PARTIE 1, HV. II, CHAP. IX
chant la vcrité , ce ne peut être que parce que l'auteur est Arabe , et qu'ils sont tous naturellement menteurs. Mais au contraire comme ils sont nos ennemis , celui-ci aura plutôt retranché qu'ajouté ; et il me semble en effet que lorsqu'il devait le plus s'étendre sur les louanges de notre chevalier, il s'est malicieusement retenu et les a passées sous silence : procédé indigne d'un his^ torien, qui doit être ponctuel et fidèle, exempt de passion et sans intérêt, et que la crainte, ni l'affection , ni l'inimitié ne doivent jamais faire écarter de la vérité , qui est la mère de l'his^ toire ; comme l'histoire est le dépôt des actions humaines, et l'ennemie déclarée de l'oubli, puisque c'est là que nous avons de fidèles tableaux du passé, et que nous puisons des exemples pour le présent et des précautions pour l'avenir. Je suis assuré que l'on trouvera fians celle-ci tout ce qu'on peut souhaiter de plaisant et d'agréable, ou que s'il y manque quelque chose , ce sera la faute de l'auteur, et non pas celle du sujet. Enfin la seconde partie , suivant la traduction , commence ainsi.
Il semblait , à l'air terrible de ces deux fiers et animée combattans, avec leurs tranchantes épées levées, qu'ils ne menaçaient pas moins que le ciel et la terre ; et tous les spectateurs étonnés étaient suspendus entre l'admiration et
go DON QUICHOTTE.
la crainte. Le premier qui déchargea son coup fut le colère Biscayen , et ce fut avec tant de force et de furie, que si l'épée ne lui avait tourné dans la main , ce seul coup aurait terminé cet épouvantable combat et toutes les aventurés de notre chevalier ; mais le sort , qui le réservait pour de plus ^andes choses, fit que l'épée, tombant de plat sur Tépaule gauche , ne lui fit d'autre mal que de désarmer tout ce côté-là^ après avoir emporté en chemin faisant une grande partie de la salade et la moitié de l'oreille. Il ne faut pas prétendre pouvoir exprimer ici la rage dont le héros de la Manche fut transporté quand il se vit traité de la sorte. Il se haussa et s'affermit sur les étriers, et serrant son épée, il en déchargea un si furieux coup , et si à plein sur la tête de son ennemi , que , malgré la défense du coussin, le Biscayen commença à jeter le sang par le nez, par la bouche et par les oreilles , faisant mine d'aller tomber , comme il eût fait sans doute s'il n'eût promptement embrassé le cou de sa mule ; mais un monfient après , abandonnant les étriers et étendant les bras, la mule, épouvantée de ce coup et maltresse de la bride , se niit à courir par la campagne , et après quelr qpes sauts jeta le cavalier par terre sans apparence de vie. Don Quichotte regardait tout cela avec une grande tranquillité , et sans s'ébranler;
mais sitôt qu*il ^dt son adversaire à bas , il sauta promptement de cheval , et courant lui mettre la pointe' de Tépée à la gorge , il lui cria qu'il se rendît, ou qu'il lui couperait la tête. Le Biscayen était si étourdi , qu'il ne voyait pas le péril qui le menaçait, et ne pouvait former une parole ; et don Quichotte sans doute ne l'aurait pas ménagé dans la colère où il était , si la dame du coche, qui jusqu'alors avait regardé le combat toute éperdue , ne lui était venue demander avec beaucoup d'instance là vie de son écuyer. Notre héros, adoucissant un peu sa fierté, répondit gravement : Je vous l'accorde , ma belle d^me , mais à condition que ce chevalier me donnera sa parole d'aller au Toboso , et de se présenter de ma part devant la nompareille Dulcinée , afin qu'elle dispose de lui comme il lui plaira. La dame, demirmorte de frayeur, sans savoir ce qu'il demandait, ni s'informer qui était cette Dulcinée , promit pour son écuyer tout ce qu'il plut à don Quichotte. Qu'il vive donc, ajouta notre chevalier , sur votre parole , et qu'en faveur de votre beauté il jouisse d'une grâce dont son arrogance le rendait indigne.