PARTIE II, LIV. VII, CHÀP. XXXIII
pondit Sancho , en ma vie je n'ai bu par malice ; avec soif pourrait bien être , car je ne suis point hypocrite, je lesarale quelquefois sans chanter; je bois quand j'en ai besoin , et bois bien quelquefois sans cela , pour peu qu'on m'en présente, parce que je ne sais point refuser, et je n'irai pas faire un affront à un . honnête homme ; en bonne foi, madame, il faut avoir le cœur bien dur pour ne pas faire raison à un ami quand il ne coûte que d'ouvrir la bouche; et sur mon Dieu il ne le faut point reprocher aux écuyers des chevaliers errans , ce n'est point eux qui le font renchérir ; les pauvres diables qui sont toujours dans les bois, par les déserts, dans les forêts et sur les montagnes , boivent de l'eau plys qu'ils ne veulent, et ib donneraient quelquefois bien de l'argent sans trouver une goutte de vin. Je le crois bien ainsi , répondit la duchesse ;. mais il est tard, allez vous reposer, Sanchof unç autre fois nous en diions davantage ; cependant je mettrai ordre qu'on vous dpnne ce gouvernement.
Sancho baisa les mains de la duchesse , et après l'avoir remerciée , il la suppUa de commander qu'on eût* soin de son grisou, parce que c'était ce qu'il avait de plus cher au monde. Qu'est-ce quQ^ ce grison ? demanda la duchesse.. C'est mon âne , madame , parlant par révérence , répondit
12 DON QXnCHOTTE.
Sancho ; je rappelle toujours ainsi , pour ne pas dire son autre nom ; je l'avais voulu recommander à cette bonne dame que voilà, en entrant dans le château , mais elle s'offensa con^me si je l'eusse appelée vieille ou laide ^ comme si on ne savait pas bien* que c'est le fait des dames de panser les montures des chevaliers errans , plur tôt que d'être dans une chambre à ne rien faire : eh, bon Dieu ! il faudrait que ces dames^là se frottassent à un gentilhomme qui était dans notre village : comme il vous les eût menées! C'était quelque vilain paysan comme toi , interrompit la dame Rodrigue , et s'il avait été gentilhomme et bien élevé, il les aurait honorées et respectées. En voilà assez, madame Rodrigue , dit la duchesse , n'en parlons pas davantage ; pour le seigneur Sancho , il n'a que faire de se mettre en peine de son grison ; je m'en charge , puisque c'est un des meubles de mon bon ami : je le porterais dans mon gkon pour en être plus as-
surée.
Non pas , s'il vous plaît , madame la duchesse, repartit Sancho , 11 suffit qu'il soit dans l'écurie : pour le giron de votre grandeur , ni lui ni moi ne sommes pas dignes d'y être un seul moment, et je ne le consentirais pas pour tous les ânes du monde , quand on les amènerait là tout sellés et bridés. Mais , Sancho , dit la duchesse , emmenez