PARTIE ly UT. III, CHAP. XX
comme un comte étranger ? Par mon âme , je veux qu'on me vienne voir de cent lieues. Oh! pour cela , il te fera beau voir , dit don Quichotte ; mais il faudra que tu te fasses raser quelquefois; car, avec cette barbe épaisse et crasseuse , on te reconnaîtra d'une lieue loin, si tu n*y passes le rasoir pour le moins tous les deux jours. Hé bien , hé bien , est-ce là une affaire ? rejprit Sancho ; il n'y a qu'à prendre un barbier à gages , qui demeurera dans ma maison , et qui, pour un besoin , viendra derrière moi , comme récuyer d'un grand. Et comment sais-tu, demanda don Quichotte , que les grands mènent des écuyers après eux ?
Je m^en vais vous le dire , reprit Sancho. Il y a quelques années que je fus environ \in mois à la cour , et je vis un jour un petit homme , qu'on disait être un grand seigneur, qui se promenait, et qu'un autre homme suivait à cheval, pas à pas, s'arrêtant quand le seigneur s'arrêtait , et marchant quand il marchait , ni plus ni moins que s'il eût été son ombre. Je demandai à quelqu'un pourquoi celui-ci ne se joignait pas avec l'autre , sans aller toujours derrière , et l'on me dit qu'il était ecuyer, et que c'était l'usage des grands de se faire suivre ainsi. Dame, depuis cela, je ne l'ai pas oublié, et j'en userai de même ; car il faut bien faire les
uns comme les autres. Tu as raison, Sancho, dit don Quichotte , de vouloir mener ton barbier après toi ; toutes les modes n'ont pas été inventées tout d'un coup , et tu seras le premier comte qui aura mis cela en usage ; et il me semble même plus à propos de s'assurer d'un homme qui fait la barbe , que de celui qui a soin de l'écurie. Pour ce qui est du barbier, reposez-vous-en sur moi ^ dit Sancho j et que votre seigneurie songe seulement à devenir roi, et à me faire comte , et , après cela , vous verrez. Aussi ferai-je , quand ce ne serait que pour l'amour de toi , répondit don Quichotte , qui , haussant en même temps les yeux, vit ce que nous dirons dans le chapitre suivant. -