‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 27 sur 109 · PARTIE I, ÛV. I, CHAP. IV · texte numérisé non relu

PARTIE I, ÛV. I, CHAP. IV

VOUS voudriez. Il n'en distille rien, canaille infâme , dit don Quichotte tout furieux , il n'en distille rien de ce que vous dites , mais de la civette et de Tambre ; elle n'est ni louche ni bos-. sue ; elle est plus droite qu'un fuseau de Gaderrama ; mais vous me paierez tout-à-l'heure le blasphème que vous venez de proférer contre cette beauté sans pareille. En même tfemps, il court la lance baissée contre celui qui avait pris la parole, avec tant de fureur, que si de bonne fortune , Rossinante n'eût fait un faux pas au milieu de sa course , le téméraire marchand eût fort mal passé son temps. Rossinante tomba, et s'en alla rouler assez loin avec son maître , qui fit tout ce qu'il put poiur se relever , sans en pouvoir venir à bout , tant il était embarrassé de son écu, de ses éperons et du poids de ses vieilles armes. Mais , pendant qu'il faisait de vains efforts , sa langue n'était pas inutile. Ne fuyez pas, criait-il, poltrons; . attendez , lâches , c'est par la f^tute de mon cheval , et non par la mienne , que je suis par terre. Un des muletiers de la suite des marchands , qui sans doute n'était pas endurant, ne put souffrir les injures et les bravades du pauvre cavalier , et lui arrachant la lance , il la mit en pièces, et de la plus grosse d'icelles, se prit à charpenter sur don Quichotte, avec tant de

force , que , malgré ses armes , il le brisa comme le blé sous la meule. Les marchands avaient beau lui crier qu'il s'arrêtât, il ne faisait que de se mettre en goût, et le jeu lui plaisait si fort qu'il ne pouvait se résoudre à le quitter. Après avoir rompu le premier éclat de la lance, il eut recours aux autres , et acheva de les user l'un après l'autre sur le disgracié gentilhomme , qui , malgré cette grêle de coups , ne cessait de menacer ciel et terre, et les brigands qui le prenaient à leur avantage. Enfin le muletier se lassa , et les marchands poursuivirent leur chemin , ne manquant pas de matière à s'entretenir. Don Quichotte se voyant seul , fit une nouvelle tentative pour se relever ; mais s'il ne l'avait pu se portant bien , comment l'aurait-il fait tout moulu et presque tout disloqué ? Cependant il ne laissait pas de se trouver heureux dans une disgrâce qui lui paraissait si naturelle aux chevaliers errans , et dont il avait même la consolation de pouvoir attribuer toute la faute à son cheval.

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