PARTIE II. CHAPITRE L1V
sans descendre de son âne, lui jeta les bras au cou en lui disant : Et qui diable, Ricote, te reconnaîtrait avec cet habit de mascarade? Qui est-ce qui t'a l'ait ce que tu es, et comment oses-tu revenir en Espagne, où tu pourrais trouver mauvaise aventure si tu étais pris et reconnu? Si tu ne me reconnais pas, répondit le pèlerin, je suis certain que dans cet accoutrement personne ne le fera. Mais écartons-nous du chemin, et allons vers ce bois de peupliers, où mes camarades vont manger et se reposer. Tu dîneras avec eux ; ce sont des gens très paisibles, et j'aurai le loisir de te raconter tout ce qui m'est arrivé depuis que j'ai quitté notre village, pour obéir à l'édit du roi qui menaçait, comme tu l'as su, les malheureux de ma nation de peines si rigoureuses1. Sancho le suivit; Ricote parla aux autres pèlerins, et ils s'écartèrent de la route pour entrer dans le bois que l'on découvrait de là, à distance du chemin royal. Ils quittèrent leurs bourdons, leurs capes de pèlerins, et restèrent à demi-vètus. C'étaient tous de jeunes hommes et de bonne mine, excepté Ricote qui commençait à prendre de l'âge. Chacun avait un bissac bien fourni, à ce qu'il parut, au moins de choses excitantes appelant la soif de deux lieues. Ils s'étendirent par terre, faisant nappe de l'herbe fraîche, étalèrent du pain, du sel, des couteaux, des noix, des morceaux de fromage, et des os de jambon où il y avait encore à sucer, s'il n'y avait plus à mâcher. Ils étalèrent en même temps un mets noirâtre, qu'ils appellent cabial, fait d'ceufs et de poisson, très bon pour éveiller l'appétit; les olives ne manquèrent pas, quoique sèches et sans assaisonnement, mais savoureuses et saines. Mais, ce qui figurait le mieux à ce repas, ce furent six outres de vin, car chacun tira la sienne de son sac. Le bon Ricote, qui de Mauresque s'était fait Allemand ou Tudesque, tira aussi la sienne, qui pouvait le disputer aux cinq autres pour la grosseur. Ils commencèrent à manger à leur aise et de grand appétit, savourant chaque morceau qu'ils prenaient à la pointe du couteau, et peu de chaque chose. Ensuite, ils levèrent tous ensemble en l'air leurs bras et leurs outres, le goulot collé à leur bouche, les yeux fixés au ciel, comme sur un but qu'ils
1 E'.lit de Philippe 111, rendu en 1600, pour l'expulsion totale des Maures.
auraient ajusté. De cette façon, faisant aller leur tête d'un côté et de l'autre, preuve du plaisir qu'ils goûtaient, ils restèrent un bon espace de temps, faisant passer dans leur estomac les entrailles des outres. Sancbo regardait tout, et ne s'affligeait de rien1; au contraire, pour obéir au proverbe qu'il connaissait bien, «Quand tu seras à Rome, lais comme tu verras faire, » il emprunta l'outre de Ricote, et se mit à ajuster comme les autres et avec non moins de plaisir. Quatre lois les outres purent fournir à l'accolade; mais à la cinquième ce fut impossible, elles se trouvèrent plus creuses et plus sèches qu'un jonc, ce qui diminua la joie qui avait régné jusque-là. De temps à autre un de ces hommes prenait la main de Sancho, et lui 'lisait : Espagnol et Allemand, bons compagnons tous deux. El Sancho répondait : fions compagnons, par Dieu ! Et il parlait d'un éclat de rire qui lui durait une heure, sans se rappeler rien alors de ce qui lui était arrivé dans son gouvernement : car au moment où l'on mange et l'on boit, les soucis ont peu de prise sur nous. Enfin, le vin achevé lut le commencement du sommeil pour tous, et ils restèrent endormis à la place qui leur avait servi de table et de nappe: Ricote et Sancho seuls ne dormirent pas, parce qu'ils avaient mangé davantage et m bu. Ils s'écartèrent tous deux et s'assirent au pied d'un I laissant les pèlerins ensevelis dans un doux sommeil, el Iticote, sans débucher sur sa langue mauresque, parla ainsi en pur castillan :
Tu sais bien, Sancbo, mon ami et voisin, combien l'édit du roi contie les gens de ma nation répandil de terreur parmi nous. Four moi, du moins, elle fut telle qu'il me semblait que, même avant le temps qui nous était accordé- pour sortir d'Espagne, la peine dont on nous menaçait pesait déjà sur mes enfants et sur moi. Je crus donc que, pareil à celui qui sait q lui estera sa demeure en tel temps, et se pourvoit d'une autre, il était prudent de partir seul, sans ma lanulle, et d'aller cher-
' }" île ninguna cosa te dolia. Allusion un refrain d'une am :■ ■
Mu ,1 Nero '!'• Tai
A Roma como se ardia :
Gritos dan nifloc
Y ni «le nu'la m- dolia