‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 37 sur 109 · PARTIE I , HV. I , CHAP. VU · texte numérisé non relu

PARTIE I , HV. I , CHAP. VU

Cette même nuit , la gouvernante brûla tous les livres qu'on* avait jetés dans la cour , et tout ce qu'il y en avait dans la maison ; et il s'en trouva d^enveloppés dans là disgrâce générale , qui méritaient sans doute d'être conservés à jamais dans' les arcl^ves publiques ; mais leur maur vaise destinée et la. paresse des perquisiteurs^ ne le permirent p^ , et là se vérifia le proverbe qui dit : Que l'innocent périt souvent avec le coupable. Un des remèdes que le curé et le barbier trouvèrent plus propre pour la maladie de leur ami, fut de faire murer la porte du cabinet où étaient ses livres , afin qu'il ne la trouvât plus quand il se lèverait, errant que la cause du niai cessant , l'effet en cesserait aussi ; et que cependant on dirait qu'un enchanteur avait enlevé le cabinet et ses livres. C'est ice qui fut fait, et avec beaucoup de diligence. I>eux jours après, don Qmehotte s'étant levé, la première chose qu'il fit fut d'aller voir à ses livres; mais comme il ne trouva point le cabinet où il l'avait laissé , il allait, de côté et d'autre, ch^chant et ne pouvant deviner ce qu'il était dev^i^j il allait cent foid où il avait àlutref ois vu la porto; et tâtant avec les mains, il reg^ardait partout, sans rieaa diriç, ejt $i$surément sans rien comprendre à cette aventure. Ënfiti, , ^près ; 2^v.<>ir bien cherché , il demanda à la serv^ntis à^ quel

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côte était le cabinet de ses libres. Qoel cabinet, monsieur , répondit la servante , qui était bien instruite , et que cherchez-vous où il n'y a rien ? Il n'y a plus ni cabinet ni livres dans cette maison : le diable n'a-t-il pas tout emporté ? Ce n'était point le diable , dit la nièce y mais bien un enchanteur, qui vint dans la nuit sur une nue, après que vous fûtes parti d'ici , et qui , descendant de dessus un dragon où il était monté, entra dans votre cabinet , où je ne sais ce qu'il fit ; mais au bout de quelque temps , il s'envola par le toit , laissant la maison toute pleine de fumée ; et quand nous nous fûmes résolues d'aller voir ce qu'il avait fait , nous ne vîmes plus' ni le cabinet , ni les livres , ni même les moindres marques qu'il y en eût eu; Je me souviens seulement , et la gouvernante s'en souvient bien aussi, que le méchant vieillard dit à haute voix, en s'en allant, que c'était par une inimitié secrète qu'il portait au maître des livres qu'il avait fait le désordre qu'on verrait. Il dit encore qu'il s'appelait le sage Mougnaton. Dites Freston, non pas Mougnaton, dit don Quichotte. Je ne sais, dit la nièce , si e'était Freton ou Friton , mais je sais bien que le nom finissait en ton. Aussi est-il vrai, répliqua 'don Quichotte, que c'est un savant ènchâi^teur et mon grand ennemi , qui a une aversion mortelle pour

moi, parce qae 8on art lui apprend que je dois me trouver un jour en combat singulier contre un jeune chevalier qu'il aime et qu'il protège , mais qu'il voit que je vaincrai malgré toute sa science , et de dépit il me rend tous les déplai* sirs qu'il peut ; mais qu'il sache qu'il s'abuse y et qu'on n'évite point ce que le ciel a ordonné. Et qui peut douter de cela? dit la nièce. Mais, mon cher oncle , pourquoi vous engager dans tous ces démêlés et toutes ces batailles ? ne serait-il point meilleur que vous demeurassiez paisible dans votre maison, à jouir de votre bien et du plaisir de la chasse, sans vous fatiguer ainsi à courir par le monde ? Mon oncle , on ne trouve point de meilleur pain que celui de froment; et il y a des gens qui vont chercher de la laine, et qui reviennent sans poil. O ma chère nièce , ma mie , répondit don Quichotte , vous êtes bien loin de votre compte; avant que l'on me tonde , j'aurai pelé et arraché la barbe à quiconque aura seulement l'audace de regarder la pointe de mes cheveux. Elles ne voulurent point lui répliquer davantage , parce qu'elles virent bien qu'il commençait à se. mettre en colère.

Notre chevalier demeura quinze jours entiers dans sa maison à se refaire des fatigues passées, sans donner la moindre marque qu'il pensât à X*I. 5

de nouvelles folies. Pendant ce temp&-là , le curé et le barbier eurent avec lui de for t. plaisantes conversations, sur ce qu'il soutenait que la chose dont on avait le plus de besoin au monde c'était de chevaliers errans , et que ce serait lui qui en rétablirait Tordre. Quelquefois le curé le contredisait , quelquefois aussi il faisait semblant de se rendre , parce qu'autrement il n'y aurait pas eu moyen d'en avoir raison. Cependant don Quichotte sollicitait tous les jours en cachette un laboureur de ses voisins, homme de bien , si l'on peut parler ainsi de celui qui est pauvre , mais qui n'avait guère de cervelle dans la tête. Enfin , à force de belles paroles et de grfl^ndes promesses , il fit tant qu'il le tenta y et il le tenta si fort , qu'à la fin il le persuada de lui servir d'écuyer. Don Quichotte lui disait entre autres choses, qu'il ne craignît point de venir avec lui; qu'il y avait tout à gagner et rien à perdre , parce qu'il pourrait arriver telle chose t qu'en échange du fumier et de la paille qu'il lui faisait quitter , il lui donnerait le gouvernement d'une île. Avec ces promesses, et d'autres aussi bien fondées , Sancho Pança, c'était le nom du laboureur , se laissa si bien séduire , qu'il abandonna sa femme et ses enfans,. et suivit son voisin en qualité d'écuyer. Don Quichotte, assuré d'une pièce si nécessaire,

