venait se i)lacer un jeune homme que sa haute naissance, beaucoup plus que son mérite personnel, appelait à jouer un rôle dans les révolutions que l'on pouvait prévoir. C'était don Fernand, infant d'Aragon, marquis de Tortose et seigneur de l'Albarracin (2).

portèrent le même surnom. Don Sanche, second fils d'Alphonse X, réclama le titre d'iiéiitier présomptif du trône de Castille, au préjudice des deux infants de la Gerda, ses neveux et représentants de leur père. Ses intrigues, ses qualités personnelles, l'arbitrage des rois de Portugal et d'Aragon, enfin, une décision solennelle des cortès de Ségovie, en 1275, lui donnèrent la couronne. Après quelques tentatives pour faire valoir ses droits, l'infant don Alphonse de la Corda consentit à une renonciation formelle en 1305.

(1) Il fut assiégé par le roi dans son château de Lerma, et obligé de se rendre à discrétion en 1335. Cronica de don Alfonso XI, p. 323.

(2) Petite province dépendant aujourd'hui du royaume d'Aragon. La ville d'Alharracin, située au milieu d'tàpres montagnes, était une des plus fortes de

giSTOIRE DE DON PÈDRE. 51

Il était fils de dona Léonor, sœur d'Alphonse de Castille et seconde femme du feu roi d'Aragon, Alphonse IV. Après quelques tentatives impuissantes pour se créer un parti en Aragon, suspect à son frère, Pierre IV, le roi régnant, il s'était retiré en Castille avec sa mère et un frère du même lit, nommé don Juan. En 1347, lorsque le royaume de Valence et quelques autres provinces se soulevèrent contre Pierre IV (1), don Fernand était venu s'offrir pour chef aux rebelles. Vaincu à la bataille d'Epila, il avait eu le bonheur d'être fait prisonnier par des Castillans auxiliaires de Pierre IV, qui, au lieu de le livrer à son frère, le ramenèrent à la cour de don Alphonse. Étranger à la Castille par sa naissance, à l'Aragon par l'exil où il était condamné depuis ses entreprises impuissantes, il demeurait cependant le prétendant éloigné à ces deux couronnes, et pouvait se faire illusion sur son importance en voyant

l'Espagne. Ses seigneurs défendirent long-temps leur indépendance contre les rois de Castille et d'Aragon.

(1) Plusieurs grandes villes, entre autres Saragosse et Valence, ainsi qu'un nombre considérable de riches-hommes aragonais ou valenciens avaient formé une ligue qu'on appela l'Union, pour se garantir mutuellement leurs droits et leurs privilèges. Les Valenciens réclamaient des institutions aussi libres que l'étaient alors celles de laCatalogne et de l'Aragon. Tous les ligueurs, accusant le roi de partialité pour ses sujets catalans, l'obHgèrent à bannir de son conseil don Bernai de Cabrera, son ministre, et ses plus fidèles serviteurs, enfin, à reconnaître don Fernand pour son héritier, au préjudice de sa propre fille. Quelque temps ils le retinrent prisonnier dans les murs de Valence; mais, pendant sa captivité, Pierre IV eut l'art de gagner les principaux chefs de l'Union. Dès qu'il put s'échapper, il se hâta de révoquer toutes les concessions qui lui avaient été arrachées, et bientôt après détruisit la ligue en battant complètement les rebelles à Epila.

toutes les factions disposées à se servir de son nom pour leurs propres intérêts. '

L'avènement d'un roi de quinze ans (1) devait augmenter l'autorité d'Albnrquerque, qui gouvernait la reine-mère. Don Jnan de Lara, éloigné des provinces du nord, où se trouvait la majeure partie de ses domaines et où s'exerçait particulièrement son influence politique, n'était pas en mesure de lui disputer le pouvoir en Andalousie, D'ailleurs, don Juan Nuîiez était las de la guerre civile, et, certain que son indépendance serait respectée par un gouvernement faible et entouré de périls, il ne songeait nullement à susciter de nouveaux embarras au fils d'un prince dont il était devenu l'admirateur et le sujet le plus dévoué. Enfin Alburquerque recherchait ouvertement son alliance, et lui offrait de partager avec lui l'autorité que la mort d'Alphonse remettait entre ses mains.

(1) Don Pèdre était né à Burgosle 30 août 1333.— C/iron. de Alfonso XI, p. 269.

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