‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 11 sur 310 · PARTIE. II. CHAPITRE II. I · texte numérisé non relu

PARTIE. II. CHAPITRE II. I

lundis qu'on te bernait ? Si c'est cela, ne le dis ni ne le pense, car mon esprit soutirait alors plus que ton corps. Mais laissons cela pour le moment ; nous aurons tout le temps de le peser et de le mettre en son jour. Dis-moi, ami Sancho, que dit-on de moi dans le village? quelle opinion ont de moi le vulgaire, les gentilshommes et les chevaliers? que dit-on de ma valeur, de mes exploits, de ma courtoisie? que pense-t-on de l'entreprise que j'ai faite, de ressusciter et de rendre au monde l'ordre oublié de la chevalerie? Enfin, je veux, Sancho, que tu me répètes tout ce qui est parvenu à tes oreilles sur ce sujet, et il faut me le répéter, sans rien ajouter au bien, sans rien ôter du mal. Les vassaux fidèles sont obligés de dire à leurs seigneurs la vérité telle qu'elle est, sans que l'adulation y ajoute, sans qu'un vain respect en ôte rien : il faut que tu saches, Sancho, que si la vérité parvenait toute nue aux oreilles des princes, sans les ornements de la flatterie, nous verrions d'autres temps, d'autres âges seraient plutôt tenus pour âges de fer que le nôtre, que j'entends même appeler l'âge d'or, par rapport à ceux qui l'ont précédé. Souviens-toi de cet avis, Sancho, afin de m'apprendre avec autant de sagesse que de bonne intention l'exacte vérité sur ce que tu sais, au sujet des choses que je t'ai demandées.

Je le ferai bien volontiers, répondit Sancho, sous la condition, toutefois que votre seigneurie ne se fâchera point de ce que je lui dirai, puisque vous voulez que je vous rapporte la vérité toute nue, sans la revêtir d'autres habits que ceux sous lesquels elle est parvenue à ma connaissance. Je ne me fâcherai nullement, dit Don Quichotte : tu peux parler librement et sans détour. La première chose que j'ai à vous dire, reprend Sancho, est que le peuple vous tient pour un grand fou, et moi pour non moins insensé. Les gentilshommes disent que, sortant des bornes de votre noblesse, vous vous êtes donné du don et arrogé le titre de chevalier, quoique vous n'ayez que quatre pieds de vigne et deux journaux de terre, avec un haillon devant, un autre derrière. Les chevaliers disent qu'ils n'aiment pas voir les gentilshommes s'égaler à eux, surtout les gentilshommes écuyers, qui noircissent leurs souliers et font des reprises à leurs bas noirs avec de la soie verte. Cela ne

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me touche en rien, dit Don Quichotte, je suis toujours bien vêtu, sans ravaudage; mes habits pourraient bien quelquefois être déchirés, mais par les armes et non par le temps. Quant à la valeur, la courtoisie, les exploits et le dessein que vous avez formé, poursuivit Sancho, les opinions sont différentes : les uns disent que vous êtes un fou, mais un fou plaisant ; d'autres vous croient vaillant, mais malheureux; d'autres, enfin, vous trouvent courtois, mais impertinent : et sur ce sujet, ils disent tant de choses que, ni à vous ni à moi, ils ne laissent un seul os de sain. Admire, Sancho, dit Don Quichotte, que partout où la vertu se montre dans un degré éminent, elle est persécutée. Peu ou même aucun des hommes illustres des siècles passés, n'a pu se dérober aux traits de la calomnie : Jules César, si courageux, si prudent, si vaillant capitaine, fut taxé d'ambition et ne manqua pas de reproches sur ses vêtements et sa manière de vivre ; Alexandre, à qui ses hauts faits méritèrent le surnom de Grand, fut accusé d'ivrognerie ; on a dit d'Hercule aux douze travaux, qu'il fut lascif et voluptueux ; de don Galaor, frère d'Amadis de Gaule, qu'il fut excessivement querelleur, et son frère un pleureur. Ainsi, Sancho, parmi tant de calomnies qu'ont éprouvées des gens de bien, les miennes peuvent bien passer, s'il n'y en a pas plus que tu n'as dit. Ah ! corps de mon père, voilà le nœud, répond Sancho.—Y a-t-il donc quelque autre chose? demanda Don Quichotte. Il reste la queue à écorcher, dit Sancho : jusqu'à présent ce n'était que tourtes et gâteaux ; mais, si vous désirez connaître toutes les calomnies que l'on répand contre vous, je vous amènerai ici quelqu'un qui vous les débitera sans qu'il y manque la plus petite chose. Hier soir est arrivé le lils de Barthélemi Carrasco ; il revient d'étudier à Salamanque, où on l'a fait bachelier. J'allai lui offrir la bienvenue, et il me dit que votre histoire courait déjà en livres sous le titre de l'Ingénieux gentilhomme D<>n Quichottede la Manche. Il ajoute qu'on y parle de moi sous mon propre nom de Sancho I'ança, ainsi que de madame Dulcinée du Toboso, avec d'autres choses qui se sont passéesenlre nous, seul à seul, et je m'en suis signé de frayeur, ne pouvant comprendre comment a pu les savoir l'historien qui les raconte. Je t'assure, Sancho, dit Don Quicholte, que

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