appliqua ses soins à ramasser de Taiçent ; çt , vendant une métairie j engageant une autre , et perdant sur tous' les marchés, il se fit une sonmie assez considérable. Il s'accommoda aussi d'une rondache, qu'il emprunta d'un de ses amis, et ayant* refait son armure de tête lei mieux qu'il put , il avertit son écuyer du jour et de l'heure qu'il voulait partir, afin que de son côté il s'équipât de ce qui lui serait nécessaire ; mais, sur toutes choses, il lijii ordonna de se pourvoir d'un bissac» Sancho répondit qu'il le ferait , et qu'il avait même envie de mener son âne , qui était de bonne force , n'étant pas trop accoutumé à marcher beaucoup^ Le nom d'âne arrêta un peu don Quichotte , qui ne crut pas devoir permettre à son écuyer d'ei> mener un , parce qu'après avoit repassé dans m mémoire tous les chevaliers qu'il connaissait, il n'en trouvait pas un seul qui eût mené lïn écuyer monté de la sorte. Il y consentit pourtant, dans le dessein de lui donner une plus honoï'abfë moi^ ture à la première occasion, qu'il :ti*ouvêrait deîi démonter quelque chevalier discourtois et brulali » Il se piourvut atïs^i de chemisa tetd'àuttës choses nécessaires, suivant le conseil ijue lui

avait donné l'hôte ; et tout cela s'étatat. sécrète^ ment exédité, Sancho ,' sans dire âdieuà sa^ femme ni à ses enfans, et don Quichotte, sau*

parler de rien à sa nièce ni à sa servante , sortirent une nuit de leur village , et marchèrent avec tant de hâte , qu'au point du jour ils purent croire qu'on ne les attraperait plus quand on se mettrait en devoir de les suivre. Sancho Pança allait comme un patriarche sur son âne , avec son bissac et sa calebasse, et dans une grande impatience de se voir gouverneur de l'île que son maître lui avait promise. Don Quichotte prit la même route que dans sa première sortie , c'est-à-dire , par la campagne de Montiel , où il marchait avec moins d'incommodité que l'autre fois, parce qu'il était encore fort matin, et que les rayons du soleil ne donnant que de biais , ne l'incommodaient pas beaucoup.

. Ils avaient marché jusqu'alors ^ns rien dire ; mais Sancho Ps^nça , qui ne pouvait être longtemps muet , ouvrit enfin la bouche , et dit à son maître : Seigneur chevaUer errant , souvenez-vous , je vous prie , de l'île que vous m'avez promise; car Je. la gouvernerai à merveilles^ quelque grande qu'elle soit. Écoute , ami Sancho, répondit don Quichotte, il faut que tu saches que ce fut une coutume pratiquée de tout temps par les chevaliers errans, de donner à leurs écuyer^ le gouvernement des îles et des royaumes. qu'ils conquéraient; et pour moi, je

suis .si résolu' de ne pas laisser perdre une si louable coutume , que je prétends même pousser la chose plus loin ; et au lieu que ces chevaliers attendaient à récompenser leurs écuyers, qu'ils fussent vieux et déjà las de servir, et de passer de mauvais jbui*s et de pires nuits, et qu'alots ils se contentaient de leur donner quelque pro^ânce avec le titre de comte ou de mar*quis, il pourra bien se faire, si nous vivons tous deux, qu'avant qu'il soit six jours je ne gagne un royaume iie telle étendue , qu*il y en ait beaucoup d'autres qui en dépendent , et que je sois en état de te faire couronner roi d'un de ceux-ci; et ne pense pas que ce soit là une chose si étrange ; telles fortunes arrivent souvent aux chevaliers errans, et cela se fait par des moyens si inconnus , • et avec tant de facilité , que telle chose pourrait arriver , que je te donnerais aisément beaucoup plus que je ne te promets. A ce compte-là , dit Sancho , si j'étais roi par quelque miracle de ceux que vous savez faire , Jeanne Gutières , notre ménagère , serait pour le moins reine , et nos enfans infans. Et qui en doute? répondit don Quichotte. J'en doute un petit, répondit Sancho, et je tiens pour moi ^ que quand il pleuvrait des couronnes , il ne s'en trouverait pas une qui s'ajustât à la tête de ma femme ; en bonne foi , raonsci-

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gneuT , elle ne vaut pas un oignon pour être reine; un comté Mvielidraît, beaucoup mieux, et encore, Dieu me. soit en iaide^ ce serait bien le tout Recommande Iç. tout àDiieu^ dît don Quichotte ; il te dpn^ejca ce qui te conviendra le miçux-; .mais ne perda pas courage , et ne te méprise pas, tant^ Jqu^ .tu: = veuilles te donner à moins d'un gouy^r^feme^t (M .de. quelque chose de . pareilr Je vous» ; fin r^épQnds;, monseigitieùr , dit SanchOf^et m'enirapporte à vous, quittes bpn xa^tx^^'^t qui sauresibien me donner ce qu'il mù fatt< « ^^lon ma portée. .

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