‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 138 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE XXXII

à qui son maître a promis une île? C'est moi-même, répondit Sancho, et je la mérite tout aussi bien qu'un autre. Mettezvous avec les bons, vous serez bon : je suis de ceux-là. Dismoi avec qui tu pais, et non pas avec qui tu nais; qui s'appuie contre un bon arbre jouit d'un bon ombrage : je me suis appuyé contre un bon maître, il y a longtemps que je l'accompagne, je dois être un autre lui-même, s'il plaît à Dieu, vive lui, vive moi : il ne manquera pas d'empires pour y régner, ni moi d'îles pour les gouverner. Non, certes, ami Sancho, dit le duc, car, en considération du seigneur Don Quichotte, je vous donne le gouvernement d'une île, que j'ai vacante et qui est d'assez haute valeur. Sancho, dit Don Quichotte, va te mettre à genoux devant Son Excellence, et lui baiser les pieds pour la remercier de la faveur qu'elle te fait. Sancho le fît sur-lechamp ; l'ecclésiastique, à ce spectacle, se leva de table, tout en colère, et dit au duc : Par l'habit que je porte, je déclare Votre Excellence aussi insensée que ces pécheurs. Et comment ne le seraient-ils pas, quand ils voient les sages canoniser leurs folies? Que Votre Excellence demeure avec eux, pour moi, tant qu'ils seront ici, je resterai chez moi et me dispenserai de reprendre ce que je ne peux empêcher. Sans rien ajouter, sans manger davantage, il s'en alla, malgré les instances du duc pour le retenir; elles ne furent pas très vives, en effet, car il en était empêché par le rire que lui avait causé son impertinente colère.

Reprenant ensuite son sérieux, il dit à Don Quichotte : Seigneur chevalier des Lions, vous avez répondu de si haut pour vous-même, qu'il ne manque rien à la satisfaction de ce qui paraissait un outrage, et n'en est véritablement pas un ; car, vous le savez mieux que moi, les injures des ecclésiastiques n'offensent pas, et sont comme celles des femmes. Il est vrai, dit Don Quichotte ; la raison en est que celui qui ne peut être offensé ne saurait offenser ; les femmes, les enfants et les ecclésiastiques ne pouvant se défendre contre les offenses, ne sauraient recevoir d'affront : il y a, vous le savez, cette différence entre l'offense et l'affront; celui-ci vient de la part de celui qui le peut faire, le fait et le soutient; mais l'offense peut venir de qui que ce soit, sans affront. Par exemple : un homme se trouve

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sans défiance dans la rue ; il survient dix hommes armés qui lui donnenl tirs coups de bàlou : il mel l'épée à la main, il fait son devoir; mais la supériorité du nombre l'empêche il»- se venger. Cet liomme est outragé, niais il n'a pas reçu d'affront. Un autre exemple le confirmera : un homme marche, un autre

vient par derrière, lui donne des coups de bàt< t s'enfuit :

le premier le poursuit et ne peut l'atteindre. 11 a reçu une offense et non un affront, car l'affront doit être soutenu : si celui qui a donné les coups de bâton, quoique par derrière, avait uns l'épée à la main, s'était tenu en place faisant face à son ennemi, celui-ci aurait reçu offense et affront : offense, car il aurait été frappé en trahison; affront, car l'assaillant aurait soutenu de pied ferme ce qu'il avait fait. Ainsi, d'après les lois du maudit duel, je puis avoir été offensé, mais non avoir reçu d'affront; car les enfants ne sentent point l'offense, les femmes ne peuvent la fuir et ne sont point en position de résister ; autant en dirons-nous des gens consacrés à notre sainte religion: ces trois espèces de personnes n'ont point d'amies offensives ou défensives, et, quoiqu'ils soient naturellement obligés à se défendre, ils ne sont pas faits pour offenser personne. Ainsi, quoique j'aie dit que je pouvais avoir été offensé, je soutiens maintenant que je ne l'ai pas été; car celui qui ne peut recevoir d'affront ne saurait en faire : par toutes ces raisons, je ne dois point me ressouvenir et ne me souviens plus de tout ce que m'a dit ce bonhomme. J'aurais seulement désiré qu'il eût un peu plus attendu, pour que je pusse lui faire connaître l'erreur où il est, de croire qu'il n'y a point et qu'il n'y a jamais eu de chevaliers errants. Si Amadis, ou quelqu'un de sa nombreuse famille, avait entendu ces discours, je crois que Sa Révérence ne s'en serait pas bien trouvée, .le le jure bien, dit Sanrho : il eût attrapé une taillade qui l'aurait Tendu de haut en bas comme une grenade ou un melon bien mûr; ils étaient vraiment bien gens à souffrir de pareils chatouillements. Par mon âme, je tiens pour certain que si Renaud de Montauban avait entendu les propos de ce petit homme, il lui aurait si bien clos la bouelie, qu'il n'aurait pu parler de trois ans; qu'il se trouve seulement avec eux, il verra comment il échappei leurs mains. La duchesse mourait de rue en entendant parler

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