‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 5)Chapitre 2 sur 216 · PARTIE III, LIV. I, CHAP.. I · texte numérisé non relu

PARTIE III, LIV. I, CHAP.. I

lades, • rayant, comme par miracle, rendue à don <^ichotte , il eut une douleur extrême de toutes les extravagances qu'il avait faites ; mais quoiqu'elles se dissipassent à mesure qu'elles se présentaient à sa mémoire , elles lui donnaient une confusion qui augmentait incessamment son mal, et Fennni et la fièvre le portèrent en peu.de temps au bord du tombeau; Les soins de la nièce et de la gouvernante^ assistées des conseils du barbier, vinrent enfin à bout de la fièvre ; et le curé et Samson Carrasco , s'appliquant en même temps à lui guérir l'esprit, il revint en parfaite santé de toute manière. Comme il eut repris ses forces , il ne songea plus qu'à chercher des occupations qui le détournassent des visions chi^ mériques qui l'avaient fait passer pour ridicule ; et pour ôter de son chemin toute pierre d'à-» choppement , il donna son casque et ses armes à Sancho Pança pour les jeter la nuit dans le plus profond de la rivière. Il demanda ce qu'étaient devenus ses livres pour les faire brûler ; et ap*prenant du curé que Taffaire en était déjà faite , il n'en voulut plus souffrir chez lui que ceux qui traitaient de l'histoire , ou qui pouvaient l'instruire à la piété.

Sa maison ainsi purgée , aussi bien que son imagination, il s'appliqua à faire un jardin, et éc temps en temps à la pêche ou à la chasse ; et tout

cela avec modération , de crainte qu'un grand mouvement ne lui troublât la tête , qu'il se trouvait lui-même un peu affaiblie.

Une de ses grandes occupations, et qu'il jugeait la plus nécessaire pour lui, c'était d'étudier la raison ; il eut même envie 4'apprendre les lois, et en attendant il prenait connaissance de tous les démêlés de son voisinage , et il y réussit si bien , qu'ils ne voulaient plus d'autres juges. Il accommodait aussi les querelles des gentilshommes , et cela avec tant de prudence et un esprit si droit, que toutes les parties se trouvaient toujours satisfaites.

Il passait la plus 'grande partie du jour à s'entretenir avec son curé , qui , avec ce qu'il était savant et de bonne conversation, lui témoignait en toutes choses une affection véritable. Il ne s'accommodait pas si bien du bachelier Carrasco : quoiqu'il lui trouvât beaucoup d'esprit , il était encore trop jeune pour être, de bon conseil , et d'ailleurs il lui paraissait d'une humeur un peu libre , et qu'il aimait trop la raillerie. Tous les jours que le curé n'avait point d'affaires , il mangeait chez le seigneur Quixada, c'est le nom que portait don Quichotte tant qu'il fut dans son bon sens , et il y portait quelquefois de ce qu'il avait chez lui. Maître Nicolas le barbier était souvent de la partie, plus rarement Carrasco; mais

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Sancho y était toujours. Depuis qu'il avait été écuyer de chevalerie , il avait oublié sa première profession ; et ce qu^il y avait gagné , l'ayant mis un peu plus à son aise j outre qu'il était pare^ seux de son naturel , il vivait en noble de cam<* pagne , accompagnant son maître à la chasse et à la pèche , et toujours sur son âne , avec l'habit vert que lui avait donné la duchesse : pour hii ^ il n'avait du tout rien perdu desa bonne humeur. La maladie de don Quichotte et ses entretiens sérieux avec le curé, n'avaient changé en lui que les çspérances de se voir un. jour grand seigneur, par les miracles inouïs de la chevalerie errante : du reste , il était toujours plein, de proverbes. Il aimait à boire , à manger , à dormir ; et quoiqu'il n'eût pas oublié les disgrâces qui lui étaient arri- ' vées dans ses courses , pour un besoin il: ea eut recommencé Vie nouvelles. En un mot,, il était aussi fou que jamais : Zulema ajoute même qu'il entretenait commerce de Icttresavec la duchesse, faisant écrire les siennes par un magister de village , qu'il allait trouver exprèsà deux. lieues de eheA lui.

Pendant que le seigneur Quixadà menait une vie si douce. dans sa maison , et que ses amis et les honnêtes gens qui le connaissaient ,, étaient ravis de le voir dans un état si éloigné de celui où on l'avait vu ; un jour,, ayant été surpris d'une

grosse pluie à la chasse , il retourna le soir chez lui avec un peu de fièvre , qui se ttouva be^coup augmentée le l^démain, Six jours se passèrent sans qu'il lui arrivât d'autre accident; mais la fièvre redoubla le septième , et sttr<le milieu du jour une compagnie de cuirassiers passant audessous de ses fenêtres I et Iç capitaine faisant faire une décharge de toutes les carabines pour saluer^ dit-il^ la maison de don Quichotte, dont il avait lu l'histoire^ cela lui troubla un peu la tête : malgré la curé et la nièce il se lera en robedeochambre, et se mita la fenêtre pour voir ce que c'était; et considérant tant de gens armés, dont la plupart avaient le pot en tête , cela rappela dans la sienne tout ce que ses propres soins et ceux île ses amis hii avaient fait oublier. Il se recoucha pourtant sans rien dire , et le curé lui ayant tâté le pouls , ne jugea pas qu'il y eût à craindre , et se retira ; sur le soir la fièvre augmenta, et au milieu de son accès, il dit que vraiment on lui en faisait bien accroire , en disant qu'il n'y avait plus de chevdiers erransau monde. Cette seule parole alarma tellement, la gouver^ nante et la nièce, qui étaient présentes, qu'elles envoyèrent sur-le-champ quérir le curé et le barbier, en leur mandant que tout était perdu. Sitôt qu'ils furent entrés, elles leur racontèrent ce qui était arrivé à don Quichotte depuis

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