‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 14 sur 109 · PARTIE I, LIV. I, CHAP. I · texte numérisé non relu

PARTIE I, LIV. I, CHAP. I

sans en faire d'autre expérience, il le tint potir une armure de fine trempe et à Tépreure. 13 pensa ensuite à son cheval, et quoiqu'il eût autant de jararts que de jambes, et que le pauvre animal n'eût que la peau et les os, il lui parut en si bon état , qu'il ne l'eût pas changé pour le Bucéphàle d'Alexandre , ou le Babieça du dé.

Il fut quatre jours à chercher quel nom il lui donnerait, parce qu'il n'était pas raisonnable, disait- il en lui-même, que le cheval d'un si fameux chevalier n'eût pas un nom connu de tout le monde. Ainsi il essayait de lui en composer un qui pût faire connaîti'ê ce qu'il avait été avant que d'être cheval d'un chevalier errant, et ce qu'il était alors. Il croyait surtout qu'ayant changé d'état, il était bien juste que son cheval changeât aussi de nom, et qu'il en prît un d'éclat et convenable à sa nouvelle profession. Après avoir bien rêvé , tourné , ajouté , diminué , fait et défait, enfin il le nomma Rossinante, noiti grand à sa fantaisie, éclatant et significatif, et bien digne du premier cheval du monde. Ayant trouvé un si beau nOtn à son cheval, il» pensa aussi à s'en donner un à lui-m:ême, et après avoir passé huit autres jours-à rêver, il se hom-* ma enfin don Quichotte , ce qui a ftiît croire aux auteurs de cette véritable histoire ^ qu'il devait' s^^ppeler Quixada, et non Quesada, comme

d'autres Tont dit. Mais notre héros se ressouvenant que le vaillant Amadis ne c'était pas contente de son nom, et qu'il y avait encore ajouté celui de sa patrie et de son royaume pour les rendre célèbres, et s'était nomAié Amadis de Gaule, il ajouta pareillement au sien celui de son pays, et s'appela don Quichotte de la Manche , croyant par-là que sa famille et le lieu de sa naissance allaient être connus et recommandahles par toute la terre. Ayant donc bien fourbi ses armes, de son morion fait une salade entière, donné un beau nom à son cheval, et en ayant pris un illustre pour lui-même , il crut qu'il ne lui manquait plus rien que de chercher une dame à aimer, parce que le chevalier errant sans amour est un arbre sans feuilles et sans fruits, et proprement un corps sans âme. Si par malheur, disait-il à lui-même , ou plutôt pour ma bonne fortune, je viens à me rencontrer avec quelque géant, comme il arrive d'ordinaire aux chevaliers errants, et que du premier coup je l'abatte par terre, ou que je le fende par la moitié, enfin que je le vainque, ne sera-t-il pas bon d'avoir à qui en faire présent, et qu!allant trouver ma dame , et se mettant à genoux devant elle , il lui dise d'une voix humble et respectueuse : Madame, je suis le géant Caraculiambro, seigneur de l'île Malindranie, que l'in-

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